Quand Benny Lévy présentait Bernard-Henri Lévy

En mai 2003, Benny Lévy monte à la tribune de l'Université hébraïque de Jérusalem pour introduire Bernard-Henri Lévy.

Le 18 mai 2003. La scène se passe à Jérusalem. Bernard-Henri Lévy a été invité à parler de Daniel Pearl. Le grand historien Robert Wistrich, patron du Vidal Sassoon Center, préside la séance. Et voici que Benny Lévy, peu de temps donc avant sa mort, se lève, monte à la tribune et nous dit ce qu’il pense de son cadet donnant son regard sur son oeuvre.

Benny Lévy introduit Bernard-Henri Lévy lors d’une rencontre de l’Institut d’Etudes lévinassiennes, à l’Université hébraïque de Jérusalem le 15 mai 2003.

Le discours de Benny Lévy, le 15 mai 2003, à l’Université hébraïque de Jérusalem

Mon nouvel ami Robert m’a demandé de présenter Bernard. Comme je n’imagine pas un seul instant qu’il s’agit de vous faire connaître son immense talent et son succès éclatant, j’en ai conclu que j’étais appelé en quelques minutes à rendre présent ce qui à force de sauter aux yeux se dissimule quelque peu. […]

La première chose c’est que Bernard est juif. J’entends vraiment juif. Père juif, d’où son nom juif connu, Lévy. Mère juive. Pourquoi la rumeur inlassable veut-elle qu’il ne le soit pas ? A chaque conférence, à chaque rencontre avec le public, on lui pose, on me pose la même question : mais est-il vraiment juif ? L’amitié me commandait de dire devant le plus grand nombre la chose comme telle. Et, en plus, c’est exactement cela mon propos : présenter, rendre présent, ce qui se dissimule. Alors pourquoi ça se dissimule ?

Voilà ce que je pense : le détail de ce qui s’est passé en France dans la scène intellectuelle, ou dans la scène juive d’ailleurs, ça, je ne le sais pas. Par contre il me semble que le fond est le suivant : Bernard est un juif moderne. Un juif moderne, en vérité, c’est un seigneur dans la société moderne. Il y a des juifs modernes qui rasent les murs. On n’en parle pas. Mais, même parmi ceux qui ont quelque dignité, tout le monde n’est pas seigneur – ça, ça relève de la singularité de Bernard. Les ministres le craignent. Les intellectuels le jalousent. Toutes les caractéristiques de la seigneurie. Donc il est difficile que l’Être juif se révèle pleinement. Or ma thèse qui est le fond secret, lumineux, de mon amitié avec Bernard est que l’Être juif doit se révéler ; l’Etre juif du juif moderne va sortir de la dissimulation, va sortir du marranisme qui sont tus. En vérité je vous ai déjà en quelque sorte présenté ce qui pour moi est le noyau de lumière obscure de ce livre sur Pearl. Je vous donne la scène : les tortionnaires avec une vidéo vont le décapiter. Il dit « père juif, mère juive, je suis juif ». Vous savez comment ça s’appelle, chez nous ça ? ça s’appelle une sanctification du nom. Bernard ne connaît pas ces mots, mais il le décrit. […] Tout à fait poignant. Mais, comme j’ai anticipé, je retourne en arrière. Et donc je décide d’isoler, pour comprendre comment on en est arrivé là, à ce « Qui a tué Daniel Pearl ? », trois moments. […]

Son premier livre, « La Barbarie », fait un événement considérable ; c’est l’occasion de la nouvelle philosophie. En vérité, s’il n’y avait pas eu les intuitions décisives qui opèrent, qui œuvrent, même si ce n’était pas explicite, discursivement déployé dans ce livre, il n’y aurait pas eu d’événement. Je vous en donne deux exemples : je tombe, dès le début, sur une phrase qui est le lieu même de l’élaboration intellectuelle aujourd’hui la plus aigüe :
« Hitler n’est pas mort à Berlin (c’est l’avant-propos de “La Barbarie”, fin des années 70) il a gagné la guerre, vainqueur de ses vainqueurs dans cette nuit de pierre où il précipita l’Europe ».
Jean-Claude Milner, dans un livre, élabore en profondeur ce qui se joue dans cette phrase.
Deuxième phrase : à la fin d’un chapitre, une proclamation :
« Il faut aujourd’hui pour la première fois se proclamer anti-progressiste ». C’est la tâche, c’est le programme. Je ne parle pas au niveau politicard. Dans le fond : creuser, découvrir, ce qu’il y a sous les lumières du progressisme. […] Il faut lire ce livre pour se rappeler ce qu’a été la nouvelle philosophie : la proclamation anti-progressiste. L’obscurité, l’obscurantisme, derrière les Lumières. Ca c’était le premier moment.

Et puis le deuxième moment c’est le livre sur la Bible. Alors, sur ça, je préfère, parce que je savais que Bernard ne connaissait pas ce texte, vous lire ce qu’en disait Levinas dans un des colloques :
« Je rejoins ainsi le livre courageux et sombre de Bernard-Henri Lévy, sombre comme le premier alinéa de notre Texte, livre qui a dit tant de choses admirables sur la Loi, sur la dure loi qui ne nous apporte pas d’emblée, comme nous le promettent certains jeunes hommes trop facilement optimistes, les joies des aubes naissantes. Loi dure. Notre part à nous, peuple de La loi juste. Notre part la meilleure. »
Avoir arraché une telle phrase à Levinas, c’est pas mal.

Et nous arrivons donc à maintenant. A travers le « je suis juif » de Pearl, il faut dire ce qui circule dans toutes les œuvres et dans tous les actes de Bernard. Au fond, ce qu’il a dit sur notre présence ici, en Israël, au début de l’Intifada, condense son souci. Il a titré donc dans son bloc-notes « Halte à la diabolisation d’Israël ». Vous savez ce sur quoi je veux insister. C’est sur le diable. Car c’est le personnage central de tous les textes et de tous les actes de Bernard. Le diable. Enfin il l’appelle « le Mal absolu ». Parfois il lui arrive de dire « le Mal radical ». Alors voilà, je veux terminer cette présentation en disant la chose suivante : il a pointé dans « Le Testament », comme l’a souligné Levinas, la dure loi monothéiste. Et, d’un autre côté, il est hanté par ce souci qu’il a ouvertement caractérisé de dualiste, ce souci du Mal absolu. Ca fait une contradiction. Le monothéisme ne pense pas que le Mal est absolu. Voilà ce qui est, à mon avis, à l’œuvre, au plus profond, dans les difficultés de pensée (et, sans les difficultés de pensée, on ne pense pas) qui sont actuellement au cœur de l’œuvre de Bernard. Ce que je vais dire n’est pas un conseil, c’est une prière. Qu’il s’arrête longuement, il l’annonce plusieurs fois, j’aimerais que ce ne soit pas comme Sartre qui annonçait tout le temps sa morale, je voudrais qu’il le fasse, ce livre sur le Mal. Qu’il s’empare de cette contradiction entre la dure loi du monothéisme et la présentation du Mal comme absolu. Alors se révèlera au fond de l’Être juif le commandement de connaître l’Unique.


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