Bernard-Henri Lévy : « je ne pourrais pas supporter le regard des chefs-d'oeuvre » (interview de Martine Robert, l'Oeil, juillet/août 2013)

couverrture les aventures de la véritéLa Fondation Maeght à Saint-Paul a invité le philosophe à imaginer son exposition d’été sur le thème : peinture et philosophie. Invitation que ce citoyen du monde a acceptée avec gourmandise.

L’œil : Vous êtes commissaire d’une exposition sur la peinture et la philosophie à la Fondation Maeght. Est-ce une première ? Qu’est-ce qui vous a conduit à accepter ?
Bernard-Henri Lévy : Je n’ai pas seulement « accepté ». J’ai été honoré. À cause de la Fondation Maeght, d’abord : de son histoire, de sa légende, des fantômes de tous ces grands artistes que l’on y devine encore. À cause d’Adrien Maeght, le fils d’Aimé et Marguerite, qui porte avec tant de passion et d’élégance le poids de ce legs immense. Je connais la Fondation depuis toujours. J’ai dû la découvrir l’année même de son inauguration. J’étais presque un enfant. Et j’en ai un souvenir ébloui. Cette aventure, pour moi, est dans la continuité de ça.

Et puis il y a eu la rencontre avec Olivier Kaeppelin…
Exact. Ce fut une vraie rencontre. Scellée sur des choses essentielles. Olivier Kaeppelin, le directeur de la Fondation, est aussi un homme de lettres, un poète, il a animé des revues littéraires, il s’intéresse aux mêmes choses que moi. Tout cela a créé, dès le premier jour, une interlocution rare et qui ne se limitait pas aux seuls artistes que je choisissais. Sans lui, sans ce dialogue permanent, sans cette complicité, je ne sais pas si cela aurait été possible – ni même si je me serais embarqué dans cette aventure.

Comment avez-vous abordé cette mission qui vous était confiée ?
Avec ferveur et modestie. La ferveur, vous en aurez une idée si vous feuilletez, dans l’ouvrage qui accompagne l’exposition, le journal que j’ai tenu pendant ces deux années : rencontres, portraits, lectures et réflexions, découvertes et déceptions, obstacles surmontés – tout y est rapporté. La modestie : c’est la moindre des choses pour quelqu’un qui n’est pas, et c’est peu dire, un « commissaire » professionnel et qui ne refera sans doute plus jamais ce qu’il a fait ici – le point de vue est subjectif, constamment et méthodiquement subjectif, avec toutes les limites que le mot peut supposer…

Comment s’est construite l’exposition ?
Comme un film. Il y avait un scénario : la lettre de cent pages que j’ai envoyée à Olivier Kaeppelin, au tout début, pour lui expliquer l’histoire que je souhaitais raconter. Après, il y a eu le tournage, c’est-à-dire le choix des œuvres, leur recherche. Et enfin, l’équivalent du montage qui est la réflexion sur la scénographie, puis l’accrochage.

Le thème, « Les Aventures de la vérité », est ambitieux. Qu’entendez-vous exactement par cet intitulé ?
Une histoire de l’idée de vérité. Comment la vérité s’est dite, comment son désir s’est exprimé, quelles ambitions et limites elle s’est assignées à travers l’histoire de l’Occident, et tout cela à travers ces deux langues différentes, souvent antagoniques, que sont la philosophie et l’art – voilà le « sujet » de l’exposition. Cela étant dit, je ne fais pas non plus un « cours » de philosophie. Et très vite, le plaisir a imposé aussi sa loi. Heureusement !

Vulgariser la philosophie, la faire entrer dans de nouvelles sphères, comme celle de l’entreprise, n’est-ce pas une bonne idée ?
Je ne suis pas contre le fait que la philosophie entre dans l’entreprise. Mais à condition qu’elle n’y soit pas instrumentalisée. Est-ce la philosophie qui se met au service de l’entreprise ou l’entreprise qui se laisse inoculer un peu de ce bon venin qu’est la philosophie ? Toute la question est là.

Avez-vous eu un souci pédagogique pour ce thème complexe d’exposition ?
Je crois que la bonne pédagogie, en ces matières, vient toujours de surcroît. On suit sa pente. On narre une quête intérieure. On est au plus près de soi. Et, en plus, on s’adresse au grand nombre. C’est comme ça que j’ai toujours fonctionné avec mes livres. C’est la même loi qui a présidé dans cette aventure nouvelle.

Êtes-vous particulièrement intéressé par l’art ? Collectionneur ?
Intéressé, bien sûr. Et depuis toujours. Collectionneur, c’est autre chose. Je ne le suis pas pour deux raisons dont je m’explique, en détail, dans le livre. La première : il y a quelque chose en moi qui résiste à l’idée d’appropriation privée de la beauté du monde. Et puis la seconde : il y a quelque chose, dans la familiarité avec l’art et avec ses chefs-d’œuvre, qui me tétanise, qui me glace. Je ne pourrais pas vivre, jour et nuit, enveloppé dans la parole de Shakespeare, de Dante ou de Racine. De même, je ne pense pas que je pourrais supporter, à toutes les heures du jour, le terrible regard des chefs-d’œuvre. Je préfère leur rendre visite à Madrid, New York ou Paris. Je préfère qu’ils gardent cette espèce de sacralité qu’ils ont dans les musées. Vous connaissez la phrase fameuse sur la mort qui, comme le soleil, ne se peut regarder en face ? Eh bien j’ai le même sentiment avec les très grandes œuvres d’art. Je ne dis pas que j’ai raison. Mais c’est ainsi que je suis.

Comment avez-vous sélectionné les œuvres de cette exposition ?
Il y a eu des souvenirs, des œuvres dont je rêvais depuis toujours, ou dont la mémoire m’est revenue et que j’ai tout fait pour retrouver : entre maints exemples, les Directives de Debord ou la Datcha d’Arroyo, Aillaud, Fanti et Cie. Des découvertes : la Caverne de Huang Yong Ping par exemple, ou la sculpture de Marina Abramovic. Et puis la logique de l’histoire, son enchaînement souterrain : je m’avise de l’importance du voile de Véronique dans l’histoire de l’iconoclastie contemporaine – à partir de quoi je pars en quête de tous les voiles de Véronique possibles ou imaginables. Ou bien le moment où je commence à tirer le « fil Nietzsche » et où je plonge dans De Chirico, dans André Masson, mais aussi dans Jonathan Meese à qui je n’avais, d’abord, pas pensé…

Cette exposition semble avoir été très chronophage pour vous…
Chronophage n’est pas le mot. J’ai été avalé par l’entreprise. Tout entier. Avec, heureusement, des renforts extraordinaires. À la Fondation, d’abord, où j’ai trouvé une équipe restreinte, mais formidable, animée par une vraie volonté de réussir et de faire de belles choses. Et puis, hors de la Fondation, une poignée de personnes sans qui rien n’eût été possible : François Pinault, Thaddaeus Ropac, Daniel Templon, Pierre Nahon, David Nahmad, Marcel Fleiss, son ami Paul Destribats, d’autres. Sans ce complot amical, je ne serais jamais tombé sur le Steeplechase de Duchamp, ni sur la Mimesi de Paolini, ni sur la sublime Vanité de Yan Pei-Ming que m’a prêtée Ropac.

Vous avez déjà écrit sur divers artistes, comment les avez-vous choisis ?
Est-ce vous qui choisissez ou l’artiste qui vous choisit ? Même quand il est mort, je crois que c’est lui qui vous choisit. Il y a quelque chose qui décide à votre place. J’ai écrit, depuis vingt ans, sur Piero della Francesca, Mondrian, Warhol, Martial Raysse, Stella, César, Martinez, Arman : chaque fois, c’était un mélange de commande et de nécessité. Avec cette exposition à la Fondation Maeght, c’est la même chose, la même histoire qui se poursuit.

Pensez-vous que le marché de l’art pervertit la création ?
C’est le reproche que l’on faisait à Dalí, à Picasso, à De Chirico. C’est celui que l’on faisait, ou que l’on pouvait faire, aux plus grands peintres de la Renaissance. Cela n’a pas grand sens… Il y a des bons et des mauvais artistes. Parmi les bons, sans doute y en a-t-il qui se laissent griser par le succès, l’argent, etc. Mais il y en a d’autres, la majorité, qui continuent leur route. Prenez quelqu’un comme Jeff Koons. Ou comme Zeng Fanzhi. Ils dominent le marché, c’est sûr. Mais je n’ai pas une seule seconde le sentiment que cela pervertisse leur création. Koons, à en croire la rumeur, est le nouvel « Avida Dollars ». Or je l’ai rencontré à New York pour le filmer lisant une page d’Aristote. Mon impression est qu’il travaille comme au premier jour, avec cette juvénilité, cette incertitude de soi, ce doute, qu’il devait avoir à l’époque.

Vous avez réalisé en effet vingt vidéos d’artistes dans le cadre de l’exposition à la Fondation Maeght. En fonction de quels critères vous êtes-vous intéressé à tel ou tel créateur ?
Ce sont tous des artistes qui me semblaient avoir un rapport spécial, intime, parfois essentiel, avec le questionnement philosophique. Pour certains, c’est explicite : Garouste, Dan Graham, Olafur Eliasson… Pour d’autres (Koons donc, Marina Abramovic, Matthew Day Jackson), ça l’est moins – mais le souci philosophique, même non dit, est très présent.

Fréquentez-vous souvent les musées lors de vos nombreuses pérégrinations ?
Bien sûr. C’est même l’une des premières choses que je fais lorsque j’arrive quelque part, ville étrangère, ville de province, musées français, petits ou moyens, aux richesses insoupçonnées, un plaisir dont je ne me lasse pas. Et, là, pour cette exposition à la Fondation Maeght, ce plaisir aura eu des effets très concrets. La Caverne de Coxcie, venue du Musée de Douai. Trois chefs-d’œuvre empruntés au Musée des beaux-arts de Lyon. Le Cranach que nous prête Emmanuel Guigon, conservateur de l’incroyable Musée de Besançon.

Écrivain, philosophe, reporter, réalisateur… dans quel exercice vous sentez-vous le mieux ?
Aucun et tous. Car le centre de tout cela, le dénominateur commun, c’est la littérature, l’écriture. Ma vie, ce sont mes livres. Alors, tout événement qui est de nature à produire de la littérature change ma vie. Après, je peux écrire des romans, être journaliste, faire de la philosophie ou monter cette « narration pictologique », cela revient d’une certaine façon au même. J’espère ne pas blesser les artistes en disant cela. Mais c’est vrai que cette exposition à la Fondation Maeght s’inscrit dans une logique globale, maintenant plus que trentenaire, qui commence avec La Barbarie à visage humain et qui est passée par des films, une pièce de théâtre et aujourd’hui, une exposition.


Tags : , , , , , , , , , , , , ,

Classés dans :,