Grand entretien dans Le Figaro à propos de L’Esprit du Judaïsme (le 4 février 2016)

BHLEDJFIGARO

INTERVIEW – Dans L’Esprit du judaïsme, le philosophe poursuit, en philosophe mais aussi en homme, sa réflexion sur ce qu’est le judaïsme. Il se confie au Figaro.

Bernard-Henri Lévy n’est pas assimilable à sa caricature. Il y a un premier trait, celui du flamboyant acteur de l’histoire contemporaine dressé sur toutes les barricades de la planète. Il y a son acronyme, «BHL», devenu un sigle sous la lumière artificielle des plateaux télévisés. Enfin, comme un capitaine d’industrie qui aurait réalisé un investissement à haut risque, il y a celui qui s’est engagé, corps et biens, pour la guerre en Libye mais dont beaucoup moquent aujourd’hui «l’échec». Une source constante taraude cet homme insaisissable, comme une fidélité irrépressible, son «judaïsme». Ce laïque n’est pas religieux, comme il l’avait écrit il y a trente-sept ans dans Le Testament de Dieu, mais il éprouve la nécessité de creuser plus avant au cœur de ce qu’il est et de ce qu’est le judaïsme, en philosophe mais aussi en homme, plus libre et profond que ne le laissent croire les réductions médiatiques. Cela donne L’Esprit du judaïsme, qui éclaire beaucoup plus loin que tant de lumignons actuels et nous rappelle qu’il est d’abord un écrivain.

LE FIGARO. – Votre livre sonne comme une défense du judaïsme: serait-il si affaibli qu’il ait besoin d’être défendu?

Bernard-Henri LÉVY – Le judaïsme, non. Mais les juifs, oui. L’antisémitisme est en train de devenir cette religion planétaire dont j’annonce et redoute l’avènement depuis trente ans. Et, contre cette nouvelle haine ou, plus exactement, contre cette haine ancienne mais qui se donne des habits neufs, il faut, plus que jamais, les défendre.

Quels sont ces habits neufs?

L’antisémitisme d’aujourd’hui s’appuie sur trois propositions. Les juifs sont les amis d’un État assassin: c’est l’antisionisme. Les juifs sont des trafiquants de mémoire, ils se servent de leurs martyrs pour intimider le monde: c’est le négationnisme. Les juifs, enfin, sont haïssables parce qu’ils monopolisent le capital mondial de compassion disponible et qu’ils empêchent les hommes de s’émouvoir sur le sort, par exemple, des Palestiniens: c’est le thème, idiot mais terriblement efficace, de la compétition victimaire. Ces trois propositions sont les trois composants d’une véritable bombe atomique morale. Si on les laisse s’assembler, faire nœud, être mis à feu, l’explosion sera terrible. Car il sera de nouveau possible, pour de larges masses d’hommes et de femmes, d’être antijuifs en toute conscience.

N’exagérez-vous pas ce risque?

Non. Car la vraie question de l’antisémitisme a toujours été de trouver les arguments, les mots donnant à sa passion une forme de rationalité et, au fond, de légitimité. Haïr sans en avoir l’air… Faire le mal en donnant le sentiment que c’est un bien… Dire: «Nous n’avons rien contre les juifs, mais ils ont tué le Christ (l’Église), mais ils l’ont inventé (Voltaire), mais ils sont les amis du grand patronat et les ennemis de la classe ouvrière (les socialistes du début du XXe siècle)…» Telle a toujours été la démarche… Eh bien, c’est la même chose, aujourd’hui, avec ce cocktail détonant qu’est l’association de l’antisionisme, du négationnisme et de la compétition mémorielle: ensemble, les trois peuvent de nouveau donner le sentiment que l’antisémitisme est un discours, certes regrettable, mais normal, presque salubre.

Le judaïsme lui-même ne s’est jamais aussi bien porté…

Oui. Parce que les juifs, face à cela, craignent de moins en moins d’affirmer leur judaïsme. Longtemps, ils ont eu la tentation de l’ombre. Longtemps, jusqu’à la génération, en fait, de mes parents, ils ont été tentés de penser: «Il faut en faire le moins possible, donner le moins de prise possible à l’ennemi, car l’affirmation juive est source de malheur.» Eh bien, ce temps-là est révolu. Et je crois que les juifs de France ont globalement compris que c’est en se cachant qu’on se désarme et en s’affirmant qu’on se renforce.

Que s’est-il passé pour qu’on en arrive là?

Une révolution philosophique avec Emmanuel Levinas nous rappelant qu’il y a autant de pensée dans une page du Talmud que dans un dialogue de Platon. Une révolution littéraire avec Albert Cohen et ce prodigieux Belle du Seigneur dont le personnage principal, Solal, aura été le premier juif éclatant, solaire, beau de l’histoire de l’imaginaire français. Et puis un ébranlement politique avec l’histoire des contemporains de Benny Lévy, cet ancien chef des maoïstes français devenu le secrétaire de Sartre et substituant au projet révolutionnaire de sa jeunesse une aventure messianique. Les juifs français d’aujourd’hui sont les héritiers de ces trois gestes. Ce sont eux, ces trois gestes, qui font que l’identité juive peut être une identité heureuse et nouer, à partir de là, sans honte quoique sans orgueil, un dialogue fécond avec les autres.

Sans orgueil? Vous avez tout de même cette phrase: «Les juifs sont forts, voilà la vérité.»

Oui. D’abord parce qu’ils ont, eux qui ont toujours été si seuls, des alliés solides – à commencer par les Chrétiens. Ensuite parce que leurs ennemis sont idiots, illettrés, véritables crânes rasés de la pensée – rien à voir avec les Céline ou les Paul Morand, qui avaient, hélas, du génie. Et puis parce qu’ils sont forts, enfin, d’une force intérieure dont les antisémites, de gauche comme de droite, n’ont pas la moindre idée – et qui est la force de l’esprit.

C’est le titre de votre livre, L’Esprit du judaïsme. Qu’entendez-vous par là?

Si je devais le dire d’un mot: la confiance dans l’intelligence. L’idée qu’une parole ne vaut, et n’est éventuellement sainte, que si elle est commentée, discutée, reprise à l’infini, étudiée. Le contraire, autrement dit, du dogmatisme. L’inverse de la pensée figée qui répète bêtement des idées toutes faites, ressasse sans comprendre et revêt, dit le Talmud, «des vêtements déjà portés par d’autres». L’esprit du judaïsme, au fond, c’est ce qui s’oppose à l’orthodoxie – à toutes les orthodoxies.

Vous évoquez toutefois avec tendresse les juifs orthodoxes de Jérusalem…

L’orthodoxie, je vous le répète, c’est la pensée qui s’arrête, le mécanique plaqué sur du vivant, l’esprit qui s’assoupit et cesse de travailler. Or les hyperreligieux de Jérusalem, enfermés dans leurs yeshivas, plongés dans le mystère de leurs lettres de feu, les interrogeant inlassablement pour en faire surgir un sens toujours nouveau, sont souvent le contraire de cela et ne sont donc pas, au sens strict, des orthodoxes. On n’est pas orthodoxe quand on lit trop le Talmud. On l’est quand on ne le lit plus assez. Ou quand on cesse, en tout cas, de le lire avec la liberté d’invention qui fut le propre des vrais maîtres.

C’est le «génie du judaïsme» dont vous parlez?

Oui. Avec, évidemment, la référence au «génie du christianisme» de Chateaubriand. Qu’est-ce que le christianisme a apporté au monde, demandait Chateaubriand au lendemain d’une Révolution française qui avait, dans le plus pur style Daech, saccagé les autels, vandalisé les églises et décapité les statues de rois? Eh bien, je pose la même question, mais à propos du judaïsme: ce qu’il ajoute au monde, de quoi il enrichit le reste de l’humanité, cette part de poésie et de beauté, ce sens de l’éthique, ce sens de l’humain dont les humains seraient amputés si, ce qu’à Dieu ne plaise, il n’y avait tout à coup plus de juifs.

Est-ce là «l’universel secret» que vous évoquez?

Exactement. Le juif, c’est comme un petit fantôme qui accompagne les nations en secret dans leur long cheminement, dans leur rencontre avec elles-mêmes, peut-être dans leur épanouissement ou leur rédemption. Il le fait discrètement. En silence. Il est comme ce sable de l’annonce faite aux patriarches («Ta descendance sera comme le sable de la mer»), mais un sable qui se mêlerait au limon des nations pour en conjurer la ténèbre, la lourdeur, la part nocturne et dangereuse. C’est le vrai sens de l’élection. «Élu», en hébreu, veut dire littéralement «trésor». Et je crois que la singularité juive est le trésor secret des nations.

Parmi ces apports du judaïsme, vous avez un chapitre consacré à la France…

Vous connaissez, n’est-ce pas, le titre du best-seller antisémite d’Édouard Drumont, La France juive ? Eh bien, j’ai voulu prendre ce titre à la lettre et, en quelque sorte, le retourner. Et j’ai cherché ce qui, dans le corps de la France, dans son âme, dans son génie singulier, n’existerait pas sans l’apport de ce génie juif que les salopards, genre Drumont et les Drumont d’aujourd’hui, rêvent d’expulser. La réponse est, du coup, assez surprenante. J’ai découvert que la langue française, par exemple, doit beaucoup à l’hébreu. Je montre que notre idée du droit, des droits de l’homme, du contrat social et républicain, doit énormément au paradigme du royaume des Hébreux tel qu’on le trouve dans le livre de Samuel. Et puis il y a la colossale affaire Proust, ce juif secret, ce quasi-marrane, dont je montre qu’il était un lecteur du Zohar, qu’il a construit toute la Recherche comme une sorte de nouveau Talmud et que son judaïsme a fonctionné comme un puissant levier pour relever une littérature française qui, de Mallarmé à Dada et de Rimbaud à Lautréamont, était en train d’expérimenter toutes les façons qu’a une littérature de mourir…

Votre livre éclaire votre engagement en Libye. Regrettez-vous celui-ci?

Pas le moins du monde. Mais je me suis demandé, en revanche, ce qu’un homme comme moi avait bien pu aller faire dans la galère de cette Libye qui n’était, pour paraphraser une dernière fois Proust, franchement pas mon genre. Et là s’est imposé le nom de Jonas, le prophète Jonas, qui est l’une des figures les plus énigmatiques de l’Ancien Testament car il est, comme vous le savez, le seul de tous les prophètes à qui il est ordonné d’aller chez l’ennemi, au contact du pire, pour y tenir une parole de vérité. C’est ça pour moi l’expérience libyenne. C’est cet impératif d’aller au devant, non seulement de l’autre, mais de l’altérité en ce qu’elle a de plus radical. C’est, précisément, ce que j’ai fait.

Et si ça tournait mal?

Je vous dirais qu’on peut avoir transitoirement tort et absolument raison. Autrement dit: admettons que l’islamisme radical, par exemple, triomphe à Tripoli – ce qui, par parenthèse et contrairement à ce qui se répète partout, n’est, pour l’heure, absolument pas le cas. L’histoire des hommes est longue. Les idées justes y prennent leur temps pour cheminer, se perdre et revenir. Mais elles sont là. Elles s’inscrivent dans cet autre temps, ce temps secret, qui est comme le conservatoire du vrai. Et vous verrez qu’un jour ceci apparaîtra: dans la longue histoire, si tumultueuse, si pleine de malentendus, des relations entre le monde arabo-musulman et l’Occident, il y aura eu un moment, un seul, mais décisif, où l’on aura vu des aviateurs français et américains, des présidents Sarkozy et Obama prendre pour la première fois le parti d’un peuple contre son tyran. C’est très important. C’est, d’ores et déjà, une date majeure dans le calendrier métapolitique de notre temps

Ce livre, votre trentième, est donc le livre d’une vie?

C’est, en tout cas, le plus intime. Celui où je suis allé le plus profondément en moi. Et puis le seul de tous mes livres dont je m’aperçois que j’aurai différé l’écriture pendant plus de vingt ans. J’y songe depuis la guerre de Bosnie. Je l’ai plusieurs fois abandonné puis repris. Et j’ai décidé de l’achever, là, dans l’anxiété et la rage, face à cette France que j’aime tant mais qui est tout de même aussi celle de l’assassinat d’Ilan Halimi, de cette école toulousaine où l’on tue une fillette d’une balle dans la tête juste parce qu’elle est juive ou celle des manifestations propalestiniennes où l’on crie «mort aux juifs» dans les rues de Paris. La question fondamentale du livre reste, pour autant, celle que je laissais en suspens, il y a trente-sept ans, dans Le Testament de Dieu : en quoi importe-t-il à l’économie, non seulement du monde mais de l’Être, que perdure l’exception juive?

Mais pourquoi écrivez-vous que «Dieu est en retrait»?

C’est, je crois, l’expérience juive fondamentale. Et, probablement aussi, la grande différence avec le christianisme. Le chrétien croit ; le juif sait. Pascal joue le pari ; Maïmonide la connaissance. L’expérience chrétienne, dans ce qu’elle a de plus génial et de plus beau, suppose le saut dans la foi, la communion avec le Seigneur ; l’expérience prophétique, dans son propre et prodigieux génie, est plutôt celle du ciel vide et du Dieu qui, comme chez les kabbalistes, se retire du monde et menace de le décréer. Je vais trop vite, bien sûr. Jean-Luc Marion, mon condisciple de la Rue d’Ulm, me répondrait que la foi, elle aussi, est un savoir et que le chrétien reste un juif dérivé. Mais enfin c’est tout de même, en gros, en très gros, ma vision de la chose.

Dieu est là pour autant…

Oui… Il est là sans l’être. Il a créé le monde – mais peut, tout aussi bien, le décréer. C’est l’intuition si belle, et si terrible, de Rabbi Haïm de Volozhin, l’un des inspirateurs permanents du livre.

En quoi croyez-vous au fond?

Je crois, encore une fois, que la question n’est pas de croire mais de savoir. Ou, si vous préférez, que la question de la croyance en Dieu, de l’existence de Dieu, de sa volonté bonne ou non, de ce Dieu personnel qui a voulu le mal ou qui l’a fait malgré lui, n’est centrale que si on regarde le judaïsme avec les lunettes de l’entendement chrétien et, en particulier catholique. Levinas l’a parfois fait. Rosenzweig aussi. J’essaie de résister à la tentation.

Votre sœur, convertie au christianisme, décrit dans un livre récent une communion mystique avec le Christ?

Nous en parlons souvent. Nous sommes restés très proches et elle demeure – est-il besoin de le préciser? – ma petite sœur chérie. Mais j’avoue que je n’ai pas compris. J’ai lu son livre. Il est beau. Mais, avec cette volonté de sauter les degrés, de courir à la conclusion qu’est la communion, avec cette façon de brûler les étapes pour arriver, en avance, au «Arrive Feu» de Hölderlin, elle se situe dans un imaginaire qui n’est tout à coup plus le mien. Alors, nous en parlons, oui. J’essaie de la mettre en garde contre la radicalité où elle me semble, parfois, tentée de s’engager. Mais je ne suis pas sûr que nous nous comprenions encore. Au stade où elle est parvenue, seule une dispute à l’ancienne, une disputatio, pourrait peut-être permettre d’y voir clair. Je ne sais pas.

Est-ce la personne du Christ qui vous trouble?

Non. Pour moi, le Christ est un grand juif, d’exception, mais c’est un juif quand même et je n’ai jamais eu de problème particulier avec ça. Le problème, c’est la foi, cette foi de ma petite sœur qui diffère, oublie, jette aux orties le commandement «Tu feras et tu entendras», qui est le cœur de mon judaïsme mais dont je vois bien qu’elle a perdu le sens.

Cet article est publié dans l’édition du Figaro du 04/02/2016.

http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2016/02/03/31003-20160203ARTFIG00295-bernard-henri-levy-l-identite-juive-peut-etre-une-identite-heureuse.php

 

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