En Irak, un monastère sous l’œil de l’Etat islamique, par Bernard-Henri Lévy

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Retour au Kurdistan.

A 250 kilomètres d’Erbil, dans la direction des monts Sinjar.

Daech est à 4 kilomètres.

On voit, par temps clair, ses premières lignes, devant Mossoul.

Et c’est là, à flanc de rocher, au bout d’une route en lacets qui passe entre de rares oliviers, que se dresse le monastère de Mar Matta, le plus ancien d’Irak, nommé d’après l’ermite Mathieu, qui vint se retirer ici à l’aube du christianisme.

C’est un cloître perché mais immense, tout en pierre, coursives, escaliers et terrasses exposées à la fournaise.

Dans la cour du rez-de-chaussée habitent deux familles de réfugiés qui ont fui Mossoul et les persécutions contre les chrétiens.

Et, à l’étage, il y a une église de style oriental avec, au fond, une crypte en forme de coupole où reposent le saint et six des disciples qui érigèrent le sanctuaire.

Quatre moines sont encore là.

Ils devaient être plusieurs dizaines si j’en juge par les cellules vides, en bas, sur l’esplanade.

Mais il ne sont plus que quatre, revêtus de leur soutane noire et coiffés de leur bonnet piqueté de croix blanches que nous trouvons, à l’entrée de la crypte, en train de psalmodier, debout, à pleine voix, les yeux fermés, l’un de ces « chants de l’Eglise grecque » dont Chateaubriand, sur son bateau, au début de la troisième partie d’« Itinéraire de Paris à Jérusalem », admirait déjà le Kyrie eleison, « Seigneur, prends en pitié », avec ses « notes tenues par différentes voix, les unes graves, les autres aiguës, exécutant, andante et mezza voce, l’octave, la quinte et la tierce » qui suffirent, par leur beauté, à le guérir de la fièvre contractée à l’escale de Rhodes.

Je suis avec mon équipe de tournage qui ne perd rien de ce moment dont la « tristesse et la majesté » étaient, pour lui, Chateaubriand, comme un « reste » des « mélopées de la primitive église ».

Et j’attends qu’ils viennent à nous pour, d’abord au seuil de la crypte, puis dans une salle adjacente où veille une icône de leur saint patron, engager la conversation.

Nous évoquerons ce rite syriaque orthodoxe, si singulier et si beau.

Leurs livres de prières, ouverts sur un reposoir et polyglottes puisque leurs mots, traduits du grec vers l’arabe, sont transcrits en caractères syriaques.

Leurs rapports fraternels avec les juifs, qui ont été chez eux, eux aussi, dans cette région, depuis l’exil à Babylone.

Puis nous parlons de Daech et de sa mystérieuse sauvagerie.

« Nous avons eu des problèmes, bien sûr, avec les Perses, les Mongols, les Arabes, les Ottomans, explique Raban Yousiff, un moine d’une quarantaine d’années, souriant, lumineux, qui fait office de porte-parole de l’évêque, reconnaissable,

lui,à sa ceinture pourprée et qui ne dit rien. Mais jamais cette région n’a vu pareille perversité d’hommes qui, alors qu’ils disent lutter au nom de Dieu, sont ses assassins. »

Il raconte la chute de Mossoul, en juin 2014.

Les «nazaréens» à qui on laisse quelques heures pour choisir entre la conversion ou la mort par le sabre.

Les 300 familles qui affluent ici, dans le désordre, avant, deux mois plus tard, quand les barbares prennent Qaraqosh et qu’on craint que le monastère ne connaisse le sort de celui de Mar Behnam, au sud de Mossoul, détruit par les djihadistes, de se remettre en route vers le Canada, l’Australie ou l’Europe.

« Pensez-vous, lui demandé-je, que ces sauvages puissent l’emporter et que cette terre puisse devenir, non plus seulement judenfrei, mais christenfrei, vidée de ces chrétiens qui sont les seuls au monde à parler encore la langue du Christ ? »

Il n’hésite pas.

« Oui. Sauf s’il arrive un miracle, oui. Quel miracle ? Que vos pays viennent en renfort de ces combattants kurdes, si vaillants, qui nous protègent mais ne libéreront pas seuls la plaine de Ninive. »

Il a, d’un geste ample, mais qui semble se reprendre, désigné, vers la gauche, avant la colline de Bashqiba, la première ligne peshmerga.

Je lui demande ce qu’il répond aux fidèles qui sont restés mais envisagent, à leur tour, de partir. Il hésite, cette fois, une seconde.

« Je tente de les éclairer. Mais je les laisse face à leur choix. Jésus-Christ Notre Seigneur n’a-t-il pas dit que nous serons persécutés, jusqu’au dernier jour, à cause de son Nom ? »

Je lui demande encore si lui et ses compagnons envisagent, eux aussi, dans ce cas, de prendre le chemin de l’exode. La réponse, cette fois, fuse.

«Non. Car nous sommes des bergers. Tant qu’il restera une brebis, une seule, perdue dans ces villages où l’on ne sait plus, comme dans la Bible, distinguer sa droite de sa gauche, nous serons là pour donner la direction. »

Et si, ce qu’à Dieu ne plaise, Daech enfonçait à nouveau les lignes et arrivait jusqu’ici ? Ne vient-il pas de nous montrer l’un de ces souterrains, creusés dans la roche, qui fuient sous la montagne ? Il sourit.

« Je ne sais pas. Notre vie et notre cœur sont dans la main de Dieu. Pour l’heure, nous sommes là. Et nous sommes, nous aussi, ses sentinelles. »

Il a désigné, comme pour expliciter ce «nous aussi», l’escorte qui nous a suivis, avec ses armes, jusqu’à l’intérieur du monastère. Me revient le mot du philosophe : « ultimi barbarorum ». Et me vient le doute affreux que nous sommes peut-être face à une poignée de ces ultimi christianorum dont la dispersion, après tant de siècles, scellerait le sort de la région, de la civilisation et du monde.

Il faut secourir les chrétiens d’Orient.


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