Un an déjà.

Cela fait un an, jour pour jour, que la révolution a renversé, en Ukraine, le régime corrompu, tyrannique et, dans les derniers jours, assassin de Victor Yanoukovitch.

Et voilà que, pour accompagner l’anniversaire de cet événement que j’ai suivi pas à pas depuis son commencement, que j’ai tenté d’épouser en venant, à deux reprises, parler sur le Maïdan et qui m’a, jusqu’aujourd’hui, c’est-à-dire jusqu’à mon récent passage dans la zone des combats, à Kramatorsk, dans le Donetsk, empli d’un enthousiasme jamais démenti, le président Petro Porochenko m’a demandé de venir interpréter, à l’Opéra national de Kiev, la pièce Hôtel Europe, qui avait été créée avec Jacques Weber au Théâtre de l’Atelier.

Il y a, dans la salle, des intellectuels de Kiev et des vétérans de Lougansk.

Des chefs d’État qui participeront, le lendemain, à la Marche de la dignité voulue par Porochenko sur le modèle de la Marche du 11 janvier, à Paris, en hommage aux victimes de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, et mon vieux camarade, ministre des Affaires européennes, Harlem Désir, venu, par sa présence même, rappeler que l’Ukraine, pour la France, c’est l’Europe.

Il y a là Regina et Vlad Davidzon et l’équipe de La Règle du jeu qui ont, main dans la main avec la fondation de Victor Pinchuk, rendu possible une représentation qu’il aurait fallu, en temps de paix, des semaines pour organiser.

Et, quant à moi, à la façon de Meyerhold qui, en 1917, à Moscou, réécrivait ses pièces, presque chaque soir, pour y intégrer ce qu’il appelait les « nouvelles du front », j’ai passé les jours et les nuits précédents à adapter mon texte aux tout derniers éléments de la situation ukrainienne d’aujourd’hui.

L’intrigue reste la même, naturellement.

C’est toujours la même histoire d’un écrivain censé préparer, pour dans deux heures, un grand discours sur l’avenir de l’Europe et qui, mystérieusement, n’y arrive pas.

Et la scène est toujours celle de cette Bosnie martyre que j’ai, elle aussi, passionnément défendue et où le personnage est supposé être revenu, comme les Mousquetaires, vingt ans après.

Mais il suffit d’une réplique, parfois d’un mot, pour que Debaltsevo fasse écho à Sarajevo.

C’est assez d’une inflexion, d’une modification minuscule, d’une incise, pour que les récents accords de Minsk signés par l’Ukraine et la Russie annoncent un possible Dayton.

Et j’ai à peine besoin de le nommer pour que, lorsque j’évoque le Bosniaque Izetbegovic, lorsque je salue ce lettré devenu le plus vaillant des chefs militaires, lorsque je glorifie le pessimisme magnifique de ce civil qui fit la guerre sans l’aimer et la gagna, le public entende Porochenko et applaudisse.

Émotion aussi quand la chambre en flammes de l’Avenida Palace de Lisbonne où j’ai vu, il y a quarante ans, le général Otelo de Carvalho suffoquer dans des nuages de fumée devient le cinquième étage de la Maison des syndicats, en flammes aussi, sur le Maïdan, avec la silhouette d’Evgueni Nitchuk se détachant dans la nuit.

Ou quand, dans un des SMS qui ne cessent de déranger le personnage en lui apportant les nouvelles, non seulement du front, mais du monde et que le spectateur voit s’afficher, plein écran, sur le mur au fond de scène, apparaît l’information sportive du jour : « Vitali Klitschko vainqueur, à Kiev, contre Arthur Cravan » – soit la révolution victorieuse, une fois n’est pas coutume, de la plus mystérieuse, de la plus exigeante des littératures.

Ou encore quand, évoquant les livraisons d’armes auxquelles il faudra bien, comme en Bosnie, finir par se résoudre si l’on veut que, le rapport de forces s’équilibrant, la guerre ait une chance de s’arrêter et cherchant, pour assurer les livraisons, l’équivalent de celui que, dans le texte original, j’appelais simplement « l’ami turc », je nomme Nadia Savtchenko, l’aviatrice capturée dans le Donetsk et devenue, depuis que Poutine l’a mise en prison, une sorte de Jeanne d’Arc ukrainienne.

L’Histoire universelle aurait-elle, à disposition, un nombre limité de « grandes scènes » qu’elle n’en fini- rait pas, comme au théâtre, de répéter ?

Broderait-elle à l’infini sur des canevas simples, toujours les mêmes, dont quarante ans de reportages de guerre ne m’auraient toujours pas permis de percer le secret ?

Et est-ce moi qui rêve ou l’Histoire, est-ce mon imaginaire familial qui me joue des tours ou les fantômes des âges sombres qui ne dorment que d’un œil quand, de la Bosnie à la Libye, de l’Afghanistan au Kurdistan ou, aujourd’hui, à Kiev, je revois sans cesse se jouer la partition espagnole ou celle de la Résistance française ?

Je ne le saurai sans doute jamais.

Et tout ce que je peux dire c’est que, quand le rideau tombe sur un ultime « Gloire à l’Ukraine ! Gloire à l’Europe ! » que je me suis exercé à crier dans la langue de Vassil Stous et de Lessia Oukraïnka et quand Petro Porochenko monte sur la scène pour m’exprimer son amitié et exhorter les siens à l’endurance et à la vaillance requises par le torrent de sang et de larmes qu’il leur annonce sur un ton churchillien, j’ignore ce qui l’emporte en moi, de l’intense bonheur d’avoir participé à cette commémoration un peu triste mais belle – ou de la mélancolie qui, d’après les Sages, s’attache immanquablement à l’évidence messianique de l’inachèvement de toutes choses.


Autres contenus sur ces thèmes