« Ma mère n’était pas qu’une grand-mère juive », entretien avec Yonathan Halimi, le fils de Sarah Halimi (La Règle du Jeu)

Yonathan est le fils de Sarah Halimi. Et le gardien de sa mémoire. Place du Trocadéro, le 25 avril dernier, il a conclu le rassemblement en son hommage. Mais comment un fils peut-il conclure un tel moment, dédié à sa mère ? Yonathan veut continuer à parler d’elle et de ses valeurs, avec ce léger et émouvant accent qui laisse doucement chanter, quelques fractions de secondes, les dernières syllabes des mots, l’accent de ceux qui étudient les Textes juifs. 

Propos recueillis par Aline Le Bail-Kremer.

Que voudriez-vous que nous retenions de votre mère ?

Qu’elle n’était pas une vieille dame. Ce n’était pas qu’une grand-mère juive. C’était une femme active, une femme de conviction, qui consacrait sa vie aux autres. Elle portait des valeurs très fortes, qu’elle a essayé de transmettre à ses enfants et ses petits-enfants.

Quelles valeurs portait-elle le plus haut ? 

Le souci de l’Autre, avec un grand A – toujours, tout le temps. Elle s’est beaucoup investie dans le social, l’éducatif, la petite enfance ; elle agissait pour les plus démunis et les plus vulnérables autour d’elle. Elle avait le souci absolu de l’autre, allié à la volonté de donner et de transmettre, de donner aux autres l’envie de donner aux autres. Elle dirigeait une crèche, avec une immense tendresse pour chaque enfant, et chaque parent. 

Qu’admiriez-vous le plus chez elle ?

Sa force, sa droiture, son énergie, son courage face aux difficultés de la vie. C’était une combattante. Tout au long de notre route à ses côtés, elle n’a cessé de nous dire que nous devions prendre des responsabilités, nos responsabilités, les assumer, ne jamais les fuir, ne jamais chercher de fausses excuses ni nous laisser aller et baisser les bras, mais faire face et agir, en toutes circonstances. Nous devons être dignes de cet enseignement et de ce don de soi infini.

D’où lui venait cette rigueur morale ? De son judaïsme ? 

Oui, peut-être. Mais elle n’observait pas les règles du judaïsme comme on observe strictement une obligation, un précepte, par contrainte. Elle vivait son judaïsme avec amour ; elle pratiquait par amour, avec joie. Ce n’était pas qu’une affaire de loi. Là encore, son observance était tournée vers autrui. Elle s’intéressait au ressenti de l’autre, à ce qu’il éprouvait dans ses malheurs, à sa souffrance, ses expressions, ses actions et ses réactions. Habitée par l’amour de son prochain, elle était à l’écoute en permanence. Et cette empathie, cet altruisme illimité, elle tenait à ce qu’il soit perpétué. Elle voulait comprendre, ne pas passer à côté – en particulier à l’endroit des enfants : elle était attentive à leurs moindres attitudes, leurs moindres émotions. Elle considérait qu’un enfant qui pleure nous dit forcément quelque chose d’important. Elle adorait les enfants – tous les enfants. Et bien sûr, elle était très proche des siens. Elle avait une relation très spéciale avec chacun de ses petits-enfants. 

Comprennent-ils ce qu’il s’est passé ? Est-ce que vous parlez du drame avec eux ?

Nous leur avons expliqué, et nous partageons leur incompréhension. Et puis, ils en entendent parler – même au jardin d’enfants, pour les plus petits. C’est dur, mais nous les protégeons. 

Un vaste élan de soutien vous entoure face à la décision de la Cour de cassation : qu’en attendez-vous ? 

Oui, on a assisté, en France et à travers le monde, à un grand mouvement, au sein de l’opinion publique, en faveur de notre exigence de justice. Il subsiste un espoir du point de vue juridique, certes minime, mais cette possibilité existe et nous avons encore le droit d’espérer ! 

Vous résidez à Haïfa qui, dernièrement, a été secouée par la guerre : comment avez-vous vécu ces heures de crise, et le cessez-le-feu ? 

Nous étions très inquiets, surtout pour les habitants du Sud d’Israël, les plus touchés et les plus concernés par le traumatisme de ces attaques – et en particulier les enfants. Quant au cessez-le-feu, je ne suis pas dans la politique, ce n’est pas mon domaine. Ce cessez-le-feu résout-il les problèmes ? Est-il vraiment voulu ? Cela permet en tous cas à beaucoup de reprendre leur souffle.

Du 6 au 8 juin, aura lieu une initiative dématérialisée autour du projet « Ohel pour Sarah » : pouvez-vous nous en parler ? Comment aider ?

Il s’agit d’une initiative qui vise à la création, à Haïfa, d’un centre communautaire, culturel, social, éducatif. (« Ohel », en hébreu, signifie « tente » et désigne symboliquement la structure que l’on édifie sur la tombe d’un ou d’une Juste, NDLR.) Ce centre fera rayonner les valeurs de ma mère et portera son nom. Nous voulons notamment qu’il puisse être un lieu de soutien scolaire, de conférences, d’apprentissage, pour les nouveaux immigrants les plus en difficulté en Israël. Nous prévoyons également d’y inaugurer un Sefer Torah [rouleaux de la Torah] écrit à sa mémoire. Pendant soixante-douze heures, tout le monde pourra participer, faire participer et devenir ainsi partenaire de ce projet.

Pour en savoir plus sur l’opération « Ohel pour Sarah ».

Bernard-Henri Lévy et Yonathan Halimi, le fils-de Sarah Halimi, lors du rassemblement Place du Trocadero à Paris, le 21 avril 2021. Photo : Aline Le Bail-Kremer.

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