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Cambodge

Par Félix Le Roy

En 1980, alors que le Vietnam a pris le contrôle du Cambodge en y installant la République populaire de Kampuchéa, le pays se meurt : c’est le règne de la barbarie et de la famine. Bernard-Henri Lévy, qui vient de créer l’ONG Action contre la faim, s’engage pour venir en aide aux Cambodgiens. Le combat pour sauver ce peuple d’Asie précédemment mutilé par un génocide et désormais dévasté par le régime de Pol Pot conduira l’auteur de La Barbarie à visage humain à s’interroger sur l’action humanitaire, les bienfaits de l’idée de révolution et les conséquences de la « volonté de pureté ».

Photo de Bernard-Henri Lévy lors de la "Marche pour la survie du Cambodge" en 1980, au côté de Joan Baez (à gauche), Elie Wiesel et Liv Ullmann (à droite).
Bernard-Henri Lévy lors de la « Marche pour la survie du Cambodge » en 1980, au côté de Joan Baez (à gauche), Elie Wiesel et Liv Ullmann (à droite). ©Micheline Pelletier

Sauver le Cambodge affamé

Le Cambodge, qui vient de subir la domination sanglante des Khmers rouges depuis l’entrée de Pol Pot et Khieu Samphân dans Phnom Penh en 1975, se retrouve plongé, au début des années 80, dans un nouveau calvaire : après la folie génocidaire de l’Angkar, le pays est « tenu en famine[1] » par le Vietnam. Bernard-Henri Lévy, qui vient de publier en octobre 1979 une vibrante « Lettre ouverte aux parlementaires européens à propos de la faim dans le monde[2] », avertit :

Je pense au Cambodge notamment, où toutes les forces du malheur semblent s’être coalisées, où c’est une nation tout entière qui se trouve aux portes du génocide et où des armées de spadassins menacent de confisquer tous les vivres que nous pourrions, demain, tenter d’achemine[3].

Il faudrait trouver une « langue de morts[4] » pour dire le drame de ces « morts-vivants[5] ». Mais la parole, les discours verbeux ne tiennent plus : « face à l’absolue volonté de tuer dont s’affichent tous les jours les rites et les symptômes, l’heure est venue de changer de registre et de passer aux actes[6] ». Ce sera la Marche pour la survie du Cambodge.

La « Marche » : une certaine idée de l’action humanitaire

Il pose, quelques mois plus tard, en janvier 1980, une question capitale : pourquoi ne pas créer « une brigade internationale pour le Cambodge[7] ? ». Et avec cette question s’enclenche le besoin d’aller voir, toujours aller voir, et de secourir, « de sauver des corps, rien que des corps, tous les corps qui à ce jour, pourront encore être sauvés[8] », d’aller par un engagement réel exercer une « présence concrète, une pression physique aux portes des mouroirs[9] ». Sur le tarmac de l’avion qui le mène en Thaïlande où il espère rejoindre, en compagnie de médecins et d’écrivains, la frontière cambodgienne, Bernard-Henri Lévy annonce :

Nous voulons tout simplement nous présenter le 5 février prochain, dans quelques jours, à la frontière de la Thaïlande et du Cambodge, au pont d’Aranya-Prathet. Il y aura là un certain nombre de médecins, un certain nombre d’intellectuels. Aujourd’hui que se passe-t-il ? D’un côté on nous dit que la situation est alarmante, que cela sera probablement le troisième génocide du siècle, que l’aide n’est pas distribuée. D’un autre côté d’autres sources d’informations nous disent au contraire que tout va très bien, que le Cambodge est un bébé d’un an, et qu’il commence à peine de renaître de ses cendres. Cent cinquante personnes, comme une gigantesque commission d’enquête internationale, vont demander à venir voir, à venir constater sans agressivité, sans belliqueusité, à entrer pour constater ce qu’il est en de ce Cambodge qui sort d’une très longue série de calamités et d’horreurs[10].

La Marche pour la survie du Cambodge est lancée. Sur place la soldatesque vietnamienne fait la sourde oreille. Silence. La frontière reste fermée. Mais les journalistes du monde entier sont là, l’alerte est donnée. Ce refus de recevoir l’aide humanitaire, cet acharnement à cacher les atrocités perpétrées par les Khmers rouges, puis par le Vietnam, sont un aveu : l’opinion publique internationale est interpellée. Ne pouvant venir en aide aux Cambodgiens en territoire occupé, le secours motivé par « les principes d’un tout autre internationalisme, qui est celui des droits de l’homme et de l’assistance aux suppliciés[11] » bénéficiera aux réfugiés en Thaïlande.

Au Cambodge, l’enfer de la révolution polpotiste et ses leçons

En 1991, alors que le processus de pacification du Cambodge tarde à se concrétiser, Bernard-Henri Lévy poursuit sa réflexion sur ce pays en détresse, et s’interroge sur l’influence de Pol Pot sur place. Retour de Pol Pot ? Pol Pot nouveau leader des forces politiques qui manœuvrent sur le terrain ? Le « boucher khmer[12] » qui a plongé le pays d’Angkor dans le sang lui apparaît alors comme celui qui est allé au bout de l’idée de révolution en persévérant dans son désir de pureté :

Il croyait, comme ses aînés aussi, que le rêve révolutionnaire était le seul qui, pour un clerc, valait d’être nourri. […] Pol Pot, en d’autres termes, était un révolutionnaire. C’était, peut-être même, allez savoir ! le premier révolutionnaire pur de toute l’histoire des révolutions. C’était le premier, qui, en tout cas, entendait donner et, de fait, donna toute sa radicalité au projet insensé de changer l’homme et le monde. […] Cette révolution pure, cette rupture sans pareil ni précédent, cette volonté de briser l’ordre ancien sans lui laisser, nulle part, la moindre chance de se régénérer, étaient aussi […] synonymes d’abjections. […] Et c’est alors que l’horreur a été la plus parfaite ; alors que le bain de sang a été le plus terrible ; c’est dans la mesure même où le rêve a été si proche, tout à coup, de son idéal de pureté, qu’il s’est rapproché, hélas ! d’une horreur elle aussi pure. […] La signification « métaphysique » du Cambodge ? Le moment de l’Esprit – autant que le moment du temps – où apparaît enfin clairement que plus un soulèvement est pur et plus il est sanglant ; le moment même de « changer la vie » et de « transformer l’homme en ce qu’il a de plus profond », l’idée de faire « table rase » du passé et de « recommencer à zéro » le processus de l’histoire humaine, révèlent leurs conséquences fatalement meurtrières et barbares[13].

En pleine période de domination du Cambodge par les khmers rouges, soit en 1976, Michel Foucault demande à Bernard-Henri Lévy : « La vraie question n’est plus de savoir si la révolution est possible, mais si elle est désirable[14]. » Il apporte, dans un bloc-notes du 21 juin 1997, sa réponse :

C’est la révolution la plus sérieuse de l’histoire de l’humanité. C’est la première révolution dont on ne puisse plus regretter qu’elle se soit arrêtée à mi-chemin. Et comme l’expérience débouche sur l’horreur que l’on sait, elle pose cette question désormais évidente : « révolution extrême égale barbarie extrême ; plus l’une est radicale, plus l’autre l’est aussi ; plus le désir d’absolu va loin, plus absolue sera l’horreur » – le rêve de table rase, le projet de changer l’Homme en ce qu’il a de plus profond sont, en d’autres termes, définitivement criminels ; ils le sont par essence, et non par accident. Telle est la leçon philosophique du polpotisme. Telle est, par-delà les monceaux de cadavres, sa contribution à l’histoire noire de ce siècle[15].

De la Marche pour la survie du Cambodge, concrétisation de l’impératif du devoir d’ingérence, aux réflexions sur le sombre héritage de Pol Pot, dans sa lutte pour venir en aide à un peuple affamé, génocidé, Bernard-Henri Lévy pose, par le prisme cambodgien, les bases de sa vision de l’action humanitaire et de son concept de « pureté dangereuse » qu’il développera, en 1994, dans un ouvrage éponyme.

Note de bas de page (n° 1)

Bernard-Henri Lévy, Questions de principe deux, Paris, Grasset, coll. « Le Livre de poche/ Biblio essais », 1986, p. 237.


  1. Bernard-Henri Lévy, Questions de principe deux, Paris, Grasset, coll. « Le Livre de poche/ Biblio essais », 1986, p. 237.

  2. Note de bas de page (n° 2)

    Ibid., p. 229-236.

  3. Ibid., p. 229-236.

  4. Note de bas de page (n° 3)

    Ibid., p. 236.

  5. Ibid., p. 236.

  6. Note de bas de page (n° 4)

    Bernard-Henri Lévy, Questions de principe deux, op. cit., p. 237.

  7. Bernard-Henri Lévy, Questions de principe deux, op. cit., p. 237.

  8. Note de bas de page (n° 5)

    Idem.

  9. Idem.

  10. Note de bas de page (n° 6)

    Idem.

  11. Idem.

  12. Note de bas de page (n° 7)

    Idem.

  13. Idem.

  14. Note de bas de page (n° 8)

    Ibid., p. 238.

  15. Ibid., p. 238.

  16. Note de bas de page (n° 9)

    Ibid., p. 238.

  17. Ibid., p. 238.

  18. Note de bas de page (n° 10)

    Journal télévisé de TF1, 3 février 1980.

  19. Journal télévisé de TF1, 3 février 1980.

  20. Note de bas de page (n° 11)

    Bernard-Henri Lévy, Questions de principe deux, op. cit., p. 239.

  21. Bernard-Henri Lévy, Questions de principe deux, op. cit., p. 239.

  22. Note de bas de page (n° 12)

    Bernard-Henri Lévy, Questions de principe quatre : Idées fixes, Paris, Grasset, coll. « Le Livre de poche/ Biblio essais », 1992 p. 155.

  23. Bernard-Henri Lévy, Questions de principe quatre : Idées fixes, Paris, Grasset, coll. « Le Livre de poche/ Biblio essais », 1992 p. 155.

  24. Note de bas de page (n° 13)

    Ibid., p. 155-160.

  25. Ibid., p. 155-160.

  26. Note de bas de page (n° 14)

    Bernard-Henri Lévy, Question de principe sept : Mémoire vive, Paris, Grasset, coll. « Le Livre de poche/ Biblio essais », 2001, p. 231.

  27. Bernard-Henri Lévy, Question de principe sept : Mémoire vive, Paris, Grasset, coll. « Le Livre de poche/ Biblio essais », 2001, p. 231.

  28. Note de bas de page (n° 15)

    Ibid., p. 230.

  29. Ibid., p. 230.


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