2010 : Battisti, par Fred Vargas

Brasilia, onzième voyage, 6 février 2010, grosse chaleur et petite brise, bar, palmiers, ciel pur, des oiseaux inconnus passent dans les airs, ordinateur, café, parfait. Parfait pendant qu’à dix kilomètres de là, dans l’immense pénitencier de Papuda, isolé dans la campagne sèche du Cerrado, cerné de barbelés, Cesare Battisti attend dans sa cellule que prenne fin, d’une manière ou d’une autre, ce qu’il nomme l’« interminable virage de sa vie ».

Le pénitencier de Papuda, je le connais par cœur. Depuis le temps que le virage n’en finit pas de tourner.

Le mercredi, c’est jour hebdomadaire de visite. On attend devant la prison avec quelque deux cents femmes et enfants, on connaît l’endroit sur le bout des doigts, la forme de l’arbre à gauche, la poubelle à droite, la vache maigre qui passe seule sous le cagnard, le bout de route qui s’en va dans les collines, interdite à la circulation. Le bruit pudique devant les grilles de Papuda, des femmes qui s’apprêtent, qui se remaquillent, l’une qui pleure soudainement, les enfants qui, tous, jouent à glisser sur le dallage qui dérape, inconscients de la détresse de leur grand-mère qui marmonne dans un coin en priant Jésus.

Les femmes, elles nous connaissent aussi, ma sœur et moi. Elles savent qu’on vient de loin, elles nous donnent des conseils, les premières fois. Tu ne peux pas entrer avec ta montre, menina. Ni avec ces chaussures, viens avec moi. Maintenant on sait y faire. Vêtements clairs et tongs obligatoires, pas de montre, pas de téléphone, pas de sac, pas de livres, de lettres, de cigarettes, de briquet, juste le passeport en poche. Et, après la fouille, après la queue, l’entrée dans la prison, avec six fruits et légumes et un paquet de biscuits pour Cesare. C’est curieux, le sol du long couloir qui mène à sa cellule, la n° 5, est peint en rouge sang de bœuf. Des prisonniers disent bonjour, tous habillés en blanc ou beige, pour ne pas les confondre avec les silhouettes bleues des gardiens, ils embrassent femme, mère, enfants. Et puis c’est Cesare, brusque sourire sur son visage, cheveux très courts. Il n’a pas vu un arbre depuis trois ans, lui.

Dans la cour où l’on fait les cent pas tous les trois, virant ensemble d’un seul mouvement quand on arrive au mur, marchant de conserve, un gobelet de café à la main (se faire croire qu’on se balade, se faire croire qu’on boit un verre ensemble), les très hauts murs ne laissent voir que le ciel. Heureusement que les oiseaux existent, unique repère qui raccroche ce monde à la nature. On parle sans discontinuer pendant les cinq heures autorisées, on parle politique, famille, amis, stratégie, terrain, informations, que faire, qu’en penses-tu, on parle vie pratique, médicaments, argent, littérature, on ne parle surtout pas d’avenir. Assis à l’ombre sur un banc de ciment, deux prisonniers jouent aux dames sur un vieux carton où les cases sont dessinées au bic. Pour faire les pions, ils ont récupéré des bouchons de bouteilles de coca – rouges – et des bouchons de bouteilles d’eau – bleus. C’est inventif, l’homme.

Avant, dans la première prison – département de la police fédérale de Brasilia – Cesare n’avait pas le droit d’avoir un bic. Un bic, ça peut être une arme. On lui donnait un stylo dont on avait ôté le tube en plastique, et il écrivait son livre en serrant la petite pointe. Ma sœur avait acheté de la pâte à modeler pour l’enrouler autour du tube du stylo – c’est inventif, l’être humain- mais on nous l’avait raflée à l’aéroport.

C’était la première prison, la « PF ». On ne pouvait voir Cesare qu’une heure par semaine, derrière une vitre, avec un téléphone pour se parler. Hormis les avocats, ce n’est pas moi qui suis entrée pour la première fois dans la « PF ». Ce n’est pas moi qui fus le premier visiteur de Cesare. C’est Bernard Henri Lévy.

Mai 2007. Cesare a été arrêté deux mois plus tôt, nous ne pouvons pas encore partir. C’est Bernard qui y va. Il est à Porto Alegre, il fait les deux mille kilomètres qui le séparent de Brasilia, pour une heure avec lui. De là-bas, il nous rapporte les premières images de Cesare, depuis trois ans qu’il a fui la France : «

Il est amaigri. Le cheveu ras. Une barbiche qui lui allonge le visage. Et l’œil qui, ce matin-là, me semble étonnamment brillant, presque joyeux ». Avec cette phrase qui décrit si vite et bien la réapparition, en prison, de l’importance prééminente du détail : «

Il me montre, à travers la vitre, un papier d’écolier où il a dressé la liste, en portugais, de ses menus besoins : savon en poudre, briquet, timbres postes et enveloppes, un bic. »  BHL en quête de savon en poudre dans Brasilia – le savon en bloc est interdit dans la prison. C’est cela aussi, l’engagement politique, au plus haut point.

Oui bien sûr, comme tous, j’entends les contempteurs de BHL, on ne peut y échapper. Leurs critiques édentées par l’usage et qu’importe, je les vois passer avec une totale indifférence. Rien de commun avec celui qui fait route avec nous depuis six ans, obstiné dans un des combats les plus impopulaires qui soient de cette décennie, un de ces combats dont nul ne veut ni n’ose se mêler, dont on se détourne avec une grimace de dégoût ou une insulte, vous les défenseurs de Battisti, vous avez du sang sur les mains.

Sur Cesare, sur les raisons constituantes de cette lutte « indéfendable », c’est lui qui aura écrit les plus belles phrases, tandis que de mon côté, et puisqu’il se chargeait d’exposer les fondements du combat, je pouvais concentrer mes efforts sur la technique stratégique de la bataille. De BHL, les phrases les plus justes, les plus corrodantes pour l’esprit, les plus dérangeantes pour la pensée rapide. Je me promène avec elles de Paris au Brésil, avec aussi cette ancienne phrase de Cesare que je cite de mémoire :

La vérité est comme une goutte d’eau suspendue sur un fil. A quoi j’ajoute toujours :

Un jour, elle tombera.Oui.

Ici dans ce bar – j’ai fini mon café – j’attends que cette goutte tombe. C’est pour bientôt, dans quelques mois sans doute, au printemps peut-être. C’est la presque fin du chemin, si long si âpre, tant décrié qu’il est très solitaire et presque caché. Si solitaire que sans des gars (et pardon pour le terme, mais c’est ici celui qui convient) comme BHL, il aurait été difficile de tenir le coup. Nous ne restons pas nombreux « sur le terrain », après six ans, quelques dizaines. Une petite cohorte avançant à couvert, d’autres disent entassés sur un même radeau, sur une mer qui n’offrit pas un jour de repos, allant de brumes angoissantes en tempêtes, et bientôt peut-être, touchant à la côte, après un ultime passage par un défilé si étroit qu’il impressionne. Avec nous tous, BH (je l’appelle souvent BH) débarquera sur cette côte, ayant perdu des amis dans l’aventure, d’un côté et de l’autre des Alpes.

Beaucoup de boulot avec BH. Coups de téléphone, rendez-vous dans des halls d’hôtels, téléphones portables débranchés, toujours au poste, Bernard, toujours prêt pour écrire un nouvel article, une lettre au ministre, une autre au président Lula, se battre pour les faire publier. En 2005, alors que Cesare est en fuite depuis plus d’un an, un tapuscrit arrive sur le bureau de son éditeur, François Guérif. C’est «

Ma cavale », cet «inquiétant, terrifiant mais passionnant récit », ainsi que l’écrira BHL, envoyé par Cesare depuis les confins où il se terre, rédigé bout par bout, de piaule en piaule, au long de ses échappées à travers le grand Brésil pour tenter de se dégager de la surveillance italienne – qu’il n’arrivera jamais à semer. François Guérif me passe le texte, je corrige les fautes de français, je vois Bernard, il lit, il aime, il veut donner à ce livre la meilleure visibilité. Nous marchons en rond sur une place parisienne, il me propose de tenter une édition conjointe avec Grasset, et d’écrire la préface. Olivier Nora et François Guérif nous rejoignent donc dans notre « complot », autre hall, autre hôtel, Grasset et Rivages tiennent le secret jusqu’à la sortie du livre. Mais l’opinion publique est si hostile à Cesare que le livre se vend mal, s’oublie vite. Nouvelle déception, le radeau continue sur son erre vaille que vaille, Grasset essuie un procès du groupuscule d’extrême droite Bloc identitaire.

Mai 2007, Bernard est donc à Brasilia, il a vu Cesare, derrière cette vitre obscurcie par les traces des doigts mouillés de larmes et de morve des visiteurs. Je suis à Paris, je guette son appel. Il me parvient le soir, au sein d’une grosse soirée bruyante, je me réfugie dans une cuisine, tendue, téléphone collé à une oreille, un doigt bouchant l’autre. BH a réussi à rencontrer le ministre de la justice du Brésil, Tarso Genro, qui lui demande de coucher par écrit son analyse du « cas Battisti », un Battisti déjà massacré par la presse brésilienne grâce à la puissance de feu de la propagande italienne. Je sus plus tard combien Tarso Genro avait été attentif à l’opinion de BHL. C’est ainsi que Bernard ouvrit le premier les portes du gouvernement brésilien et celles de la compréhension, en plein milieu de la tempête médiatique. Derrière lui, plus tard, je pus passer par ces portes et exposer, documents en main, tous les éléments de l’innocence de Cesare.

Rien n’était pourtant plus opposé à l’esprit de BHL que le fait de défendre un « terroriste » des années de plomb italiennes. Je mets ce terme entre guillemets car sa signification actuelle, depuis l’attentat des deux tours, n’a rien d’adéquat, à mon sens, pour décrire l’ancienne révolte armée de l’extrême gauche italienne. Pas plus que BHL, je ne défends l’action meurtrière des groupes en armes des années soixante-dix. Mais pour lui, la lutte contre ce type d’action est un combat acharné de toute sa vie. Comment alors pouvait-il s’engager dans cette bataille pour sauver Cesare ? Eh bien, au nom de principes qu’il exposa avec une telle clarté que bien des « anti » furent finalement convaincus par la vigueur de son analyse. Des principes qu’il défend pied à pied depuis six ans sans que je l’aie vu une seule fois saisi d’hésitation, quelles que furent les secousses infligées au radeau. Hésitation ? Pourquoi pas, s’agissant de cet homme dont l’Italie s’empara pour le transformer en un symbole si répulsif ? Mais ainsi que l’écrit  Bernard: «

Et je dirai même, pour être tout à fait franc, qu’aurais-je douté, aurais-je hésité, […] aurais-je été tenté de me dérober, de passer discrètement mon tour, aurais-je été, tout simplement, requis par d’autres urgences, qu’il y a dans la façon même dont on me répète, partout, « les principes, d’accord ! mais pas là ! pas lui ! pas ce personnage si raide, si fier, si peu prompt à l’expiation ! » quelque chose de franchement nauséabond qui aurait fini de me convaincre. »

Main dans la main, râlant parfois quand je le priai de corriger un mot dans un de ses textes, c’est-à-dire, soyons franche, de remplacer le terme « terroriste » par celui de « ex-activiste » (peut-on faire pire à BHL que de lui demander cela ?), buvant un coca comploteur dans un bar désert à une heure du matin, codant par nécessité nos conversations téléphoniques, nous amusant de nos contrastes dans quelques soirées communes face à des interlocuteurs incrédules, BH ne m’a jamais lâchée.

Ici à Brasilia, entre deux visites à la prison de Papuda, je sais que Bernard attend des nouvelles au retour. Où en sommes-nous ?

L’année 2009 fut singulièrement rude, allant de Charybde en Sylla. En janvier, le ministre Tarso Genro accorde le refuge politique à Cesare, pour motif de crainte fondée d’une persécution politique en son pays. Rassemblement impromptu, on trinque, bien heureux, BHL est là, l’affaire est finie, Cesare est sauf. Faux. Deux jours plus tard, le gouvernement italien attaque la décision du ministre, critique férocement le Brésil, usant d’un post-colonialisme choquant, affirmant que ce pays est plus réputé pour ses danseuses que pour ses juristes. Tandis que le ministre italien de la justice, l’homme d’extrême droite La Russa, n’hésite pas à déclarer que, oui, si Cesare était renvoyé en Italie, il le torturerait avec plaisir. Folle Italie de ce moment, fracassant toute objectivité et décence dans un mélange assez hideux de lynchage et d’opportunisme électoral glacial. Le Tribunal Suprême Fédéral du Brésil, dont beaucoup de juges épousent aveuglément le point de vue italien sans prendre la peine d’examiner le véritable dossier de Cesare, lance à la suite son offensive contre le pouvoir exécutif du président Lula. Il passe outre la loi qui oblige à l’extinction du procès d’extradition en cas de concession d’un refuge politique, et il poursuit la procédure. La bataille dure l’année entière. Le Tribunal est visité par l’ambassade italienne, souvent. Des députés italiens font le voyage. Nous accumulons les mauvaises cartes : le très influent président du Tribunal, Gilmar Mendès, est d’extrême droite. Le juge rapporteur du cas, Cesar Peluzo, lui est très lié, et acharné contre Cesare, sans qu’on puisse comprendre les raisons de son zèle rageur, hors du commun. Je parviens à le voir pendant cinq minutes dans le grand hall du Tribunal, j’ai le temps de lui montrer les fausses procurations qui permirent à la justice italienne de « représenter » Cesare. Son visage est fermé. Nous savons qu’avec ces hommes, nous n’avons guère de chance.

Et en effet. En novembre, par cinq voix à quatre, le Tribunal brésilien désavoue le ministre de la justice en annulant l’acte de refuge et décrète l’extradition de Cesare. Au mépris de toutes les preuves accumulées de son innocence dans l’affaire des quatre homicides. Au mépris de l’évidence historique aussi, assurant que les crimes reprochés à Cesare ne sont pas d’ordre politique mais relèvent du droit commun. Pourquoi cette précision ? Parce que l’article 5 de la Constitution brésilienne interdit l’extradition pour crimes politiques. Force est donc de les décréter de « droit commun », quitte à tordre l’Histoire, ce qui fut fait. Mais notre radeau passe finalement de justesse : trois semaines plus tard, par cinq voix à quatre, le Tribunal laisse au président Lula le droit d’avoir le dernier mot et d’annoncer sa décision, pour ou contre l’extradition.

Nous sommes face à l’ultime étape. Ce matin même, j’apprends par un sondage que plus de la moitié des Brésiliens estiment que la décision du Tribunal Suprême ne fut absolument pas neutre. Finalement, le matraquage continu et singulièrement féroce des médias n’aura pas tant étourdi ni abusé les Brésiliens, et il y là de quoi se réjouir. Il est toujours possible, croyons-le, de résister contre ce qu’il faut bien appeler un bourrage de crânes, une formidable désinformation.

Le radeau est à présent à l’arrêt, voile affalée à deux pas du rivage sur lequel nous guettons anxieusement l’annonce présidentielle. En l’attente, en l’espoir, je relis une des plus belles phrases de BHL sur les fondements essentiels du sous-sol de l’affaire Battisti, et donc sur l’engagement politique et sur l’Histoire : «Que vaudraient les principes de cohérence du Droit (en France), de présomption d’innocence et de responsabilité personnelle d’un condamné par contumace (en Italie), que vaudrait […] le principe d’histo­risation nécessaire des grandes déraisons collectives, que vaudrait la loi, hélas jamais démentie, qui veut qu’en ces matières l’amnésie soit mère de la répétition et que la production d’un bouc émissaire ouvre toujours, nécessairement, la voie au retour compulsif des fautes dont on se décharge en les lui imputant, que vaudraient ces régularités et ces règles si elles devaient ne pas résister à l’épreuve du miroir que leur tend ce galeux, ce pelé, cet infréquentable Battisti – que vaudraient des principes qui, en un mot, se révéleraient incapables de soutenir l’éclat de ce cas Battisti ? »

Fred Vargas


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