"Boatpeople d'hier et d'aujourd'hui : naufragés, morts" (version française de l'ITW de BHL pour Die Presse, "Gestrandet, tot : Boatpeople einst und heure", le 25 avril 2015)

Capture d’écran 2015-04-28 à 11.45.48Die Presse.- Vous avez participé à l’action d’aide pour les « boat people »  en Mer de chine il y a presque 40 ans. Qu’avez-vous, personnellement, fait à cette époque ?

BHL.- C’est une très vieille histoire, en effet ! Mais, en même temps, si importante… J’étais dans le petit groupe qui s’est réuni, un jour de la fin 1978, dans l’appartement du grand écrivain russe dissident, Vladimir Maximov. Il y avait là mes amis Bernard Kouchner, André Glucksman, d’autres. Nous étions bouleversés par les images qui nous parvenaient d’opposants vietnamiens qui fuyaient leur pays comme, aujourd’hui, les Syriens et les Erythréens. Nous cherchions une façon de secouer l’inertie des gouvernants et, aussi, de secourir directement ces gens. Et, soudain, l’idée est née, entre nous trois. Elle était précise. Concrète. C’était ce fameux « Bateau pour le Vietnam » qui a été brocardé par une poignée de géopoliticiens en chambre. Mais l’idée était bonne. Elle était de sauver les corps. Juste les corps. Ne surtout pas se demander, autrement dit, si ces gens qui se noyaient étaient de gauche ou de droite, communistes ou anti communistes, alliés des américains ou ennemis – juste sauver leurs corps…

Un engagement collectif du même type, de la part d’intellectuels en Europe, n’est pas en vue. Pour quelles raisons, croyez-vous ?

Je ne sais pas. Mais vous avez raison. Il faudrait. Il faudrait vraiment. Peut-être l’époque est-elle plus cynique, plus désenchantée. En ce temps-là, l’initiative venait du petit groupe que je vous dis. Mais nous avions un soutien dans l’opinion. Il y avait un mouvement immense qui pensait, comme nous, qu’aucune géopolitique n’autorise à laisser des gens se noyer. Aurions-nous le même soutien aujourd’hui ? Serions-nous suivis de la même façon ? Ou bien l’aquoibonisme, le cynisme, le complotisme, qui tiennent si souvent lieu d’idéologie, pour les gens, auraient-ils raison d’une initiative du même type ? Je l’ignore. Mais c’est vrai : il faudrait lancer l’idée. D’ailleurs c’est chose faite, finalement : elle est lancée, là, à travers vous.

Quelles différences principales voyez-vous entre la situation d’aujourd’hui et celle des « boat people » asiatiques? Est-ce-que tout est « plus compliqué », comme le disent beaucoup de gens?

Il y a toutes les différences du monde. Il y a Daech qui tentera, de plus en plus, d’infiltrer quelques-uns de ses assassins dans ces radeaux de fortune. Il y a ces scènes qui ont été rapportés de réfugiés passant par-dessus-bord d’autres réfugiés parce qu’ils avaient le malheur d’être chrétiens. Mais, sur le fond, la situation d’ensemble n’est pas très différente. Ni l’impératif catégorique qui est, avant de discutailler, avant de peser le pour et le contre, avant de se demander s’il n’y a pas un islamiste infiltré parmi les 800 hommes, femmes et enfants en train de se noyer, de porter secours à ces gens.

Est-ce qu’il ne faut pas, aussi, se poser la question de la capacité d’accueil des pays concernés ?

Oui, sans doute. Mais, d’abord, cette capacité d’accueil est plus grande qu’on ne le croit : savez-vous que l’Allemagne, par exemple, la miraculeuse et prospère Allemagne, manquera, d’ici dix ans, de plusieurs millions de travailleurs qualifiés ? Et puis, surtout, il est évident qu’on ne peut pas laisser le poids de cette immigration à la seule Italie : combien de ces réfugiés la France prend-elle ? et l’Espagne ? et l’Autriche, votre pays ? La vérité est qu’il faudrait que chacun des pays constitutifs de l’Europe, je dis bien chacun, affrête un bateau qui participe des opérations de sauvetage. Et il faudrait un vaste plan de répartition des rescapés à l’échelle de l’ensemble du continent et des pays de l’Union.

Que dites-vous des réactions politiques européennes à ce naufrage récent, qui a 800 morts?

A l’heure où je vous parle, il y a un conseil européen extraordinaire qui est en train d’en débattre. Donc attendons. Peut-être ira-t-il dans le sens que je dis. On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise… Mais, pour l’instant, la réaction a été nulle, absolument nulle et navrante – non seulement pas à la hauteur de la situation et de l’urgence, mais pas à la hauteur non plus de valeurs fondatrices de l’Europe et censées la constituer. On pensait que l’Europe allait se fracasser sur la dette grecque. Ou sur la crise de l’euro. Ou sur les déficits français. Ou sur l’autoritarisme de Monsieur Orban en Hongrie. Eh bien non. L’Europe meurt à Lampedusa. L’Europe meurt au large de Catane. Une Europe qui se révélerait durablement incapable d’empêcher ces gens de se noyer coulerait elle aussi. C’est la réalité.

Certains donnent une partie de la responsabilité pour la mort des Africains à l’intervention en Libye, que répondez-vous ?

Que c’est idiot. La Libye, c’est juste l’endroit d’où les bateaux – si on peut appeler ça des bateaux – appareillent. Mais prenez le naufrage d’il y a trois jours avec ses 800 morts. Le bateau venait d’Egypte. Une partie de l’équipage était tunisienne. Et l’immense majorité des migrants, massés dans les cales et sur les ponts, venaient de Syrie, d’Erythrée, de Somalie. Le problème, autrement dit, n’est pas la Libye mais toute cette zone sahélienne, subsaharienne, africaine en général, frappée par la misère et la désespérance. Il y a là un chaos immense, inédit – dont la Libye es tjuste le débouché.

Donc aucun regret pour la chute de Kadhafi et la révolution libyenne, à quoi vous avez contribué ?

Aucun.

Propos recueillis par Anne-Catherine Simon, pour Die Presse.


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