Exclusif : le fils de Sakineh se confie à Bernard-Henri Lévy

SAKINEH26Cela fait des jours et des jours – depuis, très précisément, le 15 août dernier, date de lancement de notre pétition – que, comme tous les journaux du monde, nous cherchions à entrer en contact avec Sajjad, le fils de Sakineh Mohammadi Ashtiani.
Lui seul pouvait nous donner des nouvelles précises de sa mère.
Lui seul pouvait répondre à la question que l’on se pose toujours en pareille circonstance et qui est celle des effets réels d’une mobilisation du type de celle que nous avions engagée avec Libération, Elle, La Règle du Jeu et d’autres journaux étrangers.
Et nul mieux que lui, enfin, ne pouvait s’exprimer sur la terrible accusation dont tout est parti et qui est l’accusation de complicité dans le meurtre de celui qui, après tout, n’est autre que son propre père.
A force de patience et grâce, une fois encore, au réseau de blogueurs et de militants des droits de l’homme iraniens avec lesquels nous sommes en contact, nous avons pu localiser, puis approcher, Sajjad. La conversation qui suit s’est déroulée par téléphone, entre Tabriz et Paris, en deux temps. Ce mercredi 2 septembre, d’abord, en fin d’apres-midi. Puis le lendemain, 3 septembre, pour d’ultimes précisions. C’est, on va le voir, un document exceptionnel. Et, pour moi qui l’ai recueilli de la bouche même de l’intéressé, c’est un témoignage particulièrement bouleversant.
Bernard-Henri Lévy

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Bernard-Henri Lévy : Cher Sajjad. Je suis très ému de vous parler. Armin Arefi, de la Règle du Jeu, est ici, avec moi, et traduira notre conversation. D’abord où êtes-vous, là, à cet instant ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : A Tabriz, la ville où ma mère est emprisonnée. Je suis dans la rue. Et je vous appelle d’un téléphone portable.
Bernard-Henri Lévy : Vous pensez que nous pouvons parler tranquillement ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Je crois, oui. Je change très souvent de numéro afin de tenter d’échapper aux écoutes téléphoniques. Essayons. Nous verrons bien.
Bernard-Henri Lévy : Comment sont les autorités vis-à-vis de vous ? Subissez-vous des pressions ? Des tentatives d’intimidation ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Oui, bien sûr. J’ai reçu deux appels des services des renseignements. Deux convocations, en fait. Mais j’ai refusé d’y aller. Pour l’instant, je n’ai pas été arrêté.
Bernard-Henri Lévy: Nous ne savons rien de vous, cher Sajjad. Qui êtes-vous ? Que faites-vous ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : J’ai 22 ans. Je suis l’aîné des enfants de Sakineh. Je travaille de 6 h du matin à 11 heures du soir en tant que contrôleur des billets dans les autobus de la ville. Pour le reste… Toutes mes pensées, toute ma volonté, ne sont tendues que vers un seul but : sauver ma mère.
Bernard-Henri Lévy: Justement. Où en est-on ? Comment, aujourd’hui, voyez-vous les choses ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Je suis passé par des moments de désespoir. J’ai écrit aux autorités. Souvent. Mais elles m’ont répondu par un silence total. Depuis quelques jours, avec la mobilisation que vous avez lancée, je reprends un peu espoir.
Bernard-Henri Lévy: Votre maman, depuis sa cellule, est-elle informée de cette vague mondiale de solidarité et d’amitié ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Oui. On le lui a dit lors des rares visites auxquelles elle avait droit. Elle en a été heureuse. Et elle vous a remercié.
Bernard-Henri Lévy: Vous parlez au passé. Pourquoi ? De quand date votre dernière visite ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Juste avant ses soi disant « aveux » télévisés. Jusque là, on la voyait une fois par semaine, tous les jeudis. Depuis rien. Ni ma sœur et moi. Ni les avocats. Ce matin encore, puisque c’est jeudi, je me suis rendu à la prison. Mais le gardien m’a dit : « Madame Mohammadi Ashtiani est interdite de tout contact par décision du pouvoir ».
Bernard-Henri Lévy: Que pouvez-vous nous dire de ses conditions de détention ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Elles sont très dures. Elle subit des interrogatoires incessants de la part des renseignements iraniens. On lui demande, par exemple, comment cela se fait que son portrait est affiché partout dans le monde et qui, selon elle, a lancé cette mobilisation internationale.
Bernard-Henri Lévy: Dans quel état psychologique est-elle ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Elle prend de nombreux médicaments. Des antidépresseurs. Et elle prie.
Bernard-Henri Lévy: Est-elle dans une cellule individuelle ou avec d’autres femmes ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Toutes les femmes condamnées de la ville de Tabriz sont dans le même quartier de la prison. Ce sont des petites cellules avec, parfois, quinze ou vingt femmes entassées. Mais il est possible que, depuis ce passage à la télévision, ils l’aient mise en cellule individuelle. Je vous le répète : je ne sais plus rien, je n’ai plus aucune nouvelle.
Bernard-Henri Lévy: Ce passage à la télévision a beaucoup impressionné, ici. Déjà, était-ce vraiment elle ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Oui, bien sûr, c’était elle. Mais…
Bernard-Henri Lévy: Mais ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Mais elle a été violentée au préalable. C’est Houtan Kian, l’avocat, qui l’a su de la bouche de ses codétenues. Les autorités avaient besoin de ces confessions afin de pouvoir rouvrir le dossier du meurtre de mon père.
Bernard-Henri Lévy: Les autorités, elles, affirment, que le dossier n’a jamais été vraiment clos.
Sajjad Mohammadi Ashtiani : C’est faux. Ils affirment cela pour pouvoir la tuer plus facilement. D’ailleurs, le dossier vient d’être, comme par hasard, égaré.
Bernard-Henri Lévy: Que voulez-vous dire ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Avant-hier, alors que je me rendais au tribunal pour en obtenir une copie, on m’a dit qu’on ne l’avait plus. On m’a demandé d’aller au rez de chaussée où, là non plus, on n’a pas pu le trouver. J’en ai parlé à l’avocat Houtan Kian qui a fait ses propres recherches et qui m’a dit qu’il ne se trouvait pas non plus à Oskou, ville de province d’où mes parents sont originaires. Tout cela est mauvais. Il pourrait s’agir d’un plan de la République islamique pour modifier le dossier et y ajouter éléments à charge justifiant l’exécution.
Bernard-Henri Lévy: Pour la deuxième affaire, donc. Celle, non de l’adultère, mais du meurtre…
Sajjad Mohammadi Ashtiani : C’est cela. D’autant qu’il y a encore deux choses. Une semaine avant la perte du dossier, le domicile de Houtan Kian a été saccagé et, lors de cette intrusion, son ordinateur portable ainsi que la mallette dans laquelle se trouvait le résumé du dossier ont été dérobés. Et hier encore, mercredi, les services de Renseignement ont à nouveau envahi son domicile et ont embarqué un descriptif du dossier du meurtre de mon père, le dernier qui était en notre possession. C’est Houtan Kian lui même qui vient, à l’instant, de me l’indiquer par SMS.
Bernard-Henri Lévy: Houtan Kian, est-ce vous qui l’avez choisi ou a-t-il été commis d’office ?

Sajjad Mohammadi Ashtiani : Commis d’office. Mais je le vois. Je lui parle au téléphone. Je sais par exemple qu’il vient de remettre un dossier de 35 pages au Conseil Suprême du pays. Lui, comme notre ancien avocat, Mostafaei, celui qui a dû s’exiler à l’étranger, ont fait un bon travail.
Bernard-Henri Lévy: Vous êtes au courant des propos de Monsieur Mostafaei que cite la presse allemande cette semaine et qui semblent laisser planer une équivoque quant à une possible complicité de votre mère dans le meurtre de votre père ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Oui, bien sûr. Mais Mostafaei n’a pas eu accès au dossier du meurtre de mon père. Donc son avis n’a aucune valeur, ses déclarations ne sont pas à prendre en compte.
Bernard-Henri Lévy: Alors pourquoi les aurait-il faites ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : A cause des pressions exercées par le gouvernement iranien sur sa famille. C’est un bon avocat.
Bernard-Henri Lévy: Permettez une question plus directe. Vous êtes, après tout, le fils de l’un (votre père, assassiné) et de l’autre (votre mère, accusée de complicité dans cet assassinat). En votre âme et conscience, êtes-vous certain que l’accusation soit infondée ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : En mon âme et conscience, oui. Mille fois oui. C’est un pur mensonge. Doublé d’une incroyable injustice. Ma mère, qui n’a rien fait, rien, risque la lapidation. Alors que le vrai meurtrier, Taheri, est libre…
Bernard-Henri Lévy: Parce que vous lui avez pardonné.
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Oui. Il est le père d’une petite fille de trois ans qui a beaucoup pleuré devant nous. Nous n’avons pas voulu, ma sœur et moi, être la cause de son exécution.
Bernard-Henri Lévy: Est-il vrai que vous étiez là quand votre mère a subi les 99 coups de fouet ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : C’est tout à fait vrai. Cela s’est produit à Oskou, dans la province de Tabriz, dans une chambre du tribunal. J’ai été ravagé par les sentiments. J’ai ressenti beaucoup de haine et j’ai beaucoup pleuré. Je n’avais que 16 ans.
Bernard-Henri Lévy: Revenons à la campagne de mobilisation. Pensez-vous qu’elle puisse fléchir les autorités ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Je ne sais pas. Mais nous n’avons que vous, en tout cas. Nous n’avons personne, à part vous, pour nous tenir la main. Là, par exemple, je sais que l’avocat Houtan Kian a écrit une lettre aux autorités pour demander un débat avec un responsable, n’importe lequel. S’il a une réponse, ce sera grâce à vous.
Bernard-Henri Lévy: Vous n’êtes donc pas d’accord avec ceux qui disent que cette campagne irrite les autorités et peut être contre productive ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Bien sûr que non. Il est vrai que l’Iran est fâché. Mais il faut bien que l’Iran écoute notre peine. Les autorités iraniennes n’ont répondu à aucune de nos lettres. Si notre voix a une chance d’être entendue, ce sera, je vous le répète, grâce à vous.
Bernard-Henri Lévy: Que pouvons-nous faire de plus ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Il faut mettre deux fois plus de pressions sur la République islamique.
Bernard-Henri Lévy: Oui, mais comment ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : En vous adressant, par exemple, au Brésil et à la Turquie qui ont des liens privilégiés avec la République islamique.
Bernard-Henri Lévy: Vous êtes au courant de la déclaration du Président de la République française disant que votre mère est sous la responsabilité de la France ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Bien sûr. C’est extraordinaire. Mais il faut continuer. Car, sinon, si vous lâchez la pression, ma mère sera exécutée.
Bernard-Henri Lévy: Il y a des grands avocats français et internationaux, qui sont prêts à venir en renfort de Monsieur Kian…
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Si ces avocats venaient en Iran, ils ne serviraient à rien. Mina Ahadi qui déploie, comme vous, de grands efforts pour sauver ma mère a demandé à l’ONU de fournir des avocats. Mais l’Iran a refusé catégoriquement. Ahmadinejad sait que si ces avocats venaient en Iran le visage de juges et du pays en prendrait un coup. C’est le juge de la branche numéro 6 qui a confirmé la peine de lapidation, sans raison, sans preuve et donc de manière illégale. La République islamique a peur que, si le dossier arrivait entre les mains de l’étranger, il soit ridiculisé.
Bernard-Henri Lévy: Une autre question directe, pardonnez-moi. Votre mère peut-elle encore, malgré cette émotion planétaire, être effectivement lapidée ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Naturellement.
Bernard-Henri Lévy: Les autorités iraniennes ont tout de même suspendu l’exécution de la sentence.
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Suspendu ne veut pas dire annulé.
Bernard-Henri Lévy: Est-il exact qu’un responsable de la prison est venu, samedi soir, lui annoncer que la fin était proche et qu’il était temps de penser à ses dernières volontés ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Oui, c’est exact. Il lui a dit que son exécution était prévue pour le lendemain matin, dimanche, à 6 heures. C’est Houtan Kian qui a obtenu cette information grâce aux codétenus de Sakineh. Il est l’avocat de toutes les codétenues condamnées à la lapidation. Et c’est comme ça qu’il a les informations.
Bernard-Henri Lévy: Donc, à l’heure où nous parlons, tout est possible, tout est à craindre ?
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Oui. Vous avez, d’un côté, les gens qui ne veulent en aucun cas perdre la face et qui comptent lapider ma mère. Et vous avez, de l’autre, des gens comme Monsieur Nobkaht, l’adjoint du pouvoir judiciaire dans la région du Tabriz, qui veut que Monsieur Imani, le juge qui a prononcé la sentence, soit tiré d’affaire et qui, pour cela, a demandé à Téhéran le changement de la peine de lapidation en pendaison. Mais est-ce que c’est tellement mieux ?
Bernard-Henri Lévy: Non, bien sûr.
Sajjad Mohammadi Ashtiani : Je vous en prie, ne lâchez pas. C’est vous, encore une fois, qui tenez nos mains. Si vous n’étiez pas là, ma mère serait déjà morte.


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