Parce que le projet de Constitution que vous vous apprêtez à récuser commencera de doter l’Europe de cette défense et diplomatie communes qui nous ont, de la Bosnie à l’Irak, si cruellement fait défaut ;

parce qu’il parle pour la première fois d’instituer un ministre des Affaires étrangères donnant, outre un corps, une voix à cette certaine idée du monde qu’ont les peuples de la vieille Europe et dont nous avons, ensemble, au moment de la Bosnie justement, si souvent déploré l’absence ;

parce qu’il reconnaît aux citoyens des Etats membres, dès son article I. 1, un type de souveraineté qu’ils n’avaient pas dans les traités de Nice et de Maastricht et qui leur permettra de peser enfin, vraiment, sur le choix de la Commission et sur celui de son président ;

parce qu’il représente un petit pas, mais décisif, et si précieux, sur la voie de cette fameuse démocratie que le grand européen que vous êtes appelle, depuis si longtemps, de ses vœux ;

parce que, au-delà même des mécanismes institutionnels, il confirme le pouvoir qu’a toujours eu l’idée européenne d’aimanter ce qu’il y a de meilleur dans les traditions démocratiques – ou, en ce qui concerne la France, démocratiques et républicaines – des pays constituants ;

parce que ses rédacteurs ont renoncé, par exemple, à la référence malheureuse à l’héritage chrétien de l’Europe et ont accompli ainsi l’incroyable tour de force d’imposer à un pays comme la Pologne un cadre, presque un corset, laïque ;

parce qu’il inscrit en tête de notre charte partagée des valeurs aussi essentielles que l’esprit séculier, le respect des minorités, la parfaite égalité entre hommes et femmes ;

parce que ce texte prétendument « néolibéral » parle, non d’économie de marché, mais, pour la première fois, et la différence n’est pas négligeable, d’économie sociale de marché ;

parce que, loin d’être, comme cela s’est trop dit, un texte antisocial, il est le premier qui, au contraire, exige de l’Union (article 3.117) qu’elle « prenne en compte les exigences liées à un niveau d’emploi élevé, à la garantie d’une protection sociale adéquate, à la lutte contre l’exclusion ainsi qu’à un niveau élevé d’éducation, de formation et de protection de la santé » ;

parce qu’il constitutionnalise les notions de partenaires sociaux, de droit de grève, de services d’intérêt général et, au fond, de service public qui sont chères aux syndicats et dont l’explicite mention fait qu’ils n’hésitent d’ailleurs pas à prôner la ratification ;

parce qu’il y a des avancées dans ce projet et, au fond, aucun recul ;

parce que ses insuffisances – et, bien sûr, il y en a ! – n’ont, contrairement encore à ce que vous semblez croire, nulle raison d’être plus « gravées dans le marbre » que celles du traité de Nice, qui, à l’heure où nous parlons, fait loi et, si nous votions non, continuerait, hélas, de faire loi ;

parce que de deux choses l’une : ou bien ce texte est un traité et un autre traité viendra, le moment venu, si les peuples le souhaitent, se substituer à lui comme lui-même, aujourd’hui, se substitue au traité de Nice ; ou bien c’est une Constitution et c’est là, pour le coup, qu’il conviendrait de se souvenir d’un certain François Mitterrand combattant, en d’autres temps, le « coup d’Etat permanent » représenté par une autre Constitution avant, finalement, de s’aviser qu’il est dans la nature des Constitutions d’être des textes souples, labiles, valant ce que valent et veulent les hommes d’Etat qui s’en emparent ;

parce que l’Europe est fragile enfin, réversible, parce qu’il n’y a pas de main invisible présidant à son nécessaire avènement, parce qu’elle n’est pas inscrite dans je ne sais quel sens de l’Histoire continuant de cheminer quel que soit notre bon ou mauvais vouloir, parce que plusieurs fois déjà, dans les siècles passés, elle a failli se faire et s’est défaite, et parce que nous pourrions bien être, à nouveau, dans un de ces moments critiques où un faux pas symbolique suffirait à tout jeter par terre ;

pour toutes ces raisons, oui, je pense que le procès fait, cher Laurent Fabius, à ce projet constitutionnel est un mauvais et fâcheux procès : poser des questions, bien sûr ; ouvrir le débat, sans doute ; s’atteler, dès aujourd’hui, avec la force et l’autorité qui sont les vôtres, à préparer le coup, l’étape, le texte et le traité d’après, pourquoi pas ? entrer en campagne, autrement dit, pour, le soir même du oui, nous convaincre de l’urgence d’un autre document, meilleur encore, plus juste, plus fort, c’eût été à la fois légitime et audacieux ; mais l’espérance est comme une longue chaîne et je crains qu’en disant non, en votant non, en refusant, au motif qu’il est bon mais pas parfait, le texte proposé, vous ne preniez le risque de rompre purement et simplement la chaîne de l’espérance. Pour l’Europe, alors, quel gâchis ! Et pour vous, ami, pour votre destin, quelle erreur !


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