BHL déclare la guerre au «dégueulasse» (Mathieu Laine, Le Point, à propos de « Sur la route des hommes sans nom »)

Mathieu Laine © Frédéric Monceau

Le philosophe, à la suite de Kessel, Hemingway ou Gary, n’a de cesse d’arpenter la planète. Il publie aujourd’hui huit de ses reportages, qui l’ont mené du Nigeria au Kurdistan et du Donbass à Lesbos.

Si la « dernière leçon » était un exercice littéraire pouvant être pratiqué à tout âge et invitant celui qui s’y soumettrait à redoubler de profondeur et d’esprit de transmission, Sur la route des hommes sans nom (Grasset, à paraître le 5 mai) serait à Bernard-Henri Lévy sa première « dernière leçon ». Rien que pour cela, ce livre est d’importance.

« Ce que je crois » précède ici « ce que j’ai vu ». Ainsi donc est séquencé cet essai qui nous dit autant de cet infatigable combattant de la liberté que de nous-mêmes. S’il n’est en rien un texte d’achèvement, final et conclusif, pas plus qu’il ne serait le premier tome de Mémoires qu’il n’écrira peut-être jamais, c’est là véritablement la « leçon » du mouvement d’une vie, au sens philosophique du terme, avec son esthétique du témoignage, sa portée universelle, le recul renforcé par la fréquentation des êtres, des passions et des livres – et cette part de vérité qui fait de certains textes qu’ils se distinguent.

Au lieu d’offrir un simple recueil d’articles affublé d’une préface, Bernard-Henri Lévy ne nous convie pas uniquement dans ce qu’il a vu ces dernières années des conflits de notre monde, de ces terrains d’action sur lesquels il n’a pas pu ne pas se rendre avant d’en restituer les visages, les senteurs de peur, les colères autant que les analyses à Paris Match et une série de grands journaux du monde entier. Il nous invite aussi, comme libéré des regards et du poids du temps, flirtant parfois avec l’intime sans jamais céder à l’impudique, à partager ce qui a provoqué les incalculables départs de sa vie et ce qu’ils lui ont appris.

En se penchant sur ce chaudron bouillonnant qu’est l’existence d’un homme, en se saisissant de la genèse multi factorielle de cet appel viscéral vers nos sœurs et frères humains, ces enfants, ces femmes et ces hommes que l’on oublie trop volontiers mais qui affrontent au quotidien la tyrannie et la soumission, ceux qui savent ce qu’être libre porte en soi de miraculeux, de merveilleux, d’inatteignable parfois, Bernard-Henri Lévy nous parle de ce qui nous fonde, de nos valeurs profondes. De ce que nous n’avons en définitive pas le droit de mépriser, de trahir ou de piétiner.

Dans cet ouvrage à la langue ciselée, engagée et savante, où Rousseau, Levinas, Socrate et Platon valsent avec Musset, Malraux et Cervantès, où Foucault, qu’on m’avait invité à fuir, est révélé à son meilleur, où Malaparte croise Jarry et Claudel voisine avec Rimbaud, où les lâchetés d’un Giono et d’un Giraudoux, fort heureusement sauvés par la littérature sont pointées comme on fait au vaccin un rappel, un mot sort du rang : « dégueulasse ».

Sa patrie véritable : la liberté. Quand ce dernier s’illumine à nouveau dans son esprit comme s’enflamme l’ondée verte au départ d’une course de vitesse, les moteurs intérieurs de celui qui porte non seulement un nom mais un surnom aux trois lettres fort célèbres vrombissent. Autour de lui, chacun sait qu’il va repartir, encore, à la rencontre des femmes et des hommes sans nom.

C’est ainsi. Il est ainsi. C’est là sa vocation première. Là son originalité, lui que moquent parfois des assis, des « soupçonneux », rivés aux chaises grinçantes de Caen ou de Paris, lui qui agace, lui qui a pu se fourvoyer, comme chacun, mais qui, qu’on y regarde, s’est si souvent trouvé debout, portant les bons combats, quand d’autres étaient couchés.

Dans le sillage d’un Kessel qui confessait « j’ai regardé les événements et les hommes, et je les ai racontés aussi bien que j’ai pu », Bernard-Henri Lévy bat le terrain souillé de haine, habité par l’insatiable désir de témoigner, mais pas seulement. Il interpelle, valorise le courage, dénonce l’ignominie. Il s’indigne, disons-le, parce qu’il faut se réapproprier les mots par trop usés, et il s’engage pour sa couleur, son drapeau, sa patrie véritable : la liberté.

En plongeant avec lui dans la forge de ce qui l’anima et le conduisit sur les chemins ensanglantés du Bangladesh, du Tigré ou de Sarajevo jusqu’au désastre du Darfour, en partageant, le temps de ce livre, la compagnie des chrétiens décharnés au Nigeria, des Kurdes devenus cibles humaines, des défenseurs de la liberté en Ukraine et des combattants de Libye ou d’Afghanistan, ce mot, « dégueulasse », frappe aussi à nos âmes.

Ce que Bernard-Henri Lévy rapporte nous devient, à nous aussi, insoutenable. L’indifférence « féroce » de nos « compatriotes européens » aussi. Et pourtant nous en fûmes. Et pourtant nous en sommes.

Comme d’autres de sa génération, tout part chez lui du  « poison noir » de la rue d’Ulm, de l’effet paradoxal produit sur tout un peuple de « sachants » par ces « immenses professeurs » à qui l’auteur rend un vibrant hommage, à ces savoirs trop puissamment accumulés jusqu’à en devenir étouffants, à ces radicalismes idéologiques, soucieux malgré leur déviance de l’universel, ce que la culture woke aura tôt fait d’anéantir. Il y eut aussi Portrait de l’aventurier, cette lecture croisée et « foutraque » d’André Malraux, de T. E. Lawrence et Ernst von Salomon signée Roger Stéphane. On connaît ce pouvoir mimétique, ce besoin de modèles.

« En même temps ». Et puis, dans la fabrique de l’écrivain, il y a la figure paternelle. « Bienheureux les fils dont les pères furent des héros », disait Pasolini. De la Résistance au nazisme aux Brigades internationales en Espagne, ce taiseux actif, engagé et sincère, ne l’a pas écrasé de son parcours libérateur. Il l’a en revanche arraché à sa condition confortable en l’invitant à lire, à voir, à raconter, à devenir un passeur de valeurs.

Face à l’inconfort du chant des morts, c’est bien la vie, l’espérance, celle vers laquelle on se tourne quand l’espoir s’est éteint, cette foi, aussi, « dans la capacité des hommes, sinon à changer le monde, du moins à l’empêcher de se défaire » qui font battre son cœur d’homme, de père à son tour, de philosophe, de reporter engagé comme Aron était spectateur, sans oublier l’ami, Gilles Hertzog, dont il livre un portrait complice et délicat.

Dans ce retour à soi qu’offre l’occasion de publier, rassemblés, ses derniers reportages, BHL nous livre plus qu’un pan de ses divagations mallarméennes. L’on perçoit aussi ce que l’expérience a poli dans son engagement. Combien il a mûri, sans perdre de son idéal, sans rien abandonner de l’éternelle jeunesse de ses combats. Il n’est pas, ou plus, ce globaliste cosmopolite que l’on croit, et il s’en explique. S’il n’a pas abandonné l’internationalisme, cet autre visage de l’humanisme comprenant que la chute d’un homme « sans nom » fait saigner notre civilisation tout entière, il assume le plaisir d’avoir servi et de servir son pays. « J’aime la France, confie-t-il. J’aime qu’elle ait été grande. J’aime qu’elle le soit encore. » C’est son « en même temps » à lui, celui qui fait qu’un peuple dit de droite le considère sans doute bien davantage que par le passé et qu’une partie de la gauche, chahutée par les mâchoires du nombrilisme constructiviste, s’en est allée. Il aurait pu toutefois embrasser la part vertueuse de la mondialisation, celle qui a sorti des centaines de millions de personnes de l’extrême pauvreté.

Sur la route des hommes sans nom se découvre seul, par lui-même. Mieux, il se lit une bibliothèque à portée de main, qu’il contribuera à nourrir, nous emmenant par ses évocations multiples vers nos chemins propres, balisés ainsi de références nouvelles et d’invitations au voyage. Ce livre, trempé dans le métal du juste, est en soi un compagnon de route.

PAR MATHIEU LAINE*

https://www.lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/bhl-declare-la-guerre-au-degueulasse-01-05-2021-2424451_1913.php

Sur la route des hommes sans nom , de Bernard-Henri Lévy (Grasset, 272 p., 20 €). À paraître le 5 mai.

* Essayiste. Dernier ouvrage paru : Infantilisation (Les Presses de la Cité).

Format : 140 x 205 mm
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