Oui, bien sûr, le drapeau français. Ne serait-ce qu’à cause du mot si beau de Romain Gary : « le nationalisme, c’est la haine d’autrui ; le patriotisme, c’est l’amour de soi et des siens ». Mais pourquoi pas, aussi, le drapeau de l’Europe ? Serait-il devenu un tel chiffon que nul ne songe à s’en réclamer ? C’est pourtant bien à l’échelle de l’Europe, et de l’Europe seulement, que se résoudront (ou non) les trois questions les plus brûlantes de l’heure : les flux financiers indétectables qui alimentent le terrorisme ; la porosité, à l’intérieur de l’espace Schengen, des frontières dont se jouent les assassins ; l’efficacité d’une riposte militaire dont la France peut donner le cap – mais certainement pas assurer, seule, sans alliés, la logistique et les moyens.

L’acte de naissance du terrorisme islamiste

On a presque honte d’y revenir. Mais, l’argument semblant gagner un peu de terrain, on rappellera tout de même : que l’acte de naissance du terrorisme islamiste contemporain étant, soit la révolution iranienne de 1979, soit les années 1990 algériennes et leur spirale sanglante, il n’a chronologiquement rien à voir avec les guerres syrienne, libyenne ou irakienne des années 2000 ; que la vague récente de terreur ayant frappé, pêle-mêle, le Kenya, le Nigeria, l’Égypte, le Liban, la Turquie, la Tunisie, j’en passe, il est géographiquement sans rapport avec les prétendues « guerres néocoloniales » d’un Occident supposé « bombarder le monde arabe » ; que les massacres de Paris ne sont, par voie de conséquence, pas un retour de boomerang punissant notre pays d’une mauvaise politique proche-orientale mais un épisode de plus dans la guerre de longue durée déclarée par l’islamofascisme à tout ce qui, dans le monde entier, donne signe de vie et de démocratie. À bon entendeur salut. Et gare au Munich de l’esprit.

Autre sophisme insupportable : « demander à l’islam de France de se dissocier de l’islamisme, c’est l’en tenir pour collectivement responsable et jeter donc le soupçon sur tous les musulmans ». Non. C’est penser, simplement, que seul un musulman peut dire à d’autres musulmans : « votre islam n’est pas le bon » ; que seul un lecteur du Coran a autorité pour dire à d’autres lecteurs du Coran : « éradiquons ou, au moins, réinterprétons les notions de djihad ou de charia inscrites dans le Livre que nous avons en partage » ; c’est voir, autrement dit, que l’islam est le lieu d’une bataille idéologique au moins aussi cruciale que la bataille militaire et que, cette autre bataille, ce ne sont ni des juifs, ni des chrétiens, ni des athées qui sont en mesure de la livrer. Oui, que des imams, des intellectuels, des simples fidèles, se lèvent en très grand nombre pour crier aux islamistes : « pas en notre nom ». Qu’ils mènent, tous ensemble, ce travail de réinterprétation des dogmes et des mots qui, seul, permettra de dire à ceux que l’horreur djihadiste pourrait tenter : « ici s’arrête l’islam ». Urgence absolue.

Le lapsus de Poutine

On a toujours un peu scrupule à surinterpréter un lapsus. Mais il faut avouer que celui-là est trop beau et n’a, curieusement, pas été relevé. Voici Poutine. Un de ses Soukhoï vient d’être abattu par la chasse turque. Or quelle est sa première réaction ? Un « coup de poignard dans le dos »… Pour qui a l’oreille historienne, ce sont les mots des Allemands vaincus d’il y a juste un siècle. C’est l’exacte formule qui, désignant la supposée trahison de l’armée du Reich par les « planqués » et autres « rouges » de l' »arrière », est aussitôt reprise, jusqu’à la nausée, par tout ce que le pays compte de révolutionnaires-conservateurs, nationaux-bolcheviques et autres pré-hitlériens. L’Histoire existe. L’inconscient des langues politiques aussi. Et cette reprise – inconsciente donc – du thème du « coup de poignard dans le dos » devrait achever de nous en convaincre : on peut s’allier, certes, à la Russie ; mais il faudra veiller aux termes de l’alliance ; le but de cette guerre, c’est l’annihilation de Daech – ce n’est ni l’extermination des modérés ni le renforcement de Bachar el-Assad.

Les mots de John Kerry

Et puis cette autre perle, terrible – mais lâchée, cette fois, par John Kerry et que nul n’a davantage relevée. Le secrétaire d’État est à Paris. Il s’adresse aux personnels de l’ambassade américaine. Et il dit ceci. Il y a une différence entre les crimes d’aujourd’hui et ceux d’il y a dix mois – contre Charlie Hebdo et contre l’Hyper Cacher. Les attentats de janvier avaient une cible (« a particular focus »). Ils avaient « même une légitimité ». Ou plutôt non (on sent, dans la transcription, le secrétaire d’État qui se reprend) : ils avaient, sinon une légitimité, du moins une forme de rationalité (« not a legitimacy, but a rationale »). Alors que les attentats d’aujourd’hui, continue-t-il, s’en prennent à « toutes les valeurs qui nous tiennent à coeur » (« everything that we do stand for ») et sont, de ce fait, encore plus impardonnables. Les caricaturistes assassinés n’incarnaient donc pas « toutes les valeurs qui nous tiennent à coeur » ? Ni des juifs faisant leurs courses de shabbat ? Ni des policiers faisant leur travail républicain ? On n’est pas loin de Raymond Barre évoquant, il y a trente ans, le fameux attentat qui « voulait frapper les israélites qui se rendaient à la synagogue » et qui atteignit « des Français innocents qui traversaient la rue Copernic ». Et cette sale petite musique insinuant que les blasphémateurs d’un hebdomadaire satirique ou les clients d’un supermarché kasher sont peut-être un peu moins victimes que la jeunesse de Paris indistinctement frappée, on commence de la réentendre, à bas bruit, ici ou là. C’est cela aussi que l’unité nationale devrait faire taire. Ce sont ces mauvais sentiments que doit impérativement décourager le bel élan patriotique auquel nous assistons.