La naissance du Point, je m’en souviens comme si c’était hier.

Il faut dire que ce fut un événement !

C’était l’époque où le surgissement d’un journal faisait plus à l’ordre du monde que la création d’un parti politique.

C’était le temps où un schisme à l’intérieur d’un magazine (L’Express, de Françoise Giroud, Jean-François Revel et Jean-Jacques Servan-Schreiber, dont Claude Imbert et les siens récusèrent l’hubris politicienne) était un tremblement de terre dont l’onde de choc n’était comparable, sur l’échelle de Richter des mouvements d’idées, qu’à un congrès de Tours ou une grande dispute idéologique.

Et c’était le temps où, pour lancer un magazine, on couvrait les murs de toutes les villes de France de portraits géants d’écrivains photographiés avec, à la main, le nouveau titre et, en légende, « Le Point, je sais pourquoi je le lis ».

Je n’y tenais pas encore ce Bloc-notes (pour cela, je devrai attendre le 20ème anniversaire du puîné des news français).

Mais je me souviens de Georges Suffert chroniquant Les Indes rouges, mon premier livre.

Je me souviens de l’extraordinaire atelier d’écriture qu’était ce magazine d’auteurs où, de lui, Suffert, à Jean Schmitt, Pierre Billard, Dominique de Montvalon, Michel Colomès, le grand connétable François Nourissier, bientôt Catherine Pégard et Marie-Françoise Leclère, et, bien entendu, Claude Imbert, officiaient quelques-unes des plumes les mieux acérées de Paris.

Je me souviens, chez lui, Claude, rue du Cherche-Midi (tout un programme !), d’un premier déjeuner où il fut généreusement curieux d’un jeune normalien (un peu aventurier, immensément épris de littérature…) avec qui il pouvait parler de Sénèque, réciter une églogue des Bucoliques ou deviser des vertus ajoutées du pyrrhonisme (pour le doute), de l’épicurisme (pour l’art de vivre) et du stoïcisme (pour, un jour, celui de mourir).

Et je me souviens de son premier édito, qu’il eut la délicatesse de ne pas signer et qui se terminait par la formule reprise en une du journal d’aujourd’hui : « Une équipe de pensée qui a choisi de ne désespérer de rien ».

Je n’appartenais pas encore, je le répète, à l’équipe.

Mais la formule était magnifique.

J’aimais qu’on puisse choisir de ne pas désespérer.

J’aimais que le désespoir fût une donnée et son refus une exigence.

J’aimais son pessimisme à peine secret (toutes choses, à bien y regarder, sont fondamentalement désespérantes) et son optimisme de principe (faire comme s’il y avait une issue et, à force de parier, arriver parfois à la frayer).

J’aimais que Claude dise « rien » et que rien, vraiment rien, c’est-à-dire, si les mots ont un sens, ni la politique, ni la morale, ni les questions métaphysiques, ne doive, dans son esprit, échapper au périmètre de sa maxime et à la prescription de ne pas pantoufler dans le désespoir.

Et quand, trois ans plus tard, débuta l’aventure des nouveaux philosophes, c’est-à-dire d’une école de penseurs qui étaient à la fois les plus mélancoliques des hommes (trop de mal fait au nom de l’espérance et de sa violence !) et les plus impénitents des activistes (soutien aux dissidents, aux droits de l’homme, à l’héroïsme tragique de ceux qui avancent d’autant mieux qu’ils n’ont, devant eux, ni promesse ni horizon), je ne fus pas étonné de voir ce journal au premier rang de ceux qui nous soutinrent.

Cinquante ans plus tard, le mot n’a pas vieilli.

Ne s’applique-t-il pas à ceux qui refusent de tenir pour le fin mot de son Histoire le face-à-face, en France, de la droite la plus bête et de la gauche la plus réac du monde ?

À ceux qui, en Occident, ne se résignent pas à ce mortel combat : les policiers de la pensée, d’un côté, appelant à purger les langues de tout ce qui, en elles, rappelle l’histoire des offenses faites à l’humain, et les apôtres, de l’autre, d’une liberté d’expression réduite au droit de blaguer comme des beaufs ou de se vautrer dans l’infamie antisémite, négationniste, raciste ? Ne pourrait-il être le viatique des incrédules définitifs qui n’acceptent ni le prométhéisme béat des vieilles philosophies progressistes (se mettre bien dans le sens de la marche du train de l’Histoire et attendre que ça se passe) ni le déclinisme des attardés du spenglérisme (fanatiques de la poussière… volonté de néant érigée en lucidité… avenir de nos regrets…) ?

Pour ma part, repensant à l’aventure finalement mêlée de ce journal et de ma vie, je comprends que ce mot aurait pu m’être un viatique dans bien des batailles dans lesquelles j’ai avancé tête baissée, sans certitude de réussir, parfois contre toute raison, mais avec détermination.

Et il le fut, à coup sûr, pour m’en tenir à la seule actualité, durant ces six derniers mois où, sur le terrain comme dans ces colonnes, je me suis évertué à faire entendre que, dans la guerre de civilisation livrée par la Russie à l’Ukraine et à l’Europe, la victoire ne reviendrait pas à la « deuxième armée du monde ».

C’est rare, un journal qui a la foi sans avoir le goût de l’absolu.

C’est beau une aventure de presse qui est aussi une expérience de pensée.

Longue vie aux survivants et successeurs de la compagnie voulue par Claude Imbert.

Venez à eux, lecteurs qui avez su renoncer aux prières matinales de la presse qui croit trop.

Puisqu’il est sans horizon, notre avenir est sans limite.


Autres contenus sur ces thèmes