Bernard-Henri Lévy, préface au livre de Patricia Lalonde et Anne-Marie Lizin : « Abdullah Abdullah, l’Afghan qui dit non aux Talibans »

Couverture de livreLa  frivolité des opinions est décidément sans limites.

Il y a dix ans, nous abordions, fleur au fusil, la guerre d’Afghanistan.

Nous ne doutions pas une seconde – et nous avions raison – de la légitimité d’une opération militaire dirigée contre les assassins de Massoud, contre les commanditaires du massacre du World Trade Center ainsi que contre un régime, celui des Talibans, qui traitait les femmes comme des sous-hommes.

Et partout s’exprimaient de belles et bonnes réflexions sur le concept de « guerre juste » tel que cette coalition anti taliban était en train de l’actualiser et de lui redonner sa pleine signification.

Dix ans plus tard, tout a changé.

La guerre, d’abord, s’éternise : elle était censée être courte, elle s’éternise.

La guerre ensuite fait des morts : on vivait dans l’illusion d’une guerre propre et sans victimes, d’une guerre new look et sans bavures, on rêvait d’une guerre menée par des drones télécommandés par des radars – et on découvre que la guerre reste la guerre avec son pauvre cortège de corps déchiquetés, d’âmes mortes et de vies brisées.

Et puis, surtout, l’idée s’insinue dans les esprits que nous sommes peut-être en train, de surcroît, de perdre cette guerre longue : auquel cas il n’y aurait plus d’autre issue, pour s’en tirer, que de se tirer, de céder le terrain à qui en veut – fût-ce à ceux là mêmes que nous étions venus combattre et chasser, à savoir les Talibans.

La réalité pour qui, comme les auteurs de ce livre, connait le pays est, heureusement, très différente.

Il n’est pas vrai, d’abord, que la société afghane d’aujourd’hui soit attirée par l’esprit Taleb comme la limaille par l’aimant.

Il n’est pas vrai que l’on n’ait le choix, dans l’ordre purement militaire, qu’entre l’accroissement massif des forces sur le terrain et leur retrait pur et simple : il y a une troisième option dont tout indique qu’elle aiderait, si l’on s’y décidait clairement, à remporter de vrais succès et qui est celle de la formation, du renforcement, de la mise en première ligne d’une authentique armée nationale afghane. (Me permettra-t-on, sur ce point, de témoigner qu’entre mes deux derniers séjours, en octobre 2008 puis septembre 2009, dans les vallées d’Uzbeen et Kapissa, une différence notable s’est imposée à moi : j’avais quitté des unités de combat alliées recrutant et incorporant des éclaireurs ou experts afghans – je retrouvais des unités afghanes épaulées, monitorées, par des conseillers américains ou français…)

Et puis, surtout, ce que les auteurs de ce livre montrent très bien c’est que l’Afghanistan n’est pas condamné, pour contrer la poussée des fanatiques, à la seule option d’un Président Karzaï dont tout le monde s’accorde à dire – et, là, il semble que l’on n’ait franchement pas tort – qu’il a, lui, bel et bien, trahi les espoirs qu’il avait suscités…

J’ai connu Hamid Karzaï.

Il a été, début 2002, lorsque le Président Jacques Chirac et son premier ministre Lionel Jospin, me confièrent une mission de réflexion sur la possible contribution de la France à la reconstruction de l’Afghanistan, l’un de mes interlocuteurs forcément principaux.

Et je n’ai gardé que de bons souvenirs de nos tête à tête politiques, de nos conversations personnelles – ainsi que de l’extraordinaire ascendant que cet homme désarmé et qui ne pouvait vraiment s’appuyer, outre ses gardes du corps américains, que sur la force de son verbe et de son style, était capable d’exercer sur les seigneurs de la guerre qu’il entreprenait alors de réduire : Rachid Dostom, Ismaël Khan, Xxxx Khalili, les autres, que je vis, en une circonstance au moins, littéralement désarmés par l’autorité extraordinaire qui émanait du personnage…

Mais je suis bien forcé d’admettre, quand je lis Patricia Lalonde et Anne-Marie Lizin, que ce Karzaï, si je ne l’ai pas rêvé, n’est plus aujourd’hui que l’ombre de lui-même.

Je suis bien forcé de réfléchir, comme tous les lecteurs de ce livre, sur le navrant destin de cet homme qui aurait pu être le de Gaulle afghan, qui a, un moment, failli l’être et qui est en train de devenir un défaitiste sans ambition, prêt à toutes les concessions, en particulier avec les forces les plus obscurantistes du pays, pour conserver ce qui lui reste de pouvoir.

Et je ne peux qu’entendre Lalonde et Lizin quand elles s’étonnent que la communauté internationale fasse si peu de cas d’un autre acteur de l’histoire afghane contemporaine qui représente pourtant bien, lui, aujourd’hui, une alternative sérieuse à ce face à face Karzaï-Talibans – et qui est le docteur Abdullah.

Car qui est le Docteur Abdullah ?

C’est un médecin ophtamologiste, ancien compagnon du commandant Ahmed Shah Massoud qui fit de lui, en 1985, au temps héroïque de la résistance dans le Panchir, son chargé des affaires de santé

C’est un moderniste, formé en Occident autant qu’en Afghanistan et qui n’a jamais, ni en ce temps-là ni aujourd’hui, cédé sur le double impératif de cette double fidélité à ce que la démocratie occidentale peut receler de valeurs universalisables et de ce que la culture afghane a d’évidemment irremplaçable et incontournable.

C’est un Afghan qui, soit dit en passant, mais le détail n’est pas à négliger quand on connaît le régime de distribution des rôles et des fidélités dans cet Afghanistan traditionnel, a la chance d’être Tadjik par sa mère et pashtoun par son père – et de pouvoir donc échapper à cette disjonction ruineuse, et qui a ruiné l’Afghanistan, entre les deux ethnies rivales.

C’est un homme apparemment honnête et sur lequel nul, à ma connaissance, n’a jamais trouvé prétexte à exprimer le moindre soupçon de malversation ou de corruption.

C’est un homme courageux qui, lorsqu’il se présenta aux Présidentielles de 2009, sillonna tout le pays, prit la parole dans toutes ses villes et refusa, quoi qu’il pût lui en coûter, de considérer que tel ou tel de ses districts dût lui être interdit car supposément acquis aux tueurs fondamentalistes.

Et c’est un homme enfin qui, ni au temps du Panshir, ni, plus tard, à Kaboul, pendant les quelques mois où Massoud fut ministre de la défense dans le gouvernement Rabbani et où il l’accompagna, ni, à plus forte raison aujourd’hui, à l’heure où il prétend incarner, en fidélité à l’héritage massoudien, une alternative sérieuse au pouvoir en place – c’est un homme, dis-je, qui n’est jamais tombé dans le piège mortel d’une possible alliance avec de prétendus talibans modérés.

Cet homme là, je crois, pour toutes ces raisons, qu’il est important de l’écouter.

Cet homme-là, je rêve de voir les Chancelleries, souvent si paresseuses, prendre la peine de le tenir en considération.

Et c’est la raison pour laquelle ce livre qui ne se contente pas de lui faire la part belle mais qui le présente, le met en scène et le fait parler, me semble, aujourd’hui, si précieux.


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