Dernier adieu à André Glucksmann, par Bernard-Henri Lévy

André Glucksmann

A quoi pense un philosophe quand il forme le vœu, comme André Glucksmann, de se faire incinérer ?

Un athéisme définitif ?

Un reste de platonisme ?

Un reste de platonisme ?

L’inutilité de ce corps dont rien ne doit rester ?

Une grande confiance dans les livres, sa vraie tombe, la seule qui compte, l’unique mémorial qui vaille que l’on y inscrive son nom ?

Rien avant, rien après, juste un passage, bref, entre deux tourmentes ou de néants vertigineux ?

Nous sommes quelques-uns, je crois, à nous poser la question, en ce vendredi d’automne, étrangement doux, à l’intérieur et à l’extérieur du funérarium du Père-Lachaise, sans âme, mais, aujourd’hui, transcendé par l’amitié et le souvenir.

Il y a là des Tchétchènes qui savent qu’il fut le premier, et le plus constant, de leurs défenseurs.

Un couple de Vietnamiens qui pourraient avoir l’âge d’être arrivés en Europe à bord de cet « Ile-de-Lumière » dont il fut l’un des inventeurs.

Un Bosniaque pensif.

Une jeune Rwandaise en larmes, rescapée du génocide, qui lui retourne le « Salut beauté ! » dont il avait l’habitude de la gratifier.

Une Géorgienne, ukrainienne d’adoption, juste arrivée de Kiev, qui sait que le dernier regret de sa vie fut de n’avoir plus assez de forces pour être, à ses côtés, sur le Maïdan.

Des Russes aussi. Il me semble voir des Russes, en assez grand nombre, qui savent que son amour de la Russie, la vraie, celle de la cuisinière et pas des mangeurs d’hommes, celle de Pouchkine et de Dostoïevski, de Soljenitsyne et d’Anna Politkovskaïa, la Russie d’Elena Bonner, d’Andreï Sakharov, de Boris Nemtsov, pas de Vladimir Poutine, était aussi brûlant que pouvait l’être sa détestation des trafiquants de mémoire qui règnent, de nouveau, au Kremlin.

Je reconnais un aristocrate tchèque, témoin de l’amitié que lui portait Vaclav Havel.

Un vieil ouvrier polonais qui semble un mélange de Lech Walesa et de Jacek Kuron.

Un copain d’Amérique latine qui pourrait être ce jeune interprète jamais revu depuis l’époque, il y a presque quarante ans, à Mexico, où il tenait, avec Octavio Paz et nous, la tribune d’un amphithéâtre d’université pris d’assaut par des procastristes qui ne voulaient pas entendre que le fascisme peut aussi être rouge.

Des rescapés du déluge gauchiste des années 60 et 70, d’an- ciens jeunes gens qui ont cru, avec lui, que la culture était fille du malheur et qu’il fallait, pour changer l’homme et la vie, prendre le risque de casser en deux l’histoire du monde– ils se trouvent au coude-à-coude, sans parvenir à s’ignorer, avec un ancien président de la République qui a fait de l’exor- cisme de la « pensée 68 » l’un de ses combats.

Il y a là les vieux copains, bien sûr, qui montent, un à un, appelés par Romain Goupil, fidèle entre les fidèles, gardien du temple, pour prononcer quelques paroles d’adieu. Et Fanfan, la compagne de toujours, vacillante mais vaillante, et qui peine à réprimer sa détresse. Et Raphaël, son autre œuvre, la suite vivante de son œuvre écrite, il a déjà des accents de son père, le même mélange de douceur et de rage froide, de raffinement et de gouaille – le même tremblement de voix dont on ne sait jamais s’il annonce le bord des larmes ou l’insurrection qui vient. Et les autres, tous les autres, que je n’ai jamais vus, qui ne l’ont peut-être pas lu, mais qui savent que s’évapore là un grand mort auquel ils viennent confusément rendre hommage.

Car ce qu’ont en commun ces chagrins disparates et, peut- être, contradictoires, c’est le sentiment de voir partir l’un des derniers spécimens de cette belle et noble espèce que fut l’intellectuel cosmopolite à la française s’autorisant de soi seul pour, sans mandat, à rebours de tous les provincialismes et, souvent, de tous les intérêts, relayer la plainte des damnés des cinq continents.

Tous savent qu’il y avait là l’un des très rares hommes capables de dire, hier, qu’il fallait désespérer Billancourt si tel était le prix à payer pour faire entendre l’infinie offense faite aux réfractaires du soviétisme et, aujourd’hui, que la cause des Roms ou des naufragés de Calais vaut bien que l’on bouscule les petites peurs de bien-pensants qui ne songent, aux dernières nouvelles, qu’à sauver leurs régionales.

Et tous s’inclinent, surtout, devant la mémoire de l’un de ceux qui, parmi nous, a le plus puissamment cru en la force des idées et a fait de ses propres idées, en effet, une force qui, plus d’une fois, ébranla les certitudes, fit honte aux lâches soulagements et consentements, et contribua, mais oui, à changer un peu l’ordre des choses.

L’allergie à la dialectique, elle aussi, pouvait casser des briques.

La puissance d’un intellectuel, elle aussi, n’en déplaise aux petits pères des peuples, peut se chiffrer en divisions.

Et je ne compte pas la théorie de dictateurs ou de thuriféraires de la dictature que la pensée-action d’André Glucksmann aura réussi à faire frémir et, parfois, à affaiblir.

La seule question qui reste, tandis que, le corps de notre ami commençant de se réduire en cendres, nous nous séparons à regret dans les allées du Père-Lachaise, est évidemment de savoir si nous avons enterré une époque ou rallumé la flamme d’un combat qui ne doit et ne peut s’arrêter.


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