«Looking for Europe », suite. 

Et retour – théâtre Tivoli – dans le Lisbonne de cette « révolution des Œillets » dont j’ai été, il y a presque cinquante ans, le témoin émerveillé et qui reste la seule révolution moderne à n’avoir pas dégénéré en tyrannie. 

Ces jeunes hommes qui mettaient des fleurs à leurs canons et des pétales à leurs épaulettes. 

Cette odeur d’étoupe et de liberté, d’espions et de conspiration, qui, le temps de deux étés, 1974 et 1975, flotta sur les rives du Tage. 

L’atmosphère de poudre rare et de pistils fanés autour du palais de Belem. 

Cette « Condition humaine » version lusitanienne où l’on se demandait, chaque matin, qui serait le Mao et qui le Tchang-Kaï-chek du soir. 

Ce drame au ralenti où l’éclat d’un pistolet-mitrailleur démentait la langueur pastel des bords du fleuve – et vice versa. 

Je me souviens de ce mouvement mêlant des communistes à des officiers, avec un je-ne-sais-quoi de Shanghai 1927. 

Je me souviens d’une insurrection que l’on aurait dite faite, non par des Gisors et des Kyo aux idées froides, mais par des Clappique pleins de théâtre. 

Je me souviens d’Otelo de Carvalho dont le seul nom promettait un mélange de fantaisie et de songe d’une nuit d’été. 

Je me souviens de ce Don Quichotte blessé et courageux qui voulait être le George Washington de la Révolution et qu’on soupçonna, sa vie durant, de se rêver Castro et de vouloir faire, à Lisbonne et Porto, une république de havanes et de mitraillettes. 

Et puis je me souviens de cet ami presque impossible, tant il était aux antipodes de l’élève d’Althusser que j’étais encore – je me souviens de ce romancier, si profondément romanesque, qui entendait nous initier, Gilles Hertzog et moi-même, à ce Portugal de songe, de chimères et d’émeute fraternelle. 

J’ignore si les Portugais ont retenu son nom. 

Mais je choisis, sur scène, de l’invoquer et de le nommer. 

Il s’appelait Dominique de Roux. 

Il détestait les bigots et aimait les sulfureux. 

Fondateur, en France, des « Cahiers de L’Herne » qu’il avait conçus pour Céline, Bernanos, Pound, Gombrowicz, grands pestiférés de la littérature en ces temps bénis où il y avait encore des pestiférés, et encore beaucoup de littérature, il avait fini par fuir, de Paris, une scène littéraire qui le haïssait. 

Etait-il là, au Portugal, par goût de la conspiration ? 

Parce qu’il n’avait pas su trancher, en lui, entre le militant et l’aventurier ? 

Parce qu’il était, comme le murmuraient certains, un poète assermenté par le SDECE ? 

Parce qu’il préparait à ses amis portugais, dans l’ombre bienveillante de Camões, un destin d’Atlantide entre Brésil, Angola et Guinée-Bissau ? 

Parce qu’il savait que les rêves, au Portugal, ont cette singulière propriété d’être des rêves lucides, mélancoliques et qui ne chantent rien mieux que les fins ? 

Parce qu’il jouait un coup de billard à plusieurs bandes et qu’à travers Otelo et ses foucades, le général Spinola vite dépassé et balayé, Alvaro Cunhal et ses harangues sèches, il visait, en vérité, l’Angolais Jonas Savimbi et son autre empire chimérique – qu’ils appelaient le grand empire nègre ? 

Je ne sais pas. 

Mais je le revois si nettement, soudain, ce pessimiste que ses airs de hussard tenaient, donc, si loin de moi. 

Je le revois, avec ses airs de grand-duc de second Empire et sa coiffure façon Morny, la première fois que je le vis, dans la pénombre de la suite de l’Avenida Palace dont il avait fait son QG de campagne et d’où il semblait commander aux capitaines, aux éléments et à deux jeunes Français qu’il envoya, un matin, sur un vélomoteur volé, les poches pleines d’escudos, faire le tour des casernes : il fallait y acheter les centaines d’exemplaires du journal français que tous les capitaines lisaient et qui consacrait une double page à lui arracher son « masque » de faux ami de « la cause du peuple »… 

Je le revois, condottiere rusé et malhabile, foudroyant et démuni, insaisissable et bondissant. 

Je le revois, faisant de sa petite noblesse une proposition métaphysique avec ses scolies de déchéance, de nostalgie et de soif du sublime. 

Je le revois, agitateur et poète, bousculeur d’histoire et écrivain inguérissable. 

Je le revois, homme au double visage, résolu et incertain, préparant de la main gauche une revue et de la droite un pronunciamiento. 

Je le vois, hésitant entre Michaux et Mao ; entre se suicider avec Maurice Ronet et préparer un coup d’Etat à Rio ou Maputo ; entre acclimater les fureurs de Bernanos aux lumières cotonneuses de la place Marques de Pombal ou initier aux écrits militaires de Trotski les colonels Antunes et Vasco Gonçalves ; je le vois ne sachant trop s’il était là pour continuer l’esprit Gombrowicz sur une scène de Grotowsky ou jouer, mais en vrai, l’une des nobles scènes du Living Theatre du XXe siècle. 

Je le revois fâché avec tout le monde, et d’abord avec lui-même. 

Je le revois, croyant trouver en Savimbi l’instrument dont il serait le démiurge et le chantre. 

Je le revois planifier, avec lui, une odyssée baroque, pleine de brousse dynamitée, de peaux de lion et de vers de René Char. 

Et je le réentends, lui, le poète barbouze qui ne parvenait pas à oublier tous les livres, murmurant à ma jeune oreille : voilà ce que la parole et la pensée, l’audace et le pessimisme d’un écrivain, peuvent injecter dans les nécessités d’airain de l’historico-mondial. 

A bon entendeur, adieu.