40 ans aprés, Bernard-Henri Lévy revient en Argentine

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Argentine 1978. Une coupe du monde de football est organisée dans un pays tombé aux mains de généraux-dictateurs qui entendent bien l’instrumentaliser. En effet, depuis le 24 mars 1976, une junte composée des trois commandants en chef des forces armées prend le pouvoir en Argentine. Elle succède au gouvernement d’Isabel Perón, veuve du général du même nom. Après le Brésil en 1964, la Bolivie en 1971, le Chili et l’Uruguay en 1973, l’Argentine bascule à son tour dans l’ère des régimes autoritaires. Transformant chaque citoyen en suspect, complice actif ou passif de la subversion, le nouveau chef de l’État, Jorge Rafael Videla, instaure une législation d’exception, qui abolit toute protection juridique minimale ainsi que les libertés civiques fondamentales et il entend bien se saisir de l’événement constitué par la coupe du monde de football pour transformer l’image internationale du régime.
En Europe, et particulièrement en France, des comités de boycott de cet évènement sportif devenu instrument politique au service d’un régime ultra violent et autoritaire qui fit plus de 30 000 victimes, s’organisent. « Mais cet objectif-là, chacun le savait, était illusoire: rien ne résiste jamais, rien ne résiste vraiment au football, à ses enjeux économiques, à sa puissance et à son rayonnement universel », dira plus tard, ici même, Maurice Szafran, « rien, et même pas la lutte contre une dictature ; rien, et pas même la mobilisation en faveur des droits de l’homme les plus élémentaires ; rien, et pas davantage la mobilisation là-bas, devant le Palais présidentiel, cette fameuse Casa Rosada, de ces mères de la Place de Mai qui, inlassablement, exigent de la dictature et de Videla, des informations sur leurs enfants à tout jamais disparus. »

Mais ce groupe d’intellectuels, dont le jeune Bernard-Henri Lévy, en décembre 1977, six mois avant ce mondial de la honte, créent le COBA (Comité pour le boycott de l’organisation par l’Argentine de la coupe du Monde de football), qui rassembla des centaines de milliers de signatures et dont un appel fameux (ci-dessous) sera publié dans le journal Le Monde, le 20 février 1978, comptant, outre celui de BHL, les noms de Louis Aragon, Roland Barthes, Vladimir Jankelevitch, Marceline Loridan-Ivens, Alain Touraine, Simone Signoret, Yves Montand, ou Marguerite Duras…

 

Appel Argentine
En juin 1978, l’écrivain et philosophe, mandaté par plusieurs journaux (Le Nouvel Observateur, The New Republic et le Cambio 16 en Espagne) se rend sur place à Buenos Aires.

« Du pied de la passerelle de l’avion, un vendredi de juin 1978, trois hommes en civil scrutent les passagers. A notre passage, dans un mauvais français :  » Vous êtes bien Monsieur Lévy. Oui, alors veuillez nous suivre ». Les agents de la Side (la police secrète et politique de la junte) arrêtent BHL.  » Essaye de prévenir l’Observateur et l’Ambassade de France » : « c’est le seul message qu’il aura le temps de me glisser. On l’installe à l’arrière d’une voiture noire banalisée, vitres teintées« , racontera en témoin de la scène, Maurice Szafran.

« A Paris, continue Maurice Szafran, Le Monde réagit le premier. Un papier à la Une fait état de « l’incarcération de Bernard-Henri Lévy ainsi que d’une réaction officielle de l’Elysée : Lionel Stoléru, l’un de ses principaux conseillers, exprime « la vive préoccupation » du président Valéry Giscard d’Estaing. A Buenos Aires, rien ne filtre. Jusqu’au mardi matin où Lévy réapparaît, toujours encadré par des hommes de la Side, à l’hôtel Sheraton (c’est l’Ambassade américaine qui, alerté par le New Republic, a obtenu sa libération, nous l’apprendrons plus tard). » Bref récit de Bernard-Henri Lévy, qui n’a qu’une idée en tête : se débarrasser des deux cerbères pour s’échapper de l’hôtel (où il est assigné à résidence), pour enquêter le plus librement possible, rencontrer des joueurs de l’équipe de France pour les convaincre de se manifester et envoyé son reportage à l’Obs. « J’ai fini par savoir que j’étais enfermé dans une salle glacée du commissariat d’Ezeiza. Pas de violence, non, mais des humiliations, des fouilles corporelles à demi-nu toutes les six heures. Et des menaces verbales incessantes ».

Bernard-Henri Lévy consignera les évènements et bien plus encore (sa rencontre avec les opposants, avec les familles des disparus et les victimes de torture, de la terreur généralisée) dans son reportage « Un hiver à Buenos Aires ». Extrait :

« C’est Anna M. qui me parle. Elle a trente ans à peine, une ribambelle d’enfants, et le visage déjà fané. Elle nous reçoit dans la petite pièce où s’entasse toute la famille depuis la disparition du père. « Un jour ils sont venus. Pas la police ; mais des hommes en civil le visage recouvert d’une cagoule, qui enfonçaient les portes ou faisaient sauter les serrures à la dynamite. Chaque fois, ils obligeaient les femmes à se déshabiller, parfois ils les violaient, pas toutes, seulement les jeunes, mais toujours devant l’homme et les enfants. Ensuite, ils frappaient tout le monde, sauvagement, comme s’ils voulaient nous tuer, même les petits quand ils pleuraient et qu’ils ne pouvaient pas lever plus haut les mains en l’air. Et puis, quand ils finissaient, ils emmenaient l’homme, un à chaque fois, vingt-deux en tout, et ça recommençait tous les jours. Sans doute que ça leur plaisait de revenir et de nous faire peur chaque fois. Mais, pour nous, c’était terrible, on finissait par les attendre, comme les amis ou la famille le dimanche. Et on se demandait si c’était fini cette fois ou si ce serait un autre le lendemain. On n’aime pas beaucoup la police au complejo mais une fois quand même une femme y est allée, pour prendre des nouvelles, et elle n’est jamais revenue. Alors, maintenant, on attend, simplement. On attend qu’elle revienne. Et si vous dites cela, peut-être que ça nous aidera. »
Ces hommes, ces femmes, où sont-il aujourd’hui ? Ouvriers, simples gens, peuple de l’ombre désormais, embarqués par une milice privée, ils sont allés grossir la grande armée de fantômes qui hante les nuits des beaux quartiers de Buenos Aires. Arrachés à leur demeure, à leur famille, à leur tribu, ils n’existent à la lettre plus, sinon peut-être sous matricule, au fond d’une geôle infecte de Sierra Chica ou de Rawson. (…)
D’une manière générale, la terreur en Argentine n’a pas l’évidence massive et indécente qu’on lui prête volontiers de loin. C’est un système infiniment plus diffus, capillaire et cloisonné. (…)
Tout cela ressemble donc à une dictature « soft », subtile, et qui excelle dans l’art du maquillage. Pas étonnant que la junte se soit offert le luxe d’organiser un Mundial et de tolérer la présence de plusieurs milliers de journalistes puisque ici on sait surtout rendre l’horreur discrète et de plus en plus invisible. »

Près de 40 ans après, Bernard-Henri Lévy est de retour en Argentine, aux cotés de Gérard Biard, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, à l’occasion d’un grand forum de reflexions intellectuelles, politiques et institutionnelles « Pensons l’avenir ensemble« , alors que le pays est traversé par de nombreuses crises et tente de se remettre du chaos économique et social dans lequel il fut plongé durant des années.

Aline Le Bail-Kremer 

Vidéo et photo : BHL est l’invité du journal télévisé de Patrick Poivre d’Arvor, le 2 juin 1978, à son retour d’Argentine. 
 

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