Buren et BHL au tableau ! (Entretien de Bernard Géniès, Le Nouvel Observateur, le 20 juin 2013)

LE NOUVEL OBS 1C’est une longue histoire. Elle court de Platon à Guy Debord, de Cranach l’Ancien à Jeff Koons. Les uns sont philosophes, ils pensent le monde, ils l’auscultent. Les autres sont artistes, ils créent des images et, eux aussi, à leur façon, pensent le monde. Au fil des siècles, quels rapports se sont noués entre ces explorateurs du réel et de l’indicible ?

Quelles complicités les ont rappro­chés, quels conflits les ont éloignés ?

Bemard-Henri Lévy s’est lancé dans la bagarre. A la Fondation Maeght, il emprunte les habits du commissaire d’exposition pour pré­senter plus d’une centaine d’œuvres d’artistes célèbres, toutes époques confondues, entre Tintoret et Andy Warhol, Philippe de Champaigne et Jean-Michel Basquiat. Dans le même temps, il publie « Les Aventures de la vérité ». L’ouvrage est à la fois le cata­logue de cette exposition (BHL y com­mente tous les tableaux et sculptures) et son livre de bord. Outre l’argumen­taire du projet, sa discussion avec Olivier Kaeppelin, le directeur de la Fondation Maeght, on y découvre l’étonnant « making of » de l’exposi­tion. Ce récit-là, enthousiaste, drôle ou stupéfiant parfois, raconte l’extraordi­naire périple de BHL dans les musées, chez les collectionneurs, dans les ate­liers des plus grands artistes. Quel regard peut-on porter sur cette entre­prise inédite, vaste exploration des champs (communs ou minés) de la philosophie et de l’art ? Quels sont ses atouts mais aussi ses limites ? Daniel Buren, l’un des plus grands artistes français, a accepté de croiser le fer avec Bernard-Henri Lévy.

Bernard-Henri Lévy : Ce que j’ai voulu raconter, c’est une histoire de l’idée de vérité à travers ces deux langues principielles que sont, d’une part, la langue de la philosophie et, d’autre part, la langue de l’art. Histoire subjective, naturellement. Nourrie de mes propres partis pris. Mais histoire, à mes yeux, essentielle. Car nous sommes en train de tourner une page énorme de l’histoire de la civilisation. Celle, met¬tons, de l’humanisme. Ou même du post-humanisme. Tout ce monde d’images et de mots dont l’intrigue compose le visage de l’Occident tel que nous l’avons toujours connu.

Le Nouvel Observateur : Pensez- vous aussi, Daniel Buren, que l’art soit à un tournant ?


Daniel Buren : Je reviens de la Biennale de Venise et je trouve que c’est un exemple très intéressant. A travers les oeuvresle nouvel obsqu’on peut y voir, certaines excellentes, d’autres du niveau d’un étudiant de première année des Beaux-Arts, on constate qu’il y a vraiment un ressassement des bouleversements qu’a connus l’art contemporain dans les années 1960. J’ai l’impression, non pas pessimiste mais négative, d’un énorme recyclage. Aujourd’hui, le marché de l’art aidant, on voit des artistes qui pigent un truc particulier appartenant à d’autres et qui font leur carrière là-dessus. Tout le monde trouve ça normal, et l’ensemble radote. Il n’y a que deux choses qui puissent faire changer cette situation : ou bien il y aura un bouleversement social violent – et alors, ce n’est pas seulement l’art qui sera bouleversé – ou bien une nouvelle génération d’artistes dira  » ça suffit  » et elle changera tout. Mais, en un siècle, il n’y a pas beaucoup de moments comme ceux-là. Le dernier date du milieu des années 1960.

B.-H. Lévy : Je ne parlerais pas de recy­clage mais plutôt d’une onde de choc, longue, durable, et dont nous sommes toujours en train de subir les effets. Il s’est produit dans l’histoire de l’art, entre Europe et Etats-Unis, et depuis un demi-siècle, un événement telle­ment énorme qu’il me paraît normal qu’il faille plusieurs décennies pour en déplier les conséquences. Il se passe la même chose dans le monde de la phi­losophie. Il y a eu un moment grec. Puis un moment allemand entre Kant, Schelling, Fichte et Hegel. Puis un moment français avec ce « structura­lisme » (Foucault, Lacan, Althusser…) dans le sillage duquel nous pensons encore. Et c’est ce qui se passe, donc, dans les arts plastiques qui vivent tou­jours à l’heure, et dans l’ombre, du big bang dont vous-même, Daniel Buren, avez été l’un des artificiers. Mais, en même temps, il n’y a pas que ça. Vous avez de nouvelles figures qui com­mencent à émerger. Et ce fut l’une de mes vraies surprises dans la prépara­tion de cette exposition et de ce livre. Prenez ne serait-ce que les quatre artistes chinois (Huang Yong Ping, Yan Pei-ming, Yang Jiechang, Zeng Fanzhi) que j’ai choisi d’exposer. De Zeng Fanzhi, j’aurais voulu un tableau de la série des « Masques ». Et j’ai, fina­lement, une vidéo. Mais c’est un artiste considérable, au confluent des deux mémoires – de l’art moderne et de la grande culture chinoise. On ne peut pas dire qu’il recycle. C’est un vrai événement, au sens fort du mot. Après, l’autre question, c’est de savoir si la philosophie peut  » aider  » la peinture. Le récit que j’ai construit est là pour démontrer que, lorsqu’on raisonne ainsi, on va droit dans le mur. Quand les philosophes prétendent dicter leur loi à l’art, qu’il s’agisse de Platon ou de Badiou, c’est la catastrophe. Platon est l’ennemi des artistes depuis bientôt 2500 ans. Et Alain Badiou, quoi qu’il dise, pratique, dans ses écrits sur l’art, une sorte de caporalisme qui ne peut que raréfier, comme disaient nos maîtres d’autrefois, le champ des pratiques artistiques.

Le Nouvel Observateur : Daniel Buren, que pensez- vous de l’entreprise menée par Bemard-Henri Lévy ?

Daniel Buren : II a fait des choix que je n’au­rais pas faits, qui me paraissent très loin de moi. Je ne peux évidemment juger ceux-ci qu’à travers son livre, puisque l’exposition n’est pas encore ouverte. Il y a beaucoup de choses qui se contredisent. Par exemple, je ne vois pas comment on peut faire se côtoyer dans une même exposition un tableau de James Ensor, « Masks », et la toile de Mark Rothko « Untitled (Red, Yellow, Blue, Black and White) ». J’ai du mal à voir comment ils peu­vent « fonctionner » ensemble. Dans ce cas-là, j’ai tendance à n’être plus qu’un spectateur. Mais dans le livre, et particulièrement dans les extraits du Journal de Bemard-Henri Lévy, il y a vraiment des pépites. Je trouve très intéressant ce récit du montage d’une exposition, une façon peu usi­tée de nous dévoiler l’envers du décor, côté humain… La manière dont il dépeint toutes les personnes rencon­trées est à la fois clairvoyante et per­cutante comme l’œil d’un Daumier. Il se trouve que pour ceux que je connais très bien, comme Dan Graham et Cari André, quand bien même la ren­contre est brève, l’œil est aigu et les portraits ciselés au scalpel.

B.-H. Lévy : La cohérence de l’exposi­tion n’est pas historique. Daniel Buren est un artiste et je suis un écrivain. Les œuvres choisies tiennent compte de rencontres de sensibilités. Cette expo­sition ne peut que me ressembler, elle ne peut pas ressembler à Daniel Buren. Un artiste et un écrivain occupent des espaces différents, et il est impossible de les répliquer, de les rendre conformes. Je n’ai pas voulu construire une exposition absolue. Mais je ne me suis pas interdit d’en faire une exposi­tion polémique.

D. Buren : Justement. A propos du titre, « les Aventures de la vérité » : est-ce qu’il n’aurait pas été préférable de l’inverser, de parler de « l’Aventure de quelques vérités » ? Votre titre laisse entendre que l’ensemble des œuvres exposées concourrait vers une sorte de vérité. Or rien n’est plus différent que la vérité d’un artiste et celle d’un autre… Certains s’allient, d’autres se rejettent.

B.-H. Lévy : Pour moi, il y a deux grands adversaires. Il y a ceux qui croient qu’il y a une vérité, une seule, et qu’il faut s’en saisir. C’est la position platonicienne : position dogmatique, génératrice du pire, de la terreur dans l’art – inacceptable. Il y a ceux, et c’est la position nietzschéenne, pour qui il existe plusieurs vérités, une vérité valant l’autre, ni plus ni moins que l’autre : votre vérité et la mienne, celle de Buren comme celle d’un artiste médiocre, la vérité de l’assassin, du terroriste, etc. et la vérité de leur vic­time – les nietzschéens ont beau faire, ils en reviennent toujours à ça, à cette terrible confusion. Et puis il y a une troisième position, qui n’est pas du tout une « troisième voie », ni une « voie égale » entre les deux, et qui est la position messianique. Dans cette exposition, il y a un fil messianique juif, c’est-à-dire l’idée qu’il existe un horizon de vérité, indéfinissable, hors d’atteinte mais vers lequel il faut inlassablement se diriger. Moyen­nant quoi, chacun garde sienne l’in­terprétation de cette vérité.

D. Buren : Si j’ai posé cette question, c’est parce que je me méfie de l’utilisa­tion qui a pu être faite de ce mot, y compris dans le domaine de l’art. Il se passe la même chose lorsque l’on parle de la beauté. Voilà un mot qui a été banni par toutes les avant-gardes pen­dant tout le XXe siècle. Or le paradoxe c’est que, s’il est une période qui a pro­duit de la beauté à foison, c’est bien celle-là ! Pensez à Mondrian, pensez à Pollock, pensez à Matisse ou à Malevitch, ils ont chacun inventé une beauté médite, faisant fi de tous les canons existants.

le nouvel obs 2Le Nouvel Observateur : Il y a une œuvre dans votre exposition, Bemard-Henri Lévy, une œuvre que vous avez retenue non sans hésitation. Il s’agit d’un buste de l’artiste allemand Jonathan Meese, « un pot-pourri rafistolé et cocasse», écrivez-vous, évocation de Nietzsche, de Staline et de quelques autres. Pourquoi avez-vous hésité ?

B.-H. Lévy : Lors d’un entretien, celui que l’on appelle l’enfant terrible de l’art contemporain allemand a déclaré qu’à ses yeux Hitler n’était « qu’un nom sur une longue liste». Alors, il demeure en moi une part de « politiquement cor­rect » qui me rend des mots pareils dif­ficiles à supporter. Mais c’est vrai que j’ai, tout de même, et à la fin, retenu sa sculpture. Et c’est vrai qu’elle va voisi­ner avec l’admirable « Llull x3 », de Miquel Barcelô, évocation de ce romancier et encyclopédiste du XIIIe siècle qu’était Raymond Lulle. Pour­quoi ? Arbitrage entre moi et moi. Oscillation entre l’effroi et le sentiment que cette sculpture en dit, tout de même, long sur le siècle. Tout cela est consigné dans mon livre.

D. Buren : Ce que vous venez de dire rejoint une question que je me pose toujours. Elle concerne les artistes qui, au nom d’une démarche intellectuelle ou du désir de briser les tabous, déploient des jeux pervers pour utili­ser par exemple la croix gammée. Je pense que ce signe et d’autres avec lui sont porteurs de sens quasi univoques qu’il est difficile de leur ôter. Peu de signes sont neutres, certains brûlent.

Le Nouvel Observateur : Bemard-Henri Lévy, en concevant cette exposition, est-ce que votre regard sur l’art a changé ?

B.-H. Lévy : Cette exposition est une collection éphémère qui disparaîtra le 11 novembre prochain, lorsque chaque œuvre repartira vers sa collec­tion d’origine. Mais oui, bien sûr, elle m’aura durablement changé. Je prends le cas d’un Jeff Koons, filmé dans son atelier new-yorkais en train de lire une page d’Aristote. Comme pour beaucoup, il incarnait à mes yeux la figure de l’ancien trader converti au « dollart ». Mais en l’obser­vant en train de marcher entre ses œuvres, en l’écoutant s’adresser à ses assistants, en voyant les éclairs de folie qui lui passaient soudain dans le regard, j’ai pensé à Julien Gracq disant qu’il fallait s’intéresser aussi aux petits mots que Stendhal écrivait sur ses bretelles, et j’ai compris qu’il était peut-être, lui aussi, l’égal des plus grands…

Propos recueillis par Bernard Géniès.



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