BHL : Autoportrait en miettes, indirect et en creux (2) – Purple Magazine

emil cioran1Cioran

J’ai lu dans un entretien que vous détestez l’optimisme. Alors, est-ce qu’on pourrait commencer par le pessimiste absolu Cioran. L’avez vous connu ?
Oui. Ce n’était pas un familier mais je l’ai rencontré. C’était l’époque où je préparais Les Aventures de la Liberté, ma série télévisée, et mon livre, sur l’histoire des intellectuels. Et ce qui m’a tout de suite frappé c’est, comment dire ? sa coquetterie. Je veux dire par là qu’il ne vivait certainement pas son pessimisme au point d’intensité extrême qu’il prétendait. Je n’ai rien contre, notez bien. Je n’ai rien contre le fait que les grands écrivains surjouent les sentiments dont ils s’affectent. Et il y a un paradoxe de l’écrivain, analogue au paradoxe du comédien selon Diderot, qui fait qu’il n’est jamais si bon que quand il tient à distance ces affects supposés le posséder. Mais enfin, voilà. C’est ainsi. Son pessimisme, son désespoir d’être né, son apologie du suicide, sa façon de se situer au-delà même du suicide et de faire comme s’il avait déjà dépassé ce stade, tout cela était très joué, très mis en scène, objet d’un vrai montage littéraire. C’est ça qui m’a frappé le jour où nous nous sommes rencontrés, dans son petit studio, rue de l’Odéon, au dernier étage d’un bel immeuble sans ascenseur.

Et vous êtes allé le voir dans ces derniers jours à l’hôpital ?
Non, je ne l’ai vu qu’une fois. Cette fois-là.

Maurice Blanchot

En contrepoint à Cioran, vous ne parlez pas de Blanchot à ma connaissance…
Si. Dans Les Aventures de la liberté, justement. Dans ma revue, La Règle du Jeu, après qu’il m’a eu adressé une lettre, au demeurant très étrange, à propos de l’Affaire Rushdie. Dans Comédie où je me moque de son côté « grand silencieux ». Et puis j’ai été l’un des premiers, je crois, à parler, il y a 25 ans, du livre d’un Américain, Jeffrey Mehlman, qui révélait le passé d’extrême-droite, et même antisémite, de celui qui, après la guerre, deviendra l’une des consciences de la gauche morale. Le cas est, évidemment, passionnant. Je veux dire qu’est réellement passionnante cette façon, quand on sait qu’on a commencé par un grand crime, de s’enfermer, comme lui, Blanchot, dans l’invisibilité et le silence. Il y a ceux qui, comme Cioran, changent de langue. Il y a ceux qui, comme Günter Grass, en rajoutent dans l’excès inverse. Et il y a lui, Blanchot, qui, pour blanchir son crime d’origine, prend le parti d’une littérature blanche, posée au bord du silence…. J’ai donc dit ça il y a 25 ans. J’avais un bloc-notes, à l’époque, dans le Matin de Paris. Et j’avais expliqué que sa façon de s’impersonnaliser, sa façon de disparaître derrière le langage, cette obsession d’effacer ses propres traces, de faire l’impasse sur soi-même, que tout cela était lié à ce terrible péché de jeunesse, à cette faute inexpiable – et inexpiable, je le précise, non seulement en soi, mais dans sa propre logique à lui puisque l’antisémitisme a connu, après la guerre, peu d’adversaires plus acharnés que lui, Blanchot. Une anecdote, à ce propos. Je me trouve, quelques jours après ce bloc- notes, dans le métro. Je vois un type qui m’observe de loin – assez âgé, petit, mais ayant conservé une allure d’adolescent avec des cheveux très longs, une mèche sur le visage, un pantalon en velours côtelé et une sorte d’anorak consciencieusement débraillé. Un type élégant, somme toute, qui m’observe pendant tout le trajet d’un air à la fois pensif et mauvais. Je descends au métro Châtelet. Il me suit. Et, quand je m’apprête à bifurquer pour prendre ma correspondance, il m’accoste et me dit : « Je m’appelle Louis-René des Forêts, ce que vous avez écrit sur Maurice Blanchot n’est pas bien, pas bien du tout, c’est une mauvaise action, je tenais à ce que vous le sachiez… » Sur quoi il me plante là et disparaît dans la foule.

Alain Delon

Alain Delon, l’incarnation de l’acteur français. Quelle image vous gardez de lui?Bhl-et-alain-delon
Personnage essentiel de mon film et personnage essentiel de ma vie. Nous sommes restés liés. En désaccord sur des tas de choses, sans doute. Mais en accord sur une certaine conception de l’amitié, de la vie…

De la solitude ?
Peut-être, oui. Une façon d’être solitaire au-delà de l’apparente sociabilité et de la communauté bruyante qui se fait autour de vous. Le fait, en tout cas, est là. Pour cette raison, et d’autres, Delon est quelqu’un dont je suis resté proche. Quand le film que nous avons fait ensemble s’est planté, il a été d’une loyauté impeccable. C’est rare. Je connais des tas d’autres acteurs qui, dans une circonstance semblable, prennent leurs jambes à leur cou. Lui, au contraire, est resté. Il n’a varié ni sur les raisons qu’il avait eues de participer à l’aventure ni sur ce qu’il pensait du film lui-même. Je le revois, à mes côtés, à la conférence de presse du festival de Berlin. Quolibets. Crachats. Hourvari. Et lui qui, alors, se lève et lance à la meute qui nous fait face : « Mesdames, messieurs, j’avais trois maîtres : Visconti, René Clément, Joseph Losey ; désormais, j’en ai un quatrième : le jeune réalisateur que vous avez devant vous. » Beaucoup de panache, c’est le moins que l’on puisse dire. Beaucoup de courage. Beaucoup d’allure. Ce film a été une aventure importante de ma vie. Mais il a bien voulu me laisser croire qu’elle le fut aussi dans la sienne. Quand on a ça en partage, quand on a cette espèce de secret partagé, de grand souvenir magnifique, quand on a vécu ensemble une aventure artistique de cette intensité, c’est mille fois plus important que n’importe quel désaccord politique. J’ajoute que nous avons autre chose encore en commun. Il est avant tout acteur. Je suis avant tout écrivain. Nous avons tous les deux cette maladie qui est de croire que, à la fin des fins, la vraie vie n’est pas dans la vie…

Francis Ford Coppola

Pour rester dans le cinéma, vous avez rencontré Francis Ford Coppola.
Oui.
On passe sur lui ?
Non. J’ai adoré Le Parrain. Et Cotton Club. Mais l’homme… Je ne sais pas… Je n’ai pas d’avis sur l’homme…

Tocqueville

Un aristocrate doublé d’un démocrate. La martingale absolue.

Alain Badiou

Un adversaire. Mais que je ne parviens pas à détester. A cause de Mallarmé, sans doute. D’une idée de la révolution fondée sur Mallarmé plus que sur Marx ou sur Lénine. De l’allure.

Benny Lévy

Ah là c’est autre chose. Le personnage qui, de ma vie, m’a intellectuellement le plus impressionné. Che »f politique des maos français. Puis secrétaire de Sartre. Puis cette montée, tellement romanesque, vers Jérusalem et le Talmud.


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