BHL : Autoportrait en miettes, indirect et en creux (7) – Purple Magazine

michel-butelMichel Butel

Longtemps mon meilleur ami. Et l’un des êtres les plus singuliers qu’il m’ait été donné de rencontrer. Nous avons fait un journal ensemble. Un quotidien. Il s’appelait « L’Imprévu ». Un ratage certes. Mais magnifique. Il est, aussi, l’un des modèles du personnage principal de mon premier roman Le Diable en tête.

Philippe Sollers

L’écrivain essayiste Philippe Sollers, votre ami, votre compagnon secret…
C’est vrai que j’ai parfois le sentiment, quand on se voit, qu’on est comme deux agents secrets, représentants de je ne sais quelles puissances alliées et se voyant de loin en loin pour échanger, entre une tasse de thé et un verre de Whisky, comme dans un roman de Graham Greene, quelques informations de qualité…

Pour plus d’efficacité ?
Disons qu’il y a une cause commune.

Politique ?
Oui. Donc littéraire.

Vous avez aussi en commun une même passion pour les femmes, pour l’érotisme, pour une vie libertine.
Je ne sais rien de la vie de Philippe Sollers. Il ne sait rien de la mienne. Nous ne parlons jamais de ces choses.

Sans doute, mais les deux grands séducteurs de la scène littéraire française, c’est lui et vous.
Je ne sais pas.

Admettez que vous partagez, tous les deux, le même goût pour le secret et la vie privée…
Là oui. Absolument… Le secret comme un art de vivre… L’art du secret…

Alors ?
Alors je dirai que ce qui nous rapproche peut-être le plus c’est le goût de la littérature, d’abord. Et puis, ensuite, le goût du siècle, de ce siècle, de cet instant en tant qu’il est notre présent. Vous connaissez la phrase de Voltaire : « Oh le bon siècle que ce siècle de fer » ? Eh bien cette idée, le principe selon lequel c’est cette époque-ci qui est la bonne, qu’il n’y en a pas d’autre, qu’on n’a pas d’époque de rechange et que c’est là qu’il faut jouer, que c’est là qu’il faut gagner, que c’est ça qu’il faut décrire, raconter, critiquer, ce principe qui commande de vivre sans nostalgie, sans dépression, sans mélancolie, et sans indiscrétion non plus, eh bien oui, voilà ce qui nous rapproche. En tout cas, le fait est là : on réalise le tour de force de se voir très régulièrement, de rire beaucoup, de se parler d’un nombre infini de choses, sauf de nous-mêmes ! Pas de confidences. Pas d’intimité. Je ne connais aucun de ses secrets. Il ne connaît aucun des miens. Et cela fait une amitié forte, intense et, au fond, à toute épreuve.

Romain Gary

Un autre personnage qui fait partie de votre famille : Romain Gary.
Je le connaissais, oui. Et nous nous voyions assez souvent.

Il a un peu disparu aujourd’hui, son nom est moins évoqué.
C’est vrai. Et c’est dommage. Car c’était un personnage magnifique doublé d’un grand écrivain. À l’époque où je l’ai connu, il avait l’air d’un vieux cow¬boy vantard, m’as-tu vu, portant des ponchos mexicains trop voyants, des bottes aux piqûres extravagantes, des chapeaux Stetson ou, parfois, un blouson d’aviateur qui le faisait ressembler au jeune pilote héroïque qu’il avait été au temps de la France Libre. La vérité, d’ailleurs, est que son excentricité vestimentaire était si grande qu’il changeait sans cesse d’allure. Tantôt Monsieur le Consul avec costume croisé et rosette de grand croix de la légion d’honneur. Tantôt hippie, tout juste débarqué de Majorque ou de Tanger. Ou tantôt, donc, un vieux cow-boy argentin mélancolique et perdu. Alors derrière tout ça, bien sûr, il y avait une aventure littéraire extraordinaire, sans précédent – avec, entre autres, le dédoublement hallucinant de la fin : cette façon de poursuivre une œuvre sous deux identités, deux signatures, deux pavillons – tantôt Romain Gary, tantôt Emile Ajar…

Sans que cela soit un secret de polichinelle dans les milieux littéraires autour de vous ?
Non, personne ne savait. Presque personne. Il avait si bien monté son affaire ! Il s’était donné tant de mal pour rendre crédible cette idée qu’il y avait, d’un côté, le vieux Romain Gary, à bout de souffle et d’inspiration, et, de l’autre, le jeune Émile Ajar, ce neveu plein de talent, plein d’avenir et de force, dont il était jaloux ! Le piège était si bien armé que si, d’aventure, quelqu’un devinait, si quelqu’un, dans un dîner, se risquait à suggérer que c’était peut-être bien Gary qui se dissimulait derrière le nom et le corps de Paul Pavlowitch, son neveu, alias, Emile Ajar, il se faisait rabrouer sur le thème : « encore ce vieux salaud qui vous a intoxiqué ! il est si jaloux, si envieux, et, de surcroit, tellement cabot, tellement toquard, qu’il est en train d’essayer de s’approprier l’œuvre de son neveu ; c’est un scandale ; c’est une honte ! » Ce que je crois, aujourd’hui, c’est que le dispositif était si bien ficelé qu’il en est mort. En décembre 1980. Une balle dans la tête. Quelques mois après le suicide de Jean Seberg, son ex-femme, sans doute la femme de sa vie.

Pourquoi son cas vous intéresse-t-il autant ?
D’abord, je vous le répète, parce que je l’ai connu et aimé. Mais ensuite parce que vous avez là le cas d’un écrivain qui en a assez d’être ce qu’il est, qui suffoque dans sa propre identité, sa marionnette, le cliché qu’on a tiré de lui et qui lui colle au visage comme un masque dont on ne sait plus comment se défaire. Vous avez là un grand écrivain qui n’en peut plus de cette célébrité absurde qui fait qu’on ne le lit plus, qu’on parle plus de sa femme actrice que de ses romans, qu’on le voit comme une figure pittoresque de Saint-Germain-des-Prés davantage que comme un auteur respecté comme tel, et cité dans les livres savants. Alors, il en a tellement assez qu’il décide de tout recommencer, de repartir à zéro, de naître une seconde fois dans la même vie. Quel est l’écrivain célèbre qui n’a jamais eu cette tentation ? Comment, moi-même, ne serais-je pas fasciné, attiré et, en même temps, terrifié par cette aventure garyenne ?

Très peu d’écrivains ont réussi ce tour de force.
Oui. Mais il en est mort – c’est ça l’histoire. Ce dédoublement l’a rendu fou… Ce jeu pervers entre lui et Pavlowitch l’a véritablement vidé de son être et annihilé… C’est une histoire très étrange…

Comment la vérité a-t-elle vu le jour ?
Après sa mort. Manuscrits sous scellés. Quelques avocats dans le secret. Et un Paul Pavlowitch ma foi assez extraordinaire, merveilleusement loyal, qui est l’autre victime de cette affaire, sa victime ignorée, sa victime obscure, et qui vient à Apostrophes dire : « voilà, c’est moi ; je ne suis personne ; je n’étais que l’image publique de mon oncle ; j’étais la marionnette qu’il envoyait s’agiter à sa place sur le théâtre d’ombres des média ». Il y aurait un livre à écrire sur Pavlowitch. Sa loyauté. Son courage. Sa douleur aussi. Sa douleur et sa vie brisée.

Et vous que saviez-vous de tout cela ?
Rien. Même pas un doute. Je voyais Romain dans cette période. Souvent. Je l’entendais s’emporter contre ce neveu qui lui faisait de l’ombre. Et jamais, au grand jamais, je n’ai deviné la supercherie.

Dinah Lévy

Votre père est très présent vos propos, mais vous parlez moins de votre mère… Venue d’Algérie, sa capacité à épouser la vie parisienne, la modernité des années 70, son amour de la décoration, de la mode, de la mondanité…bernard-henri-levy-dinah-levy
C’est vrai, oui. C’est vrai que je n’en parle guère. Et c’est vrai, pourtant, qu’elle m’a transmis ce que vous dîtes. Plus, peut-être, l’amour de la littérature.

Elle aimait la littérature ?
Oui.

Plus que votre père ?
Elle pensait vraiment, je crois, que la chose la plus importante au monde ce sont les livres.

Et comment vous a-t-elle transmis ce goût des livres ?
En me les racontant, en me les faisant lire, en me les faisant désirer, en me les interdisant aussi… Tout le jeu par lequel une mère peut faire découvrir à un enfant l’extraordinaire gisement, la mine d’or, qu’est la littérature.

Et la mode ?
C’est vrai, oui… La mode…J’avais dix… Peut-être douze ans… Elle était cliente chez Dior, Féraud, Courrèges, d’autres. Et je l’accompagnais, parfois, aux défilés. Pour ne rien vous cacher, le spectacle me rendait fou. Ce sont probablement même là, quoique cérébrales, mes premières vraies émotions érotiques. J’en dis un mot dans Le Diable en Tête… Je raconte comment c’est là, backstage d’un défilé de Louis Féraud, que j’embrasse pour la première fois de ma vie une femme. J’ai douze ans. Je suis encore un enfant. Mais mon premier contact avec l’étourdissement du mystère féminin, est là. Interprétez-le comme vous voudrez.

Yves Saint Laurent

Dans cette drôle de vie, chaotique, qui est la mienne, il a une effectivement une place, une vraie place. D’abord parce que je lui ai consacré un texte, il y a vingt ans, auquel je tiens et dont je dirai, pour parodier Roland Barthes, qu’il est un peu mon « système de la mode ». Et puis ensuite parce que, par amitié pour lui et, surtout, pour Pierre Bergé, j’ai dû siéger quelques années au Conseil d’Administration de la Maison. C’était absurde. Il n’y avait là que des grands banquiers. Je ne comprenais rien à ce qui se disait. Mais bon…


Tags : , , , , , , ,

Classés dans :,