Black M, Trump, Depardieu et moi

Bernard-Henri-Levy-brexit

Relu Traces, d’Ernst Bloch, funèbre méditation sur cet autre « processus de démolition » capable de fêler, puis de détruire, une démocratie. L’Europe d’aujourd’hui ?

Souverainisme, disent-ils. Cela s’appelle un détournement de mot. Car, pour les « amis de la souveraineté » (Platon) comme pour les lecteurs de Bataille (et de Nietzsche), la faute est à peine moins condamnable que les détournements de fonds, d’avions ou de mineurs habituellement sanctionnés par la loi.

Dans The Algemeiner, le grand quotidien (en ligne) juif new-yorkais, voici un essayiste américain d’origine arabe, Zuhdi Jasser, qui vient de publier un livre (A Battle for the Soul of Islam) posant la question qui me hante depuis que je travaille sur la question : pourquoi les Kurdes ne se sont-ils pas radicalisés à la façon, mettons, des Palestiniens ? pourquoi leur islam s’est-il, d’une façon générale, si aisément accordé à l’esprit de laïcité ? que s’y trouve-t-il de plus ? de moins ? et d’où vient que l’on ne verra jamais, par exemple, de kamikaze kurde ?

Fin de saison littéraire. De plus en plus d’auteurs, de moins en moins d’écrivains.

Oui, choisir Black M pour les commémorations de Verdun était une erreur de casting. Mais c’est une autre erreur – politique, morale, et de grande conséquence – d’avoir cédé au Front national en laissant les Le Pen et autres Philippot dicter à la République son agenda et sa conduite.

Chez le rabbi Pinhas, disciple du Baal Chem Tov, cette explication juive de l’énigmatique « commandement d’amour » judéo-chrétien : « nous devons aimer le plus méchant des hommes pour compenser, par cet amour, le manque d’amour dont il est responsable et pour réparer le tissu du monde que sa méchanceté a déchiré ». Encore le tikkoun olam. La grande idée talmudique de réparation de la Création. Et toute cette ténébreuse histoire qui, soudain, devient lumineuse.

C’est drôle, cette idée d’une Jeanne d’Arc républicaine, voire résistante ou rebelle, que l’on nous ressert une fois de plus. Je revois (à cause du beau livre d’Ariane Chemin Mariage en douce, éditions des Equateurs) le film d’Otto Preminger avec Jean Seberg. Me frappe, précisément, l’inverse. « Dieu m’a dit »… « Dieu m’ordonne »… « Je ne fais ce que je fais que par obéissance et soumission au commandement que m’a adressé la Voix »… C’est grand. C’est noble. Mais ce n’est pas exactement l’idée que l’on se fait de la rébellion.

Conseil à un jeune écrivain : prendre très vite la place que personne ne vous offre.

Il y a des vérités qui, disait Nietzsche, doivent être dites à l’oreille. Car, « dites à haute voix », à « trop » haute voix, elles « ne seront pas entendues ».

De Nietzsche encore, dans une lettre à Peter Gast, toujours la même histoire d’oreille et de vérité : Beethoven était si sourd qu’il croyait faire de la peinture.

Le cinéma est-il un métier ? un secret ? une grâce ? Godard, à l’époque de notre projet de film en Israël : dans la formule fameuse de Truffaut sur la « politique des auteurs », tout le monde a cru que le mot important c’était « auteur », alors que, bien sûr, c’était « politique ».

Et Orson Welles : ce n’est pas Charlot qui a volé sa moustache à Hitler, mais l’inverse.

Film étonnant de Gérard Miller sur Depardieu, l’autre soir, sur France 3. Le personnage est exaspérant. Odieux, quand il s’éprend des dictateurs. Mais, en même temps… Ce corps énorme et toujours en mouvement… Cette carcasse de mastodonte à l’intérieur de laquelle continue de siffloter une voix d’adolescent… Eloquence des organes… Nerfs à vif et comme des orgues…

La plus grande ruse du diable, dit-on, est de faire croire qu’il n’existe pas. Et si, pour Dieu, c’était l’inverse ? Et si sa ruse majeure était de faire croire qu’il existe ? Piège de l’ontologie du divin. Donc de la théologie. Et, bien sûr, du fondamentalisme. A quoi j’oppose, pour ma part, l’esprit du judaïsme et son irréligion.

Si Trump peut être élu ? Bien sûr. Imaginons, par exemple, qu’il fasse ticket avec a) une femme ; b) une Latina.

Retrouvé dans mes papiers, sans date, sans doute les tout premiers jours de l’année 1990, la trace de cette conversation sur Brecht, à Berlin, avec le dramaturge Heiner Müller. Le vrai moteur de l’auteur de Mère Courage ? Le goût du secret. La prédilection pour le travail clandestin, l’effacement des traces, le visage caché, l’identité dissimulée, le nom qui se perd en chemin. Arkadin philosophe, dramaturge, comédien, martyr.

Quant à Hillary Clinton, elle invente un nouveau truc dans l’histoire des promesses électorales : elle s’adresse aux fanatiques des ovnis et s’engage à faire toute la lumière, dans le Nevada et ailleurs, sur… l’existence des extraterrestres. La politique devient folle. Ses grands acteurs perdent la tête. Et les Parques qui, hasardeuses mais irrévocables, fixent leur destin et le nôtre.

La vérité n’est jamais donnée (bon sens). Elle n’est pas seulement reçue (apprentissage, transmission). Elle est toujours, et d’abord, le fruit d’une violence dans la pensée (philosophie).

Proust à Reynaldo Hahn : je ne sors et ne vais dans le monde que pour apprendre à être seul.

Parfois, quand un ami meurt, on se dit (mot de Picasso, il me semble, à la mort de Braque) : « il n’y aura plus personne, maintenant, pour comprendre certaines choses. »


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