Dans la Règle du Jeu, un texte de Bernard-Henri Lévy sur Jean-Luc Godard, l'antisémitisme et le fait juif

imagesAinsi, la question de « l’antisémitisme » de Godard est à nouveau posée. Et ce, alors que lui est attribué, ce samedi, 13 novembre, à Los Angeles, un « Honorary Award » pour l’ensemble de sa carrière.

Je n’aime pas, je le dis d’emblée, ce climat d’inquisition qui règne, aux Etats-Unis comme en Europe, dans le monde intellectuel et artistique. Et j’aurais préféré ne pas avoir à entrer, du tout, dans une bataille où il semble s’agir, comme souvent, de disqualifier une œuvre en invoquant les petitesses, voire les infamies, de son auteur. Mais puisque le débat est lancé, puisqu’il fait apparemment la Une des grands quotidiens américains et puisque nous vivons dans un monde où il risque d’être bientôt impossible de prononcer le nom du réalisateur d’« A bout de souffle » sans l’assortir de cette question qui est, évidemment, une question terrible : « Godard est-il antisémite ? », je me résous à apporter, ici, mon témoignage.

Non qu’il ait, en soi, ce témoignage, une autorité particulière. Mais il a deux caractéristiques que j’adjure ceux qui vont, à partir de demain, protester contre l’attribution de ce Prix et contre l’honneur qui sera ainsi fait au cinéaste controversé, de tenter de prendre en compte. C’est le témoignage d’un homme dont le moins que l’on puisse dire, d’abord, est qu’il n’a jamais transigé, non avec cette opinion, mais avec ce délit qu’est l’antisémitisme ; qu’il ne lui a jamais, au grand jamais, trouvé ni excuses ni circonstances atténuantes ; et qu’il ne s’est jamais privé, de surcroît, d’en reconnaître le visage sous tous ses masques et noms d’emprunt. Et puis c’est le témoignage, surtout, d’un écrivain que les hasards de l’existence ont, à quatre reprises depuis 25 ans, conduit à croiser la route de Jean-Luc Godard ; qui l’a fait, chaque fois, autour de projets cinématographiques qui se trouvaient tourner, précisément, autour de cette question des modalités, modernes ou non, de l’être-juif ; et qui dispose donc, sur cette question, c’est-à-dire sur l’objet même de la présente querelle, d’une expérience singulière et, par la force des choses, d’éléments de réflexion inédits.

J’avais, il y a un an, au moment de la parution de la biographie d’Antoine de Baecque, évoqué ces épisodes peu connus des biographes et, en particulier, de lui, de Baecque. Je l’avais fait dans un texte circonstancié, paru dans Le Point du 8 avril 2010 et qui partait d’une phrase que me prêtait l’autre biographe de Godard, l’Américain Richard Brody, et dont je sentais bien qu’elle était en train de servir de pièce à conviction dans l’instruction de ce qui devenait le « procès Godard ». Avais-je jamais vraiment dit que Jean-Luc Godard était « un antisémite qui essaie de se soigner » ? Oui, sans doute. Si le très sérieux Brody l’affirme c’est, certainement, que je l’ai dit. Mais, maintenant, à quelle occasion ? Dans quel contexte ? Et que fait-on quand une petite phrase de vous, un mot, peut-être juste un propos de table ou une blague, vient à l’appui de la plus grave accusation qui soit ? On donne son sentiment profond. On produit, en pesant ses mots, son intime conviction. C’est ce que je faisais, donc, dans ce texte – dont la conclusion était que le rapport de Godard au « fait juif » est, certes, « complexe, contradictoire, ambigu » ; que « son soutien du début des années 70 aux points de vue palestiniens les plus extrémistes » fait évidemment « problème » ; qu’il y a dans telles conversations privées rapportées, depuis, par l’écrivain et cinéaste Alain Fleischer des éléments qui « ébranlent » ; mais que conclure de cela à un péremptoire « Godard est antisémite » c’est, non seulement prendre le risque de faire comparaître une œuvre devant un tribunal où elle n’a, je le répète, pas sa place mais c’est, sur le point même qui fait problème, sur le nom à donner ou non à la politique godardienne, bref, sur le corps du délit, aller beaucoup trop vite en besogne, jouer avec des mots dont on ne devrait faire usage qu’avec le plus extrême scrupule et, à la fin des fins, s’égarer.

Restaient les documents. Restait le « paquet de notes et de documents » dont je disais, dans ce texte, que je les avais « conservés au fil de ces années » et qui, attestant de ces moments de ma vie en même temps que de celle de Jean-Luc Godard (et, pour une partie d’entre eux, de celle de Claude Lanzmann), fondaient également mon analyse et mon dire. Je m’étais contenté, alors, d’en indiquer l’existence mais sans juger bon de les rendre vraiment publics. Et je l’avais fait sans grand regret car il s’était agi, chacune de ces quatre fois, de films avortés dont je n’étais pas sûr, et dont je ne suis d’ailleurs toujours pas sûr, qu’il y eût grand intérêt à les tirer des limbes où nous avions, les uns et les autres, décidé de les laisser séjourner. Aujourd’hui, j’ai un avis différent. Devant l’ampleur qu’est en train de prendre cette affaire, devant l’accumulation d’à peu près, d’opinions ou de citations tirées de leur contexte et devenues folles dont se contentent, je le vois, des hommes et des femmes que, souvent, je connais et estime, devant – pourquoi ne pas le dire aussi ? – l’invitation que je devine, ici ou là (récemment encore, de Baecque, dans Rue 89…), à sortir du demi-mot et, pour « disculper définitivement Godard » (ou non…), à « publier les lettres, notes, documents préparatoires de ces projets » et, ce faisant, à produire « les pièces » d’un dossier dont j’aurais, jusqu’ici, trop dit ou pas assez, je prends la responsabilité, oui, après tout, de tout donner.

Les voici donc, ces ébauches, ces brouillons, ces notes. Les voici, ces correspondances inutiles, poussiéreuses, oubliées, qui n’étaient plus, pour moi comme, j’imagine, pour Godard, que le triste souvenir d’entreprises engagées dans l’enthousiasme mais mort-nées – et qui vont, là, un instant, reprendre vie et contribuer, j’espère, à un effort de clarification qui ne saurait tarder davantage. A chacun de se faire, à partir de là, son opinion. A chacun de juger, mais comme je l’ai fait moi-même fait : pièces en mains désormais – et avec probité. Lisez.


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