Barack Obama et le syndrome d’Oslo, par Bernard-Henri Lévy

US President Barack Obama pauses while speaking during an event on the grounds of the White House December 3, 2013 in Washington, DC. Obama spoke about the Affordable Care Act and the continuing efforts to recover from the failed rollout of the healthcare marketplace. AFP PHOTO/Brendan SMIALOWSKI        (Photo credit should read BRENDAN SMIALOWSKI/AFP/Getty Images)

 

«Nous sommes en guerre», a déclaré François Hollande devant le Congrès.

«Nous sommes en guerre», a martelé Manuels Valls, son Premier ministre, sur tous les tons possibles.

Mais attention !

Nous sommes, ils l’ont très bien dit, doublement en guerre, contre un seul et même ennemi, mais qui se divise en deux.

Il y a le front intérieur, qui passe à travers les terrasses des cafés, les stades de foot ou les salles de concert parisiennes – ainsi que les caches de Saint-Denis ou de Molenbeek, en Belgique, où se terrent les combattants infiltrés.

Mais il y a aussi le front extérieur, qui est le front principal et qui passe par Raqqa, Mossoul et les autres villes irakiennes et syriennes où ces barbares trouvent leurs armes, vont chercher leurs feuilles de route et apprennent, dans des camps d’entraînement que l’on a laissés prospérer, l’art de cette nouvelle et atroce guerre contre les civils.

Dire que c’est ce second front qui est le plus décisif ne veut pas dire qu’il suffira de balayer l’Etat islamique pour voir disparaître par enchantement toutes les cellules plus ou moins dormantes qui sont déjà à l’œuvre, prêtes à frapper, dans les grandes villes de France et d’Europe.

Mais cela signifie sans aucun doute que, la source, les ressources, les centres de commandement étant là, on priverait ces cellules, en frappant à la tête, d’une bonne part de leur puissance : comment combattre les effets sans s’attaquer aux causes ? les succursales en ne touchant pas à la maison mère ? guérit-on un cancer en ne visant que les métastases et en laissant proliférer la tumeur primaire ? comment ne pas voir, en un mot, que la paix à Paris passe par la guerre à Mossoul ? ou, plus exactement, que cette guerre contre Daech ne peut se gagner dans les rues de Paris martyrisé par un ennemi invisible, imprévisible, prêt à recommencer, mais dans les plaines irakiennes et syriennes, où il est à la fois visible, facile à cibler et vulnérable ?

A ce raisonnement de bon sens s’opposent aujourd’hui trois forces d’inégale intensité.

Le munichisme, d’abord, de ceux qui, inversant l’ordre des facteurs, vont partout répétant, y compris dans ces colonnes, que c’est parce que nous nous en prenons aux islamistes que les islamistes s’en prennent à nous : argument stupide et infect qui était, toutes proportions gardées, celui des pacifistes des années 30 et qui aligne la réflexion sur la rhétorique même des assassins et de ses communiqués infâmes.

Le vieil argumentaire, ensuite, que l’on nous servait déjà, il y a vingt ans, à propos de l’armée serbe, réputée la troisième du monde, et qui, en la circonstance, consiste à affoler les populations sur l’air de la surpuissante et presque invincible armada qui a dépecé l’Irak et la Syrie et qui serait en train de nous attirer dans un nouvel et inévitable bourbier : si tel était le cas, d’où viendrait que les Kurdes, qui sont, pour l’heure, les seuls à faire front, gagnent, haut la main toutes les batailles où ils s’engagent ? comment expliquer qu’à Kirkouk et, plus récemment, dans le Sinjar les coupeurs de têtes aient détalé presque sans combattre face à la détermination et la vaillance de peshmergas pourtant bien pauvrement armés ? et où sont, d’ailleurs, passés ces fameux « stocks de chars et d’artillerie » dont les fous de Dieu se sont emparés lors de la déroute de l’armée irakienne et qui sont censés rendre hautement risquée toute forme d’intervention allant un peu plus loin que les seules frappes aériennes ? pourquoi ne les a-t-on vus à l’œuvre ni à Kobané ni, la semaine dernière, dans la bataille qui a libéré la capitale des yézidis ? pourquoi n’ont-ils jamais pilonné les fortins peshmergas et pourquoi Daech, en lieu et place de cet armement fabuleux, utilise-t-il toujours les mêmes camions-suicide ?

La vérité est que ces arsenaux ont été détruits, réduits au silence ou paralysés par l’aviation coalisée et que Daech n’est plus aujourd’hui qu’un tigre de papier.

Et puis il y a, troisièmement, la réticence d’un Barack Obama de plus en plus visiblement rongé par ce que l’on est tenté d’appeler le syndrome d’Oslo : ce fameux prix Nobel de la paix décerné dans les premiers temps de son premier mandat et qui fait que, tel Victor Hugo qui se prenait pour Victor Hugo ou le garçon de café sartrien qui jouait au vrai garçon de café, le président de la première puissance mondiale, l’homme sans qui rien ne sera possible et dont la détermination est au moins aussi importante que celle du président Hollande, semble se demander chaque matin, en se rasant, comment doit agir un vrai Prix Nobel de la paix…

Le président des Etats-Unis s’avisera-t-il que, face à un ennemi qui a déclaré la guerre à la civilisation, le temps du narcissisme moralisateur est passé ?

Comprendra-t-il que désastreux serait un legs se soldant par un Etat nazi que l’on aurait laissé prendre racine dans le territoire qu’il s’est choisi, alors qu’il est encore possible, si on le décide, de l’éradiquer ?

Entendra-t-il l’appel au secours que lance, à son allié de toujours une France endeuillée et sentira-t-il que son pays a, comme en 1917, comme en 1944, pour la troisième fois rendez-vous avec l’Europe ?

Et qu’est devenu enfin le jeune Barack Obama que j’ai rencontré, en 2003, à Boston et qui m’a superbement expliqué, à l’époque, ce qui distinguait l’absurde guerre d’Irak d’une guerre politiquement juste, moralement justifiée et dont le principe serait, non d’ajouter le mal au mal, mais au contraire de l’endiguer ?

Il n’y a pas, aujourd’hui, de questions plus essentielles ni plus angoissantes.


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