Avec Bernard-Henri Lévy et Michel Houellebecq, par Yorgos Archimandritis

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Athènes, le 15 novembre.

A l’Auditorium de l’Institut Français plusieurs centaines de personnes attendent l’apparition de Bernard-Henri Lévy et de Michel Houellebecq, arrivés à Athènes pour une discussion en public, à l’occasion de la parution en grec de leur livre épistolaire « Ennemis publics ». Les mots « philosophe », « écrivain », « penseur », « intellectuel » inspirent aux Athéniens un respect inconditionnel. Particulièrement sensibles à l’échange et au dialogue, traditionnellement considéré, d’ailleurs, comme un outil philosophique essentiel, les amis de la Sophia se devaient d’être là.

C’est à Bernard-Henri Lévy d’ouvrir la soirée, en répondant à la question : « Pourquoi ce livre ? », une question maintes fois posée, mais à laquelle une réponse n’avait jamais vraiment été donnée. Le voile allait se lever devant un public bienveillant : « C’était un dimanche de l’automne 2007, en fin d’après-midi, commence Bernard-Henri Lévy. Je reçois un texto signé de Michel que je ne connais, à l’époque, quasiment pas, mais qui m’annonce, peu ou prou, qu’il en a marre de la vie. Incrédule mais quand même bouleversé, je lui réponds d’attendre encore quelques heures avant de prendre des décisions trop radicales et, en attendant, de dîner avec moi. Pendant le dîner, il me donne quinze mille raisons qui lui semblent faire que la vie ne soit plus trop digne d’être vécue: sa femme, son chien qui ne va pas bien, ses maitresses qu’il n’arrive plus à gérer – mais, parmi les quinze mille, il y en a une que je saisis immédiatement au vol: « il n’y a plus personne avec qui parler ». Je lui réponds, vous l’avez compris : « personne, vraiment ? eh bien chiche ! essayons » – et c’est ainsi que nous décidons d’engager une correspondance. » Houellebecq acquiesce et entame la lecture de la première lettre du livre prononçant attentivement chaque mot, comme s’il revivait de nouveau chaque moment de l’écriture.
Bernard-Henri Lévy donne au jeu force et solidité. Quant à lui, véritable antenne humaine, Michel Houellebecq offre sa sensibilité dans toute sa nudité. Il ne s’agit pas de reprendre le texte du livre, mais de reconstituer son esprit, en se lançant à nouveau dans une « partie d’échecs conceptuelle » -selon la phrase de Bernard-Henri Lévy-, en direct cette fois, devant un public. Le pari est périlleux. L’équilibre fragile. Les deux joueurs très différents, mais étrangement proches. A ma droite, Bernard-Henri Lévy, expansif et solaire, lance généreusement la balle dans l’espace, afin que son interlocuteur puisse faire son mouvement à son tour. A ma gauche, Michel Houellebecq tire lentement le fil du concept, par des gestes comme fragmentés, presque timides, mais avec un plaisir évident.

La métaphysique de l’homme, Platon et Sartre, le désir « baudelairien » de déplaire, celui de plaire ou de vaincre, la scène littéraire ou philosophique comme champ de bataille, Nietzche, le libre arbitre, le moi profond et le moi social, la littérature de l’aveu, Schopenhauer, la frontière du privé et du public, la chasse à l’homme sous l’écrivain, la meute, l’adhésion à la société et à la vie, l’homme comme « pierre lancée dans le vide », Pascal, le dépassement de soi, Athènes et Jérusalem, Lévinas, la vision démiurgique de l’écriture, la sexualité : autant des thèmes abordés dans un mélange heureux de réflexion et de légèreté, d’extériorisation et d’introspection, toujours avec le désir inébranlable de donner à la pensée une forme, de faire exister l’idée par les mots, et de la rendre active, afin de « conserver », selon Houellebecq, ou de « réparer », selon Lévy.
C’est sur cette idée que la partie allait se terminer deux heures plus tard, avec l’évocation de la phrase de « De la Guerre en philosophie » de Bernard Henri Lévy : « On ne refait plus le monde. On le rend moins mauvais, moins irrespirable, moins fétide. On fait en sorte qu’il reste à peu près habitable et ne laisse pas à l’inhumanité, le dernier mot. Ni conserver, ni révolutionner, réparer. En tous les sens du mot réparer. Tous. Y compris au sens de réparation des outrages, ou des torts que les vivants ont faits aux morts. Y compris dans l’idée – benjaminienne – d’aller sinon sauver les morts, du moins les mettre « en sûreté » quand triomphe « l’ennemi ». C’est ainsi que j’entends philosopher. »

Pourquoi écrivez-vous Michel Houellebecq ? « J’écris pour faire plaisir aux gens, répond-il. Cela donne une forte sensation de sens à sa présence sur terre, malgré tout. » Et vous Bernard-Henri Lévy ? « C’est ma seule façon de m’intéresser vraiment aux choses, dit-il. Au fond, les choses ne m’intéressent que quand j’ai la certitude, le pressentiment ou la vague idée que je pourrais en faire des mots. Si je suis très honnête, c’est ça la vraie raison. »
Selon Bernard-Henri Lévy « l’enjeu d’un livre c’est moins d’être soi, de se rejoindre, de coïncider avec sa vérité, ses ombres, l’éternel enfant en soi et autres idioties du même tonneau, que de se changer, de devenir quelqu’un de différent de celui que l’on était avant de commencer et que la croissance même du livre a rendu obsolète et inintéressant ; est-ce qu’on écrit pour s’emmurer ou se détacher ? pour disparaître ou se produire ? » Les ayant rencontrés tous les deux après l’écriture de « Ennemis Publics », je ne saurai jamais comment leur « je » a changé. Mais je sais que ce soir-là, ils ont « abattu leur jeu » avec une grande honnêteté, comme portés par une envie presque nécessaire de continuer cette aventure à l’infini.
Le lendemain, les deux hommes quittaient les colonnes de Zeus Olympien, pour regagner Paris, New York ou bien Milan. Le silence et le recueillement avec lesquels le public a investi cette rencontre exceptionnelle a rappelé a certains une autre rencontre historique, celle du public athénien avec Jacques Derrida en 1995. Le prix des miracles est à la mesure de leur rareté.

Yorgos Archimandritis


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