Bernard-Henri Lévy : chercheur d'art à la Fondation Maeght (Culturebox, blog de Thierry Hay, le 21 juin 2013)

CULTUREBOX1Du 29 juin au 11 novembre 2013, la Fondation Maeght donne carte blanche au philosophe et écrivain Bernard-Henri Lévy sur le thème des liaisons difficiles entre philosophie et peinture : parfois rivales, parfois alliées. Une centaine d’oeuvres de toutes époques éclairent la vision de BHL.

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Audace et ambition

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Les livres de philosophie sont des best-sellers et les cafés- philo se multiplient avec succès. Dans le même temps, les files d’attente aux expositions comme la Fiac, Dali ou Hopper se rallongent. Historiquement les philosophes se sont toujours intéressés au rôle de l’image, donc à l’art. L’idée de rassembler philosophie et peinture n’a donc rien de surprenant sur le papier. Mais que cette année, pour sa grande exposition d’été, la Fondation Maeght propose une grande exposition sur ce thème avec comme commissaire d’exposition le très médiatisé et souvent contesté Bernard-Henri Lévy, l’est beaucoup plus.

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En fait, c’est le directeur de la fondation, Olivier Kaeppelin qui a proposé dès 2011, l’idée de cette exposition aussi ambitieuse que pointue à Bernard –Henri Lévy, habitant de Saint Paul de Vence. Aujourd’hui, après deux ans de réflexion et de recherche de la part du philosophe-écrivain, le projet est devenu réalité.126 œuvres sont présentées au public. Comme toujours, avec les philosophes contemporains, le titre n’est pas simple : «Les aventures de la vérité, Peinture et Philosophie : un récit ». Mais pour un début de clarté, l’exposition a été divisée en sept stations : la fatalité des ombres, la technique du coup, d’état, la Voie Royale, le contre-être, le tombeau de la philosophie, la revanche de Platon, plastèmes et philosophèmes. Pas sûr que le grand public s’y retrouve, mais c’est le chemin que propose BHL pour comprendre les relations parfois tumultueuses entre la philosophie et la peinture. Pour le célèbre philosophe, la question posée par l’art n’est pas celle de la beauté, mais de la vérité. L’exposition a donc la prétention d’expliquer ce malentendu. Une oeuvre de Bernard Moninot pourrait résumer cette compléxité, ces zones d’ ombres entre création et commentaires, entre réflexions et inventions.

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Comme Malraux, ardent défenseur de la fondation, le proposait déjà dans son  » Musée imaginaire », Bernard –Henri Lévy impose un va- et- vient entre art ancien, moderne et contemporain. Je trouve cela très intéressant car les artistes contemporains s’intéressent souvent à leurs prédécesseurs. De plus, les étiquettes en art ne riment souvent pas à grand chose. Ni le temps, ni les frontières n’existent vraiment en Art et entre une crucifixion de Bronzino et une de Basquiat, il y plus d’un point commun. Bronzino encadre son Christ d’éléments architecturaux. La niche derrière donne un sentiment d’espace et place encore plus en avant l’homme sur la croix. A droite et à gauche, les ombres encadrent et dramatisent la scène.

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On retrouve cela dans ce tableau de Basquiat où les ombres noires deviennent des tâches, alors que le visage se résume à un masque dans un carré. Surprise : c’est une tête de mort. Deuxième surprise : le support lui-même prend la forme d’une croix. Avec ces deux œuvres, le passé et le présent semblent se retrouver dans une réflexion commune sur la solitude, la mort et la spiritualité.

La fatalité des ombres et la technique du coup d’étatCULTUREBOX5.bisjpg

En Art comme en philosophie, il y souvent des zones d’ombres, est –ce pour cela que l’exposition expose « une caverne » de Michel Coxcie, maître flamand du XVI siècle ?  Autre exemple : cette toile de Piere Tal Coat, sortie tout droit de la collection Adrien Maeght. C’est une belle course vers l’incertitude, comme si l’image cherchait à se faire discrète.

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Déjà, dans l’ombre de sa caverne, Platon porte un interdit sur les images en général et la peinture en particulier. En fait l’iconoclastie serait partagée par les trois religions du Livre. Le Judaïsme, l’Islam ont une grande méfiance vis-à-vis des images et le catholicisme aurait même un peu hésité sur ce thème. C’est pourquoi au Xe siècle, les peintres auraient inventés le voile de Véronique. L’image du Christ apparaît sur un voile tenu par la sainte, ce qui aurait permis d’éviter les éventuelles justifications.

Sous les traits de l’actrice Anna Mougladis, les artistes Pierre et Gilles revisitent ce thème de CULTUREBOX7bis sainte Véronique. C’est une très belle photo à fois traditionnelle, respectueuse et contemporaine. Elle serait directement inspirée d’un tableau de Zurbaran. Le regard du modèle est chargé de mysticisme alors que la cadre avec ces coquillages évoque le chemin de Saint Jacques de Compostelle. C’est bien à un parcours spirituel et « kitchounet » que nous convient les deux artistes.

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Mais cette thèse sur Véronique et l’iconoclastie est contestable. Elle a toutefois l’avantage d’ouvrir le débat philosophique sur le rôle d’une image et c’est justement ce que veut faire BHL. Doit-on sanctifier une image où est-elle source de gêne et dans ce cas mérite t’elle d’être repoussée? Vaste débat sur lequel Bernard-Henri Lévy écrit dans le catalogue : « L’iconoclastie moins connue, mais insistante qui est la marque des premiers siècles de la Chrétienté. Lâcher la proie pour l’ombre…Prendre acte acte d’une absence sans faire son deuil de la présence…Dessiner une ombre dont le trait, tout en nous séparant à jamais de lui, nous rappelle l’être évanoui ». Un dessinateur d’ombre, c’est souvent comme cela que le philosophe voit le peintre. A ce propos, BHL a choisi cette toile de Picabia. Elle représente une femme aux allures de sainte. Cela prouve aussi que le peintre s’intéressait aux questions religieuses. Le regard et la bouche évoquent une grande mélancolie alors qu’un feuillage apparaît au premier plan, renforçant encore le caractère fantomatique de la femme.

La Voie Royale et le Contre-Etre

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« Trois philosophes Schelling, Heidegger et Merleau Ponty affirment que la philosophie n’est pas le meilleur outil pour capturer la vérité de l’être » écrit BHL. Il vaut mieux  passer par  » la pensée de la sensation, l’invisible profondeur »,  c’est-à-dire : l’œuvre d’art. La peinture prend ainsi sa revanche sur la philo. Le pinceau plus fort que le cerveau. La philosophie avoue ses limites et passe la main à l’Art. La vérité viendrait donc du non-dit de la peinture. Cette vanité de Philippe de Champaigne en dit plus long sur la fragilité de la vie qu’un long discours. J’ ai toujours eu une grande admiration pour Philippe de Champaigne, capable de peindre à la perfection une veine sur une main. Il arrive à décrire la vie en train de s’écouler. C’est un artiste exceptionnel, quelle expression dans cette tête de mort grimaçante.

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Mais pour que la revanche soit complète, il faut aller voir du côté de Nietzsche nous dit BHL. Pour Nietzsche, le problème de l’Art n’est pas de faire mieux que les philosophes. Le grand philosophe moustachu va encore plus loin : ni la «vérité », ni « l’essence des choses », ni même «l’Etre » ne seraient  l’affaire des artistes. L’Art va au-delà, ailleurs. L’Art serait « une pure présence » comme le prouve ce tableau d’Anselm Kiefer. Il aurait été réalisé pour cette exposition. Comme toujours chez Kiefer, c’est un tableau qui sent bon la terre et le mémoire. Il évoque la pierre, les strates d’un accident de terrain, ou d’un champ de bataille.

Le tombeau de la philo et sa renaissance

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Seulement voilà, les choses vont trop loin. L’art se met parfois à vouloir humilier la philosophie, il prétend même se substituer à elle. Avec Magritte par exemple, toute tentative de réflexion ou de logique est inutile. Le philosophe doit déposer les armes.

Alors la peinture est-elle réduite à mettre en scène le cadavre de la philosophie ? Telle est la question. Bernard- Henri Lévy a aussi choisi pour illustrer cette partie une  magnifique Piéta de Cosmè Tura (XVIIe) où douleur et tendresse se rejoignent sans vouloir prouver quoi que ce soit.

La revanche de Platon, « plastèmes et philosophèmes »

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Mais la philosophie n’a pas dit son dernier mot. La contre offensive prend vite forme. Le concept et le discours reprennent du terrain. C’est d’abord  Marcel Duchamp dont on peut admirer un « Steeple-chase » peu connu mais qui s’est rendu célèbre avec un désormais célèbre urinoir. Ce sont aussi les monochromes, le ready-made, et tout l’art conceptuel si tendance et si présent dans les FRAC. Plus besoin d’incarner le concept, l’idée du concept suffit. L’image ne se donne même plus la peine d’exister.

L’artiste se contente de mettre en avant une idée, l’œuvre d’art n’est même plus nécessaire et le marché l’accepte. C’est l’art contemporain qui vole ses arguments à la philosophie, à moins que ce ne soit la philosophie qui, pour se venger d’avoir été humiliée, a dévorée l’art contemporain.

Une Vérité

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La vérité est que philosophie et peinture travaillent ensemble sans se renier, ni l’une ni l’autre. N’en déplaise à ses nombreux détracteurs, Bernard – Henri Lévy a su endosser le costume du commissaire d’exposition et proposer une double vision, tout comme Miquel Barcelo avec ce plâtre.

Certains trouveront même cette présentation intellectuelle très éloignée de l’esprit des débuts de la fondation, d’autres pas du tout. Cet accrochage dans le beau cadre de la fondation Maeght fera-t-elle venir les foules estivales ? L’avenir proche le dira. Mais elle devrait faire parler d’elle. Elle aurait pu suggérer un beau sujet au bac philo, du genre :  » Qu’est-ce qui est plus profond que l’art ? « . A moins que vous ne préféreriez :  » La beauté est-elle une notion personnelle ou universelle ? « , ou encore  » Toute vérité est-elle relative ? « . Voilà bien de quoi philosopher cet été…


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