Avec BHL, «une certaine idée de la France» (L’Opinion)

Afghanistan, 2002, avec Gilles Hertzog. Photo : Marc Roussel
Dans « Ce que je crois », Bernard-Henri Lévy tente d’expliquer pourquoi il parcourt le monde et ses malheurs depuis un demi-siècle.

Le philosophe et écrivain français Bernard-Henri Lévy a publié récemment Sur la route des hommes sans nom (Grasset). C’est un livre en deux parties : d’abord un essai sur le sens de son engagement personnel, puis la republication de sept grands reportages réalisés en 2020 pour Paris Match et la presse internationale.

Toute sa vie, Bernard-Henri Lévy (BHL) s’est fait « une certaine idée de la France ». Ce n’est sans doute pas exactement la « madone aux fresques des murs » décrite par le général De Gaulle, mais elle a un air de famille. On sera sans doute étonné de découvrir un BHL plus gaullien qu’il n’y paraît à la lecture de son récent Sur la route des hommes sans nom (Grasset, 2021).

A trop aimer une certaine idée de la France, on en vient cependant vite à trouver « le pays réel » – pardon pour cette référence maurrassienne – bien médiocre et, plus encore, ses habitants ordinaires. De Gaulle ne les traitait-il pas de « veaux » ? Et BHL ne se préoccupe guère, au moins publiquement, de la misère sociale qui sévit dans nos contrées.

BHL en super-patriote ? Eh oui… n’en déplaise à tous ceux qui se contentent du personnage caricatural qu’il s’est soigneusement fabriqué. Regardons de plus près, en le lisant. Avec sept de ses récents grands reportages pour Paris Match, BHL livre, dans le même volume, un « Ce que je crois » sur plus de 100 pages.

« Ce que je crois » fut naguère une belle collection d’essais, chez Grasset. Pour l’ancien « nouveau philosophe », c’est l’occasion d’expliquer « l’histoire de mes folies », comme disait Rimbaud. Est-ce intéressant ? Oui. Parce que BHL fait partie de notre paysage depuis plus de quatre décennies, presque de notre patrimoine. Et si l’on s’intéresse aux malheurs du monde, il est difficile de ne pas avoir croisé son chemin. Il agace, il séduit, il émeut, il afflige. Certes, mais il est toujours là, qui plus est, fidèle à lui-même. C’est, à 72 ans, un tour de force. D’autres sont morts – comme son compère André Glucksmann ; certains, tel Alain Finkielkraut, se sont claquemurés dans leurs peurs et sous l’habit académique ; d’aucuns, à l’image de Michel Onfray (ennemi juré de BHL) ont glissé de la gauche libertaire vers la droite réactionnaire. Avec Michel Houellebecq, BHL fait partie des rares écrivains français dont le message porte bien au-delà de nos frontières nationales.

« Plénipotentiaire perpétuel ». Ce « Ce que je crois » nous laisse pourtant sur notre faim, car BHL n’a pas poussé l’exercice jusqu’à son terme. Parfois, il fend l’armure et l’on songe alors à la phrase de Michel Audiard : « Heureux les fêlés parce qu’ils laissent passer la lumière ». Mais c’est trop rare et à peine s’y risque-t-il que l’auteur court aussitôt se réfugier dans son personnage, alignant les phrases trop écrites et les références aux grands auteurs. Dommage.

Les Brigades internationales et la France libre : voilà les deux sources d’énergie de BHL

Parce que l’homme est plus intéressant qu’il n’y paraît. Par exemple lorsqu’il écrit ceci : « C’est absurde. J’en souris moi-même. Mais c’est ainsi. J’aime la France. J’aime qu’elle ait été grande. J’aime qu’elle le soit encore. » Est-on si loin de ce « bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur » de l’Homme du 18 juin ? Ou quand il se décrit en ces termes : « L’homme qui se prend, non pour Napoléon, mais pour l’envoyé de la France. Le plénipotentiaire perpétuel, et autoproclamé, d’une France qui ne m’a pas sonné, et à qui je ne prive pas, au retour, de dire ses vérités… » Lucide.

Surtout, on ne comprend pas BHL sans son père. Il n’y consacre que quelques lignes, mais elles éclairent tout. Avant d’amasser une jolie fortune dans le commerce du bois, André Lévy fut un héros discret. Juif d’Algérie, il s’engage dans les Brigades internationales durant la guerre d’Espagne puis au sein de la 1ere Division française libre, une unité gaulliste, avec laquelle il combat – comme ambulancier – en Italie. Les Brigades internationales et la France libre : voilà les deux sources d’énergie de BHL. Depuis sa jeunesse, il n’a eu de cesse de rejouer ces engagements, tel Alfred de Musset « venu trop tard dans un monde trop vieux ».

BHL est un romantique. Ce n’est pas une insulte, mais cela limite l’intérêt de ce qu’il rapporte de ses enquêtes de terrain. Car le monde ne se décrit pas en noir et blanc, en bien et mal, en dégueulasses et en héros. Il est fait, je crois, d’un nuancier de gris et de contradictions insolubles. BHL est, à cet égard, l’opposé d’un autre baroudeur, son aîné Gérard Chaliand. Celui-ci passe systématiquement à la brosse de crin de l’anti-sentimentalisme toutes les situations. Y compris les plus tragiques et sans jamais verser dans le cynisme ou perdre son humanisme.

Comme ses héros, Malraux, Byron ou Lawrence, BHL ne veut pas simplement décrire ou expliquer. Il veut agir. Peser sur le réel. C’est un « réflexe », dit-il. « Je ne pars jamais en reportage sans avoir la ferme intention d’intervenir dans ce que je verrai et de toucher à ce que je montrerai », écrit-il, ajoutant : « Depuis cinquante ans, j’ai eu l’arrière-pensée non seulement de raconter, mais de travailler, à ce que mon récit ait, quand il paraîtrait, un effet. » Le militant est toujours là.

NéoconservateurEt comme souvent chez les militants, l’humour fait défaut. Jamais, on n’aperçoit chez lui le regard amusé de celui que le cocasse, le drôle ou le ridicule réjouit. BHL est un homme trop grave, trop sérieux et peut-être même trop sincère pour se laisser aller à une telle distance ironique. Sauf parfois avec lui-même. Et c’est là qu’il est le meilleur.

L’affaire libyenne l’a sonné, comme le retour des talibans en Afghanistan le consterne aujourd’hui

S’il traite volontiers ses ennemis de « salauds », BHL accepte pourtant de « débattre » avec ses « adversaires de probité ». Sans doute parce qu’il sait que le monde est plus complexe que l’image qu’il en donne sous sa plume engagée. Et qu’il se sent parfois seul à défendre des causes qui ne suscitent qu’indifférence ou intérêt poli. Il fallait une sacrée dose d’idéalisme pour s’embarquer au Bangladesh en 1971 – dont il a tiré son premier livre, quatre ans avant La barbarie à visage humain.

Ne supportant plus « ce virus qui rend fou », il est reparti en 2020 au Nigeria, au Kurdistan, en Ukraine, en Somalie, au Bangladesh, à Lesbos, en Afghanistan et en Libye. Excusez du peu ! En Libye, on sait le rôle qu’il joua en 2011 pour alerter l’opinion et son engagement direct dans cette crise. Puis le fiasco occidental qui s’en suivit et dont il a failli être la victime l’an dernier. L’affaire libyenne l’a sonné, comme le retour des talibans en Afghanistan le consterne aujourd’hui. Reste que l’« internationaliste » qu’il est « espère » toujours d’une cause ou d’un « protagoniste » pour « dire non à l’obscurantisme, à la loi des massacres et à l’esprit de démission ». Et malgré les démentis de l’histoire, ce néoconservateur, qui n’accepte pas ce qualicatif, ne cessera de « reprendre la route » vers les « hommes sans nom » : s’il n’en reste qu’un, ce sera BHL. 

Jean-Dominique Merchet

https://www.lopinion.fr/edition/international/bhl-certaine-idee-france-251641

— Sur la route des hommes sans nom, de Bernard Henri-Lévy (Grasset, mai 2021, 20 euros)

Format : 140 x 205 mm
Pages : 300
20 euros (physique)
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