Bernard-Henri Lévy: «Don Quichotte est un personnage magnifique» (Entretien avec Le Figaro, autour de Sur La Route Des Hommes Sans Nom)

À l’occasion de la sortie de son livre Sur la route des hommes sans nom, le philosophe se confie sur ses modèles littéraires. Il critique l’obsession sanitaire qui a braqué les yeux de nos démocraties sur le Covid au détriment des véritables guerres.

Idéaliste, BHL? Lui qu’on a dépeint en intellectuel médiatique et dont on a vilipendé l’interventionnisme répond aux critiques. Il défend une géopolitique engagée et plaide pour un Occident qui affirme fièrement ses valeurs. Dans son nouveau livre, Sur la route des hommes sans nom (Grasset), le philosophe a rassemblé des reportages sur les causes qu’il a défendues: les chrétiens du Nigeria, les Kurdes du Rojava, les migrants de Lesbos. Au Figaro, il se confie sur sa passion de l’action et ses modèles littéraires, de Malraux à Byron. Engagé auprès de SOS-Racisme dans les années 1980, il juge «monstrueux» le nouvel antiracisme qui «déclare la guerre aux Blancs». Enfin, il critique l’obsession sanitaire qui a braqué les yeux de nos démocraties sur le seul Covid au détriment des véritables guerres qui ensanglantent le monde.

LE FIGARO. – Vous parlez dans votre livre d’un «réflexe», qui vous a poussé toute votre vie à soutenir des causes perdues à l’étranger. Êtes-vous un intellectuel engagé ou un homme d’action?

Bernard-Henri LÉVY. – Justement. C’est un des thèmes du livre. Engagé, bien sûr. Victime, c’est évident, de cette folie française qui consiste à penser que, de ce qu’on écrit, dépend – un peu – le sort du monde. Mais les écrivains que j’admire, c’est aussi Malraux effleuré par l’idée que commander une escadrille en Espagne pourrait être plus important qu’écrire L’Espoir. C’est Byron, vrai modèle de Malraux, renonçant à la poésie pour, à Missolonghi, juste avant de mourir, fédérer les Grecs en lutte contre les Ottomans, acheter des canons et lever une armée en vue d’une nouvelle bataille de Lépante. Ou Lawrence d’Arabie qui met l’action si haut qu’après la publication des Sept Piliers de la sagesse, quand il rentre en Angleterre pour s’engager comme simple soldat dans la RAF, il écrit dans son CV: «administrativement illettré».

J’ai la passion de l’action, moi aussi. Et je n’aurais pas, encore pour ce livre, et pour le film qui va en sortir, passé tout ce temps chez les combattants antitalibans d’Afghanistan ou chez les jeunes Amazones kurdes de Syrie, si je n’avais eu, dans un coin de ma tête, la secrète idée de faire les deux choses: écrire de beaux textes, bien sûr ; mais aussi, dès mon retour, plaider leur cause et la faire avancer.

«Bien sûr, nous sommes résolument cosmopolites. Bien sûr, tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref, franchouillard ou cocardier, nous est étranger, voire odieux», écriviez-vous en 1985 dans la revue Globe. À l’heure où la mondialisation montre ses limites, regrettez-vous ces propos?

Peut-être y avait-il là une part de provocation. Mais je pense toujours que le nationalisme est, comme disait Thomas Bernhard, la vertu des brutes. Et je continue de croire que les hommes sont d’autant plus libres qu’ils prennent de la distance avec leur naissance, leur nation, leur nature, les trois «N» de la grande servitude ontologique. Alors, après, j’aime la France. Je suis fier d’en porter les couleurs dans les déserts de Libye, sur la place du Maïdan à Kiev ou dans mon pauvre Bangladesh pantelant et beau. Mais la France que j’admire n’est pas une racine, c’est une idée. Pas une petite nation confinée mais une patrie de l’universel.

La France ce n’est pas seulement l’universel, c’est une langue, une histoire, des paysages particuliers…

Bien sûr. Mais les trois ne vont pas nécessairement ensemble. La langue française, j’en suis pétri et je suis d’ailleurs presque incapable de penser dans une autre langue. L’histoire de France, celle qui va de Chrétien de Troyes au gaullisme en passant par les rois de l’Ancien Régime, Valmy, le Front populaire, la Résistance, je n’avais que ça en tête quand je crapahutais dans les tranchées de Sarajevo et que j’avais le sentiment d’y retrouver des sosies de Dumouriez, du maréchal de Saxe ou du général Delestraint. Les lieux, en revanche, je suis désolé de vous le dire, mais j’y suis plus indifférent, je n’ai pas d’attachement plus charnel aux paysages de France qu’à ceux, mettons, de la campagne romaine. Je suis franc. C’est un fait.

«Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins», écrivait Rousseau. Ne comprenez-vous pas qu’on puisse vous reprocher d’embrasser des causes perdues à l’autre bout du globe sans voir la misère qui sévit au coin de la rue?

Qui vous dit que je ne la vois pas? La vérité est beaucoup plus simple. Au moment où je me lance dans ce livre, la France entière ne parle que des «gilets jaunes». Et le responsable d’une ONG nigériane vient me parler du massacre silencieux, dont absolument personne ne parle, des chrétiens du Nigeria. Je fais quoi, dans le cas là? Je pars au Nigeria. Question de réflexe.

Cette cause des chrétiens vous tient-elle à cœur?

Quand ils sont persécutés, oui, bien sûr. Et, quand leurs possibles défenseurs s’en fichent, quand tout le monde est d’accord pour dire, avec cet air sottement entendu qui est la marque affreuse de la bêtise nihiliste contemporaine, «les chrétiens sont du côté du colonialisme systémique, on ne peut pas être chrétien et victime», ça me bouleverse encore plus. C’est pour ça que je suis allé au contact de Boko Haram. Pour ça que j’ai tourné, il y a quatre ans, un film sur la bataille de Mossoul. Et pour ça que je me suis enfermé, le temps nécessaire, avec les cinq derniers moines du monastère de Mar Matta, dans la plaine de Ninive, sur la ligne de front face à Daech. Et j’étais heureux, moi, Juif, d’être reçu par le cardinal Parolin, puis par le pape François, et de leur apporter les images, les preuves, de l’héroïsme, et du possible martyre, de ces cinq hommes.

Par votre interventionnisme, votre défense missionnaire des droits 
de l’homme et de la démocratie, votre antitotalitarisme, vous avez incarné 
le
 zeitgeist des années 1980-1990. Et on a l’impression qu’aujourd’hui, toute cette philosophie interventionniste est révolue…

Elle n’est pas révolue pour Erdogan. Ni pour Poutine. Ni pour les États qui soutiennent et arment Daech. Ni, bien sûr, pour les Chinois en train de fabriquer un impérialisme autrement plus sérieux que celui dont nos «décoloniaux» agitent l’épouvantail. Alors, face à ça, il n’y a qu’une question sérieuse. Est-ce qu’on laisse faire? Est-ce qu’on se recroqueville, se claquemure et se confine? Ou est-ce qu’on affirme nos valeurs? Kant disait que la politique, c’est le destin. J’ajouterai: la géopolitique, c’est de la philosophie, ce sont les travaux pratiques de la philosophie.

Malgré les échecs en Irak, en Libye et en Afghanistan, d’où les Américains 
ont décidé de retirer leurs troupes…

Bien sûr! Ce retrait d’Afghanistan est une erreur tragique. Et je suis atterré de voir Biden, sur ce point, chausser les bottes de Trump. Écoutez les femmes afghanes. Écoutez les journalistes de Kaboul qui tombent, tous les jours, depuis vingt ans, au champ d’honneur de l’information libre. Écoutez Ahmad Massoud, le fils du légendaire commandant Massoud, que j’ai amené chez le président Macron et qui lui a clairement dit: «Si nos alliés nous lâchent, les talibans reviennent ; et les talibans, ce n’est rien d’autre que le faux nez de l’État islamique»

Mais on ne peut pas rester vingt ans dans un pays comme une forme de tutorat démocratique…

Qui parle de tutorat? Je vous parle, moi, d’une Amérique fidèle à son exceptionnalisme. Et d’une France continuant de vouloir être grande, non seulement pour les Français, mais pour tous les autres hommes qui se tournent vers elle et ont foi en ses valeurs. C’est très simple. Ces hommes, ou bien on les soutient, ou bien on prend deux risques terribles. Sortir de l’Histoire, devenir pour de bon un petit pays égoïste et pleutre. Et puis, plus grave encore, laisser, je vous le répète, la place vide pour les Russes en train de refaire, aux dépens de l’Ukraine, l’empire soviétique ; pour les ayatollahs qui rêvent d’un nouvel empire perse qui irait du Liban à la plaine de Ninive; pour les Turcs qu’étouffe leur haine de l’Arménie, des musulmans modérés de Bosnie et, soit dit en passant, des Grecs jadis défendus par Lord Byron. J’ajoute que, s’il y a bien, aujourd’hui, une escroquerie intellectuelle c’est ce concept de «guerre interminable» qui permet de mettre dans le même sac, d’un côté, le carnage que fut la guerre du Vietnam et, de l’autre, notre prudente présence au Sahel, ou sur le front d’Irak, ou en Méditerranée orientale, où nous défendons les Grecs, et les Chypriotes, contre les provocations néoottomanes.

Dans un reportage très émouvant, vous décrivez la vie des migrants à Lesbos. Êtes-vous partisan de l’accueil illimité?

Non, bien sûr. Je suis partisan de secourir les migrants qui se noient, sous nos yeux, au large de nos côtes. Et je souhaite également que Macron et Merkel fassent le beau geste d’inviter les Vingt-Sept à se répartir les 15 000 naufragés que j’ai vus, en effet, à Lesbos et qui seront une goutte d’eau pour les 300 millions d’Européens. Pour le reste, il y a deux attitudes. La position souverainiste, celle de Carl Schmitt si vous voulez, qui plaide pour «zéro migrant» et tourne le dos aux principes fondateurs de l’Europe. Et vous avez la position de Kant qui est celle de l’hospitalité, je dis bien l’hospitalité, c’est-à-dire un double principe. 1. Vous avez une maison ou, si vous préférez, une cité qui a ses règles, son histoire, son régime politique. 2. On peut, dans cette maison, pour peu qu’il intègre ses règles, accueillir le réfugié vomi par la guerre, la persécution, la grande misère, et qui, dans son Soudan ou sa Syrie lointaine, rêvait de démocratie. Cela dit, vous savez, il y avait une solution simple pour empêcher ce que vous appelez «l’immigration incontrôlée»…

Laquelle?

Vu l’écrasante proportion des migrants venus de Syrie, il fallait arrêter Bachar el-Assad dès 2011. Cette boucherie restera une tache sur la présidence Obama. Et c’est aussi l’une des sources du problème.

Une autre cause que vous avez défendue, c’est celle de l’antiracisme, dans les années 1980. Que pensez-vous des nouveaux militants antiracistes qui remettent l’idée de race au cœur du débat?

C’est une grimace atroce. Un retournement tragique de l’Histoire. Et une injure à l’idée même d’antiracisme dont le premier principe, celui de Martin Luther King, celui de Francisco de Vitoria ou celui, en France, que nous avons promu à l’époque de SOS-Racisme, était: on doit tout faire, absolument tout, pour ne pas penser en termes de race et pour ne pas enfermer le sujet dans sa supposée identité raciale. Les nouveaux antiracistes font le contraire. Comme les antisémites américains de Nation of Islam, ils déclarent la guerre aux Blancs. Ou, comme à l’Unef, ou chez certains écolos, ils ordonnent aux Blancs de se taire dans les réunions réservées aux «racisés». C’est monstrueux.

Vous évoquez dans ce livre votre rapport au risque et à la mort. Est-ce ce qui explique votre attitude très critique envers le sanitarisme hygiéniste pendant la crise du Covid?

C’est vrai, oui. J’ai passé cette «année Covid» à courir le monde et à fuir le nouveau commandement qui nous enjoignait de «rester chez nous», de nous «distancier» les uns des autres et de considérer les voyageurs, avec leur «empreinte carbone», comme des «criminels contre le climat». Alors, est-ce que ça s’explique par ma relative indifférence au risque de ma propre mort? Non. C’est plus profond que ça.

Je crois surtout que l’hygiénisme est une plaie de l’âme. Je suis un libéral impénitent à qui l’enrégimentement, l’enfermement, et les lois d’exception, font proprement horreur. Et puis, dans les rapports humains, j’aime la douceur, la civilisation, les codes ritualisés par l’Histoire – et j’avais surtout très peur de voir les gens prendre l’habitude du masque, de la distanciation, ou de se voir comme des pestiférés potentiels. Regardez: tout à l’heure, on s’est, vous et moi, serré la main. Quelle joie de rencontrer quelqu’un qui, pour vous dire bonjour, ne vous donne pas un coup de poing ou un coup de coude!

La poignée de main, nouvelle cause perdue de BHL?

J’espère qu’elle n’est pas perdue! Et je suis convaincu qu’il reviendra vite, ce beau geste républicain, ce signe de fraternité, de paix et, aussi, d’égalité qu’est, en effet, la poignée de main. Plus sérieusement, j’ai écrit ce nouveau livre pour dire qu’il y a d’autres manières de mourir que le Covid. Et bien plus affreuses. Et bien plus implacables. Je n’aime pas l’ordre moral. Ni davantage l’ordre sanitaire. Je n’aime pas non plus qu’on nous parle d’une pandémie comme si c’était une guerre mondiale. La guerre, je l’ai vue dans la ville fantôme de Mogadiscio. Je l’ai vue chez les jeunes combattantes du Kurdistan syrien. Je l’ai vue, encore une fois, dans ce Nigeria en proie au massacre des chrétiens. Et contre ces guerres-là, il n’y a pas de vaccins.

Vous êtes un idéaliste?

Peut-être, oui. En philosophie, en tout cas, je suis du parti de Platon plus que de celui d’Aristote. Je suis, je m’en rends compte, désespérément hégélien. Et puis, surtout, il y a une chose que j’ai de plus en plus de mal à supporter, c’est le cynisme. À droite comme à gauche. En politique comme dans les rapports humains. Je parle, dans le livre, de Don Quichotte. Et je dis combien je trouve incompréhensible et triste de voir comment, à de rares exceptions près, toute la tradition occidentale, jusqu’aujourd’hui, le tient pour une figure grotesque. Pour moi, c’est une figure magnifique.

Il y a une vraie noblesse dans cet esprit de chevalerie, dans cette façon de se battre contre les moulins à vent. Et les fameuses «causes perdues», que voulez-vous que je vous dise? Heureusement qu’il reste des gens – membres d’ONG, grands reporters, nostalgiques de la figure de l’aventurier – qui ne passent pas leur vie à courir au-devant de la victoire mais à continuer de défendre ces causes apparemment perdues. En fait, ils sont plus nombreux qu’on ne le croit. Et il n’est pas exclu que ce soit eux qui, à la fin des fins, une fois ces temps sombres passés, l’emportent. Dans le calendrier juif, ne l’oubliez pas, le jour commence par le soir.

Propos recueillis par Eugénie Bastié

Format : 140 x 205 mm
Pages : 300
20 euros (physique)
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