BHL : Autoportrait en miettes, indirect et en creux (6) – Purple Magazine

daniel-pearlDaniel Pearl

Un mot de Daniel Pearl au sujet duquel vous avez dédié un livre d’enquête sur son assassinat. Qu’est-ce que vous n’auriez pas dit sur lui après l’enquête, après le succès de ce livre ?
Je ne sais pas… Peut-être ma fierté, juste ma fierté, d’avoir entrepris cette enquête, de l’avoir menée à bien et d’avoir contribué, ce faisant, à ce que les juifs appellent la « célébration » de son nom. A part ça, il y a des années, maintenant, que j’ai écrit ce livre. Or le fait est que pas un jour ne passe, aujourd’hui encore, sans que je pense à lui, sans qu’il soit un peu avec moi et moi un peu avec lui. C’est étrange. Mais c’est ainsi.

Pour les gens qui n’ont pas lu votre livre et qui ne le connaissent pas, comment vous décririez cet homme ?
Un homme atrocement martyrisé parce qu’il était Juif, Américain et journaliste.

Juste pour son identité ?
Pour cette identité-là, oui. Américain dans un pays où l’Amérique est la maison du diable. Juif dans une région du monde ravagée par l’antisémitisme. Et journaliste sur le point de découvrir – c’était ma thèse – une vérité qui ne devait pas être dite : à savoir que l’inventeur de la bombe atomique pakistanaise, appuyé par une fraction des services secrets, était en train de vendre ses secrets à un certain nombre d’Etats voyous et, sans doute, à Al-Qaïda. Les faits – c’est-à-dire l’arrestation, quelques mois après la parution de mon livre, et pour la raison que j’avais dite, de cet homme, Abdul Qader Khan – ont confirmé mon hypothèse. C’est la raison de sa mort.

Benazir Bhutto

L’autre Pakistan. Une femme admirable et l’autre Pakistan. Je ne l’ai jamais rencontrée. Mais nous nous sommes écrits. Adressé des signes. Elle avait lu mon Pearl. Je sais par l’un de ses amis, l’homme d’affaires pakistanais Amer Lodhi, que l’un des derniers livres qu’elle ait lus est mon American Vertigo. Et puis surtout le grand journaliste californien Nathan Gardels a en sa possession l’un de ses tout derniers messages, peut-être le tout dernier, envoyé sur son blackberry : elle réagissait à une interview que je venais de lui donner à lui, Gardels, et où je réexpliquais, pour la énième fois mais avec des arguments nouveaux, comment le Pakistan de Moucharaff demeurait l’endroit le plus dangereux du monde. Et ce à cause de l’alliance qui s’y était nouée entre les islamistes et les services secrets.

Vladimir Poutine

Vous avez rencontré Poutine ?
Ah non ! Vladimir Poutine, c’est l’homme qui a déclaré que la plus grande catastrophe du XXème siècle c’est l’éclatement de l’Union Soviétique. C’est quelqu’un qui croit vraiment, au fond du fond de lui, que l’éclatement de l’Union Soviétique, c’est-à-dire, pour parler clair, la libération des Polonais, des Tchèques, des Hongrois, des Ukrainiens, etc., est un phénomène qui peut se comparer – mais en pire et en plus grave ! – à Hiroshima, à la première guerre mondiale, à la deuxième, à Auschwitz, au génocide du Rwanda, et j’en passe…

Heiner Müller

Un personnage dont on parle peu : Heiner Muller, le dramaturge berlinois.
C’est drôle que vous prononciez ce nom. Car je l’ai connu, lui, à la toute fin de sa vie, à Berlin. Un personnage terrible, en un sens… Un affreux… Mais, en même temps… L’un des derniers représentants de cette espèce, déjà en voie de disparition à l’époque, qu’étaient les princes évêques du communisme. Des écrivains venus au communisme, la plupart du temps, par antifascisme et chez qui l’espérance s’était éteinte. Je me rappelle une conversation avec lui. Je m’étais exclamé : « mais vous ne vous rendez pas compte ! Le communisme ce n’est rien d’autre qu’une manière de domestiquer l’animal humain, de l’asservir et de lui faire accepter, de surcroît, sa servitude. » Et il était parti d’un grand éclat de rire, cynique, presque méphitique et il m’avait répondu : « mais je suis d’accord, jeune homme ! absolument d’accord ! n’allez tout de même pas croire que je sois assez con pour croire que le communisme va émanciper les humains ; c’est la corde qui les tient ; la trique qui les met au pas ; on est d’accord… » Un pessimisme terrible, donc, à l’égard de la nature humaine. Et l’idée que le communisme était la seule solution face à cette hypothèse pessimiste, la seule manière durable de dompter la bête humaine. Je n’étais pas contre le pessimisme. Mais je détestais la conclusion qu’il en tirait. On peut partir du pessimisme. Et conclure qu’il faut, non corseter l’animal humain, mais essayer de le rendre un peu plus libre, de rendre sa situation un peu moins irrespirable…

Françoise Giroud

Françoise Giroud, une grande journaliste, écrivain aussi, que vous avez côtoyée, qui est peu connue hors de France. Votre grande amitié qui a duré des années, doit être évoquée. N’est-ce pas l’une des femmes essentielles de votre aventure intellectuelle ?
Absolument, oui. D’abord, elle était le sosie de ma mère. Ça la faisait rire quand je le lui rappelais, mais c’était la stricte vérité : il y a des cas, comme ça, dans la vie, quand on a l’impression que Dieu a fait l’économie d’un moule et qu’il a bhl francoise giroud.1jpgutilisé deux fois le même pour deux âmes disparates – c’était le cas. Et puis, il y a ce livre que nous avons écrit ensemble, à deux voix ou quatre mains, Les Hommes et les Femmes, ma première expérience de ce genre de livre avant Ennemis Publics, avec Michel Houellebecq

Vous la trouviez séduisante ?
Je vais vous raconter une anecdote. Dans L’Imprévu, le quotidien que je crée, en janvier 1975, avec Michel Butel, l’édito était un texte tout d’une pièce, imprimé en gros caractères, comme un Dazibao chinois, qui occupait toute la Une et que nous écrivions à tour de rôle. Alors, un jour, c’est moi qui l’écris. Je le titre « Françoise Giroud ou la douceur de vivre avant la révolution ». L’idée est, en gros, que la révolution approche avec son cortège de drames, de tumultes, peut-être de carnages. Mais que, grâce au ciel, et en attendant, on a ce miracle de raffinement, ce sommet de civilisation et de grâce, qu’est la personne de Françoise Giroud. Sa fille, Caroline, m’appelle le lendemain et me demande – un peu sévère : « Monsieur, est-ce que vous êtes amoureux de ma mère par hasard ? »

Elle était très Nouvelle Vague ?
Elle invente « La Nouvelle Vague. D’abord parce que c’est elle qui, comme vous savez, produit pour la première fois la formule dans un de ses éditos de L’Express. Mais, ensuite, parce qu’elle était comme une incarnation vivante de cette nouvelle vague : son côté vieil Antibes, Positano, images de soleil, modernité, jupes courtes, Marcel Carné…

On la voit plus sous un angle autoritaire, en tant que journaliste d’influence.
Eh bien on a tort. Elle était bien plus charmante que cela. Un sourire irrésistible. Des battements de cils à vous damner. Et une intelligence superbe. Les dernières années, nous avons pris l’habitude, Arielle et moi, de passer systématiquement des bouts d’été avec elle. Merveilleuse compagne… Souvenirs exquis de Tanger, de Saint-Paul de Vence….


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