L’objectif est ambitieux et peut-être même fou  : reconstruire le pays.

Formulée la première fois en novembre dernier par Bernard-Henri Levy, l’idée d’un « plan Marshall » pour l’Ukraine prend corps. Le premier étage de la fusée vient d’être lancé à Vienne en Autriche, sous la forme d’une Agence pour la modernisation de l’Ukraine. Financée par des dons d’hommes d’affaires ukrainiens, l’Agence élaborera d’ici septembre prochain, sous l’égide d’un panel de personnalités européennes, un programme de réformes et de développement économique. L’objectif est ambitieux et peut-être même fou  : reconstruire le pays. L’Ukraine doit sortir du marasme généré aujourd’hui par la guerre, hier par la corruption et avant-hier par le soviétisme, explique Bernard-Henri Lévy.

Il sera temps ensuite de passer à la seconde étape, décisive, celle de la constitution d’un fonds pour la reconstruction de l’Ukraine chargé d’investir dans les secteurs inventoriés dans le programme de développement. Les besoins sont immenses. « 300 milliards de dollars » estime l’oligarque Dimitri Firtash, président de la confédération patronale ukrainienne, partie prenante du projet. Bernard-Henri Lévy ne donne à ce stade aucun chiffre sur le montant visé pour ce fonds, mais se dit persuadé que compte tenu du « potentiel » de l’Ukraine, il saura attirer les capitaux, en particulier en provenance de fonds souverains étrangers, à l’instar du « vrai » plan Marshall dont a bénéficié l’Europe après la Seconde guerre mondiale, et qui, rappelle BHL, a profité en retour… à l’Amérique.

En Ukraine, l’urgence est aussi économique. Pour paraphraser Clausewitz, l’économie, là, est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Imaginons que la Crimée reste en Russie. Ce serait une défaite terrible pour l’Occident. Mais enfin imaginons-le. Eh bien quelle leçon ce serait, dans deux ou trois ans, de pouvoir opposer une Crimée revenue vingt ans en arrière, sous le joug russe – et donc paupérisée – à une Ukraine européanisée, ayant pris le chemin de la prospérité et de la bonne gouvernance  !

Ce serait ça, la vraie défaite de Vladimir Poutine. Miser sur l’économie ou sur le militaire, c’est finalement la même histoire. Et je ne perds pas de vue, croyez-le bien, que le pays est en guerre, que cette guerre occasionne des dommages terribles et qu’il faut aider Petro Porochenko à la gagner. J’étais, il y a quinze jours, à Kramatorsk, une des villes du Donetsk attaquée par l’armée russe. J’ai aussi pu rencontrer, à Kiev, des soldats ukrainiens sortis de Debaltsevo qui m’ont raconté l’enfer qu’ils ont vécu dans ce petit Sarajevo. Et je sais bien que la guerre continue, à l’instant où nous parlons, avec une sauvagerie hélas inentamée.

Philippe Plassart : Quelle leçon ce serait, dans deux ou trois ans, de pouvoir opposer une Crimée revenue vingt ans en arrière, sous le joug russe – et donc paupérisée – à une Ukraine européanisée, ayant pris le chemin de la prospérité et de la bonne gouvernance  !

Bernard-Henri Lévy : Mais en même temps, je vois l’afflux des réfugiés à Kiev, les usines arrêtées dans l’Est, les richesses naturelles du pays gelées, la population vivant dans l’anxiété et, souvent, au bord de la misère, le pays tout entier au bord de la catalepsie et du collapse financier  : voilà pourquoi, à côté de l’effort de guerre, en plus de ces armes qu’il faudra bien se décider à livrer à l’Ukraine, si on ne veut pas la livrer, pieds et poings liés, à la soldatesque russe et séparatiste, j’ai lancé cette idée d’un Plan Marshall.

Une démarche de « nation building »

L’objectif est ambitieux et peut-être même fou  : reconstruire le pays. L’Ukraine doit sortir du marasme généré aujourd’hui par la guerre, hier par la corruption et avant-hier par le soviétisme. J’avais lancé en octobre dernier, ici, à Vienne – un des hauts lieux de la culture européenne –, cette idée de « plan Marshall ». Cette idée a eu la chance d’être reprise au bond par les deux fédérations syndicales, patronale et ouvrière, qui constituent les forces vives de l’Ukraine. Puis par deux amis de l’Ukraine que je ne connaissais pas, l’Allemand Karl-Georg Wellmann, député CDU au Bundestag, et le Britannique Lord Risby, membre de la Chambre des Pairs. Puis par l’ancien président d’Afrique du Sud, Frederik Willem de Klerk.

Une conjonction de volontés assez miraculeuse et qui débouche aujourd’hui sur le lancement de l’Agence pour la modernisation de l’Ukraine. Initialement, j’avais en tête deux idées. D’abord lancer un grand emprunt européen garanti par le FMI ou la Banque mondiale. Mais j’ai compris, en en parlant aux dirigeants de ces deux organisations, que ce n’est la vocation ni de l’une, ni de l’autre. Ensuite, créer un fonds d’investissement spécifiquement dédié à l’Ukraine abondé par des institutions internationales, des fonds souverains étrangers, des investisseurs privés, tout ce que vous voudrez. Il ne s’agit pas de faire la charité à l’Ukraine  ! On n’est pas dans l’humanitaire, on est dans le « nation building », ce qui est très différent, et qui est un domaine où la France a une vraie expertise…

Faire entrer l’Ukraine dans la communauté des nations développées d’Europe constituera de la même façon une opportunité formidable pour une Europe essoufflée.

Comme le « vrai » plan Marshall, celui après la Seconde guerre mondiale, ce genre d’initiative répond à l’intérêt bien compris de toutes les parties. Le plan Marshall a été une opportunité de développement pour les États-Unis. Eh bien faire entrer l’Ukraine dans la communauté des nations développées d’Europe constituera de la même façon une opportunité formidable pour une Europe essoufflée, et qui donne parfois l’impression d’être au bord de la dislocation. Un plan de développement, donc, dans l’intérêt mutuel de l’Ukraine et de l’Europe. Et qui aurait pour effet, soit dit en passant, de hâter l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne.

Un programme de développement d’ici 200 jours.

Avec cette Agence pour la modernisation de l’Ukraine, nous sommes encore dans la phase de réflexion. Celle-ci devrait déboucher, d’ici 200 jours, sur des propositions de réformes et un plan de développement. L’agence réunit des compétences et des talents d’origines variées, chacun prenant en charge un groupe de travail qui accouchera d’une sorte de livre blanc. Wlodzimierz Cimoszewicz, ancien Premier ministre polonais, a pris la lutte anti-corruption. Le professeur Rupert Scholz, la réforme de la constitution. Peer Steinbrück, la fiscalité. Lord Mandelson, le code du commerce. Lord Macdonald, la justice. Laurence Parisot, l’économie. Bernard Kouchner, la santé. L’ancien commissaire Verheugen, l’entrée dans l’Europe.

C’est un peu comme à la fin de ma pièce de théâtre, Hôtel Europe, quand le personnage, seul en scène, imagine un gouvernement idéal de l’Europe où il donne le ministère de l’Enfer à Dante, celui du Rire à Bergson, la Résistance à Porochenko, la Jeunesse et les Sports à Camus, la Justice à Soljenitsyne, etc. Sauf que là, ce sont des vrais commissaires. Et les hommes qui ont imaginé cette distribution de portefeuilles sont tout ce qu’il y a de plus raisonnable.

Les Ukrainiens, d’ailleurs, seront continuellement consultés. Aucun de ces ateliers ne fonctionnera sans leur mise à contribution permanente, à tous niveaux, du sommet du pouvoir politique aux simples citoyens. Et les premiers destinataires de ces propositions seront évidemment les Ukrainiens eux-mêmes, à commencer par le président Porochenko et le Parlement. Je précise enfin que j’ai tenu informés de ma démarche les représentants du FMI et de la Banque mondiale, de façon à ne pas risquer de travailler sur des questions qu’ils auraient déjà posées et résolues. Car les questions à traiter sont nombreuses. Le rôle clé du système de santé dans le développement économique.

La fatalité des matières premières dont le pays est l’esclave. La valorisation du savoir-faire ukrainien dans l’informatique et l’électronique. L’importance de l’État de droit pour une économie viable. Etc.

La question de la corruption.

Le thème de la corruption sera traité de manière spécifique dans l’atelier animé par Wlodzimierz Cimoszewicz. Celui-ci, nourri par sa propre expérience dans la lutte contre ce fléau à la tête du gouvernement polonais, fera, j’espère, des propositions fortes. Et il le fera, cela va sans dire, en toute indépendance. J’ajoute que si ce fonds d’investissement dédié voit réellement le jour, il faudra qu’il soit géré selon des règles de gouvernance conformes aux standards internationaux et sous surveillance d’institutions ou de personnalités morales internationales, non seulement irréprochables, mais averties de tous les tours et détours de cette bataille contre la corruption. Aucune des personnalités ici présentes ne cautionnera un fonds qui ne présenterait pas toutes les garanties en la matière.

Le fonds d’investissement.

Qui abondera ce fonds d’investissement  ? Nous n’en sommes pas là. Pour l’instant, je vous le répète, on en est au stade d’une agence à petit budget dont le rôle sera de produire et de rendre publics, dans 200 jours, autant de « livres blancs » que d’ateliers. À terme, en revanche, j’imagine l’arrivée d’institutions internationales qui sont prêtes à soutenir l’Ukraine, à la condition de disposer de projets dûment expertisés. Ou, bien sûr, des grandes entreprises.

Ou, encore, des fonds souverains. Je pense par exemple à la Norvège, qui a le fonds le plus riche du monde et que je vois assez bien – grande tradition social-démocrate oblige… – en première ligne dans cette histoire.

Ne sont-ce pas les oligarques américains du XIXe siècle, les Carnegie, les Rockefeller et autres, qui ont fini par faire la fortune des États-Unis  ?

Ou bien des fonds asiatiques qui verraient l’Ukraine à la fois comme une opportunité en soi, et comme une opportunité de rapprochement avec l’Europe. Et puis, bien sûr, des Ukrainiens  : ceux qu’on appelle les oligarques et qui devront bien finir, à un moment ou à un autre, par mettre la main au portefeuille. Personne n’a les moyens de les y contraindre. Mais il faut espérer qu’ils auront ce minimum de sens patriotique. Après tout, ne sont-ce pas les oligarques américains du XIXe siècle, les Carnegie, les Rockefeller et autres, qui ont fini par faire la fortune des États-Unis  ? Puissent les oligarques ukrainiens prendre modèle sur eux, plutôt que sur leurs « collègues » de Russie qui mettent le pays en coupe réglée.

L’exemple polonais.

On voit bien une Ukraine devenue une terre de promesses pour les investisseurs internationaux et attirant un afflux de capitaux. L’Europe a bien été cette promesse pour les Américains après 1945. Pourquoi l’Ukraine ne le serait-elle pas pour l’Europe  ? L’Ukraine est un pays immense, avec une main-d’œuvre incroyablement qualifiée, un taux d’illettrisme proche de zéro, des domaines où elle est en pointe. Tout le monde parle du modèle polonais et de son incroyable réussite. Eh bien l’Ukraine est au même point que la Pologne après la chute du communisme en 1990. Qu’est-ce qui empêche qu’elle soit dans cinq, dix, quinze ans, au stade où la Pologne est aujourd’hui  ?

Le destin européen de l’Ukraine.

Ma passion ukrainienne est née sur le Maidan l’an dernier lorsque j’ai eu le très grand honneur de m’adresser à la foule assemblée. Ensuite j’ai noué des relations d’amitié avec celui qui n’était pas encore le président Porochenko, et que j’ai présenté à François Hollande deux mois avant son élection. J’y suis retourné souvent. À l’ouest, mais aussi à l’est. La pièce de théâtre que j’ai créée, à Sarajevo puis à Paris, l’an dernier, je l’ai jouée à Odessa puis, il y a tout juste quelques jours, pour l’anniversaire du Maidan, à l’Opéra National de Kiev. Tout ceci pour vous dire que j’aime ce pays, que j’ai embrassé sa cause et que son entrée dans l’Europe constitue, pour moi, un enjeu et un rendez-vous capital pour nos générations.

Durant cette période décembre 2013-mars 2014 où toutes les paroles étaient libres, où toutes les folies avaient le droit de s’exprimer, il y en a une, de folie, qui ne s’est jamais exprimée, et qui est la folie antisémite.

Alors, bien sûr, l’Ukraine a une histoire douloureuse, tragique, faite de souffrances, mais aussi de terribles crimes. Mais cela aussi joue  : la façon dont la nouvelle Ukraine, l’Ukraine démocratique, traite son passé criminel, est très singulière. Sur le Maidan, j’ai été frappé de voir que, durant cette période décembre 2013-mars 2014 où toutes les paroles étaient libres, où toutes les folies avaient le droit de s’exprimer, il y en a une, de folie, qui ne s’est jamais exprimée, et qui est la folie antisémite. Le virus est toujours là, sans doute. Mais il est – comment dire  ? – désactivé. Et cette aventure-là, ce travail de deuil et de mémoire, m’interpellent très profondément.

Refuser les visées russes.

La Russie c’est deux choses. C’est le peuple russe que l’on a vu dans la rue manifester à la mémoire de Boris Nemtsov, et c’est Vladimir Poutine avec cette OPA scandaleuse qu’il tente de faire sur la mémoire russe. Or il faut le dire et le répéter  : Poutine n’incarne pas les valeurs russes. La grandeur russe, la vraie, c’est celle de Soljenitsyne, de Sakharov, de Pasternak, et Poutine n’a rien à voir avec ça. Poutine c’est l’héritier de Nicolas Ier, l’un des pires tsars de l’histoire de son pays, le massacreur des décembristes. Donc, je suis comme beaucoup d’Ukrainiens  : grande amitié pour le peuple russe, mais opposition absolue au dictateur qui prétend le représenter.

Cette amitié, cela fait quarante ans que je la vis  : le soutien aux dissidents russes n’a-t-il pas été l’une des grandes causes de mon existence  ? Mais ces visées russes sur le voisin ukrainien, ces histoires de « sphère d’influence » et de « nationalisme linguistique », non et non, on ne peut plus faire de la géopolitique comme cela  ! Vous avez un peuple qui exprime majoritairement, et dans la ferveur, son désir d’Europe  : comment ne pas y répondre  ? Vous avez, de l’autre côté, des séparatistes qui, chauffés à blanc par la propagande, font le choix de rejoindre une dictature  : eh bien je pense qu’ils font un calcul épouvantable et qu’ils sont les dupes d’un personnage qui les entraîne vers l’abîme – et je le dis.

La leçon lybienne.

Bien sûr que c’est ce type de projet qui a manqué en Libye  ! Bien sûr  ! J’en suis, du reste, inconsolable. Mais pourquoi croyez-vous que j’ai, pour l’Ukraine, cette idée chevillée au corps depuis tous ces mois  ? Pour cette raison, aussi. Parce qu’il faut entendre les leçons de l’Histoire et que ce qui n’a pas été fait dans une situation, il faut essayer de le faire dans l’autre. Et parce que j’aurais rêvé, oui, d’un vaste plan de ‘nation building’ suivant la chute de Kadhafi. Entendez-moi bien. Je ne suis pas de ceux qui pensent que c’était « mieux avant ». Et je ne regrette pas une seconde que la France, sous Sarkozy, ait pris le leadership d’une guerre qui a conduit à la chute d’une des pires dictatures de l’époque contemporaine.

Il faut entendre les leçons de l’Histoire et que ce qui n’a pas été fait dans une situation, il faut essayer de le faire dans l’autre.

D’ailleurs, les gens disent n’importe quoi quand ils parlent du « mauvais bilan » de cette intervention en Libye. Car la vraie analyse n’est pas celle-là. C’est celle qui prend la peine de comparer deux choses. 1. Le bilan de l’intervention en Libye qui a généré, en effet, le règne des clans et le chaos. Et 2. le bilan de la non-intervention en Syrie qui a généré le même règne des clans, le même chaos, mais avec, en plus, 200 000 morts et l’apparition du monstre Daech. Une Libye où l’on ne serait pas intervenu, ce serait la Syrie d’aujourd’hui – c’est-à-dire, je vous le répète, chaos, plus hécatombe, plus l’État islamique au pouvoir… Cela dit, oui, je réponds absolument oui à votre question. Mon rêve est de contribuer, toutes proportions gardées, à ce que réussisse pleinement en Ukraine ce qui n’a été qu’accompli à demi en Libye.


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