Dialogue d’exception entre BHL et Jean Daniel à l’occasion de la sortie de L’Esprit du Judaïsme (Le Nouvel Observateur, le 4 février 2016)

Allons donc au commencement, à la Bible, puisque, d’emblée, vous divergez sur ce point originel : l’Election est-elle une bénédiction ou une malédiction ?

Bernard-Henri Lévy Pour y voir clair, il faut écarter, pour commencer, des siècles d’un malentendu auquel la glose chrétienne aura grandement contribué. Que l’Election ne soit pas un cadeau, c’est certain. Jean Daniel Sur cela au moins nous serons d’accord.

B.-H. L. Mais elle est encore moins un privilège. La tentation existe ? Peut-être. Mais elle est rejetée par la Torah : profitant d’une énième montée de Moïse en haut du Sinaï, Coré, son cousin, réunit le peuple pour lui déclarer que « toute l’assemblée est sainte ». Vous savez comment l’histoire finit. C’est la terre qui, au retour de Moïse, ouvre sa bouche et engloutit tout cru et tout vivant Coré. La pensée juive déteste toutes les manifestations d’orgueil à ce sujet. C’est même, dans la littérature talmudique, un péché de la même gravité que celui de Sodome.

J. D. Mais que l’Eternel en personne oblige ses élus au bien, et plus encore à mériter la sainteté, n’y change rien ! En fait, il les enchaîne dans une élite supérieure. Il y a comme une double peine : la condamnation à l’appartenance est divine, originelle, irrémédiable ; l’échec à se montrer fidèle à l’Alliance est inévitable.

Car Dieu promet la terre et, dans le même temps, veut qu’elle ne soit habitée que par des prêtres et des témoins ! L’histoire tumultueuse de la Bible est celle de cette contradiction. Yahvé veut que le Juif soit exemplairement parfait alors que lui seul peut l’être. Sur ce paradoxe tragique, mais aussi absurde, cruel, lui-même d’ailleurs, je le note, refuse de s’expliquer.

B.-H. L. D’abord, l’Eternel n’« oblige » à rien, il propose, il laisse libre. Mais, surtout, l’idée d’une « élite supérieure », d’un peuple plus proche de Dieu, plus saint que les autres, et qui en nourrirait je ne sais quelle vanité nationale, rien n’est plus étranger au génie du judaïsme. Plutôt que d’Election, les textes parlent de Segula, qui signifie en hébreu « trésor » et, en particulier, « trésor des rois ». Pas de Dieu, des rois. Ce que vous nommez l’Election désigne un rapport, non à Dieu, mais aux nations. Lequel ? Eh bien, d’être leur accompagnateur, leur aiguillon. Les Juifs sont, à la lettre, le trésor des nations. Ils sont une part de leur richesse. Ils en sont une part, non maudite, mais bénie. Ils sont ce que j’appelle leur « universel secret ».

L’intégralité de cet entretien exceptionnel est à retrouver dans le numéro 2674 du Nouvel Observateur,

du 4 février 2016

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