Interview de Bernard-Henri Lévy pour l'Oukrainska Pravda, à propos de la représentation d'Hôtel Europe à Kiev, le 21 février (version française traduite de l'ukrainien)

BHL - Petro PorochenkoVotre pièce de théâtre, Hôtel Europe, jouée à Kiev : quel sens cela a-t-il ?

C’est ma modeste, très modeste contribution aux cérémonies du premier anniversaire du Maidan. J’étais là dès le premier jour ou presque. Je suis heureux d’être de nouveau là en ce jour si important. Et ce dont je suis très heureux aussi c’est d’y être pour ce que je suis vraiment : c’est-à-dire un écrivain.

D’où l’idée de donner cette pièce à l’Opéra de Kiev est-elle venue ?

Je l’avais déjà fait, l’été dernier, à Odessa. C’était l’initiative d’un jeune intellectuel américano-ukrainien qui s’appelle Vlad Davidzon et qui est aussi mon ami. Comme ça avait bien marché, il a, avec Régina, son épouse, proposé de recommencer ici, à Kiev, dans cette circonstance si solennelle qu’est, donc, l’anniversaire du Maidan. Le Président Petro Poroshenko l’a su et a fait en sorte que je le fasse à l’Opéra. Un mécène, Victor Pinchuk, s’est joint à ma propre Fondation pour rendre l’événement possible. Et voilà. Samedi soir, à 19h, le peuple du Maidan, les combattants retour du front et en permission, les intellectuels de la ville, les amateurs de théâtre, les simples citoyens, verront un écrivain français, seul en scène, accomplir cette « performance philosophique et littéraire » : un plaidoyer ardent, passionné, sans concession, pour la révolution démocratique ukrainienne.


Ce titre « Hôtel Europe » : il s’agit bien d’une métaphore ?

Oui. Et une métaphore terrible. L’Europe réduite à un hôtel. A un lieu d’échange et de passage. N’est-ce pas ce que nous avons vu depuis le début de la guerre avec Poutine ? N’est-ce pas cette image lamentable d’elle-même que l’Europe a donnée en se portant si timidement, si faiblement, au secours des Ukrainiens ? Cette pièce est une protestation contre cette lâcheté de l’Europe. C’est un Manifeste pour les valeurs que défend l’Ukraine, qui sont les valeurs mêmes de l’Europe et que l’Europe, hélas, est en train de désavouer. Il est minuit moins cinq à Kiev. J’espère que l’Europe s’en rend compte. Sinon, si elle laisse dépecer l’Ukraine, c’en est fini de son leadership moral, de son autorité politique, de son identité même – elle sera morte.

Vous étiez sur la place Maidan il y a un an. Qu’est-ce qu’il a changé depuis ?

Le courage dans la durée. La vaillance dans la rigueur de l’hiver et l’anxiété. La résistance qui ne faiblit pas malgré les linceuls qui reviennent à Kiev, les familles endeuillées, la terreur de savoir qu’un proche, un parent, est au front et peut ne pas revenir.

Donc vous continuez à suivre la situation en Ukraine ?

Bien sûr. Plus que jamais. Et, je dois vous le dire, avec une inquiétude grandissante. La poche de Debaltsevo par exemple. Ces trois brigades – en tout, 8000 hommes – encerclées par les chiens de guerre à la solde de Poutine. Sortiront-ils ? Comment ? Et qui se portera garant de leur sauf conduit ? Voilà une vraie question. Dont les parrains de l’accord de Minsk devraient, très vite, s’emparer.

Vous croyez à ce cessez-le feu ?

Au moins permet-il à l’Ukraine deux choses. D’abord sauver ces 8000 hommes qui pouvaient très bien, sans cela, être massacrés. Et, ensuite, gagner un peu de temps afin que les Américains se décident à rééquilibrer le rapport de force en livrant à leur allié les armes sans lesquelles il sera inévitablement défait.

Vous semblez pessimiste…

Oui. Parce que c’est déjà un miracle que l’armée ukrainienne ait pu tenir si longtemps. Un miracle de foi et de bravoure. Mais je sais qu’aujourd’hui elle manque de tout : armes défensives, offensives, munitions, transmissions. La seule chose qui ne manque pas c’est, encore une fois, l’esprit de résistance et le courage. J’ai encore pu le constater dans le Donetsk, la semaine dernière, où j’étais avec Petro Poroshenko la nuit du massacre de Kramatorsk. Mais, hélas, ça ne suffira pas. On ne gagne une guerre ni avec des couvertures ni avec de grandes âmes.

Est-ce que le monde se rend compte qu’en Ukraine, c’est la guerre avec la Russie, et pas une « crise » ou une « rébellion » ?

Pas assez, en effet. L’Europe a tendance à avaler les bobards de la propagande poutinienne. Ou peut-être y a-t-elle intérêt, je ne sais pas. Mais ce dont je suis sûr c’est qu’en s’aveuglant de la sorte, elle fait un très mauvais calcul. Elle ne se rend pas compte que l’ennemi de Poutine, par-delà l’Ukraine, c’est l’Europe. Elle ne se rend pas compte que Poutine a un vrai projet géopolitique qui s’appelle l’Eurasie et dont le but ultime est de mettre l’Europe à genoux. Vous êtes aux avant-postes. Nous sommes juste derrière. C’est l’un des messages de ma pièce.

Que devrait faire l’Ukraine, alors, pour être mieux entendue ?

Je ne sais pas. Non, franchement, je ne vois pas ce que l’Ukraine devrait faire de plus ou de mieux. Petro Poroshenko a été exemplaire pendant ces négociations de Minsk. Il a fait la preuve d’un sang-froid extraordinaire malgré la pression politique et morale qui pèse sur ses épaules. La lutte pour la réforme de l’Etat, dans le même temps, a été mise en route. L’esprit du Maidan n’a pas été trahi. J’ai rarement vu, franchement, un pays se tenir aussi bien, et aussi droit, au milieu d’une guerre pareille. Quand le personnage de ma pièce, l’écrivain qui monologue pendant 1h30, se prend à rêver d’un gouvernement imaginaire mais idéal, quand il donne le ministère de l’Education non nationale de l’Europe à Diderot, quand il met Jan Karski aux Affaires étrangères, les Pussy Riot aux Droits des femmes, Salman Rushdie à la Laïcité, Sartre à l’Etre et Pessoa au Néant, Soljenitsyne à la Justice et Camus à la Jeunesse, quand il donne la Cavalerie à Isaac Babel et la Beauté à la Joconde, la Jalousie à Proust et les Finances à Mère Teresa, quand il recrée un ministère des Cultes qu’il donne à Voltaire, quand il imagine, dans son délire, un portefeuille des Grands Escaliers qu’il offre à Eisenstein, à qui donne-t-il le Portefeuille de la Résustance ? A Petro Poroshenko…


Est-ce que la France est l’amie de l’Ukraine ?

Tout dépend de qui vous parlez. L’extrême-droite, c’est-à-dire le Front National qui représente tout de même entre en tiers et un quart de l’électorat, est à la botte et à la solde de Poutine. Une grande partie des milieux d’affaires trouvent que cette politique de sanctions commence à coûter cher et qu’il vaudrait peut-être mieux faire son deuil définitif de la Crimée, du Donbass et du respect des traités, si c’est la condition pour revenir au « business as usual ». Mais Hollande, en revanche, est parfait. Il est, lui, un vrai ami de votre pays. Et c’est, pour l’heure, le plus important.


Où est-on avec les Mistrals ?

Je suis convaincu qu’ils ne seront pas livrés.

La thèse qui circule assez souvent, c’est qu’un pressentiment de guerre est dans l’air. On trace des parallèles entre la situation présente et la situation en 1914….

C’est un autre thème de la pièce. C’est même son point de départ. Un écrivain à qui on a demandé d prononcer un grand discours pour le centième anniversaire du déclenchement de la guerre de 1914. Il n’y arrive pas. Le discours ne prend pas forme. Peut-être, en effet, parce que les similitudes avec aujourd’hui sont trop vertigineuses.

Sentez-vous la fin de la « belle époque » du 21ème siècle ?

Je sais, en tout cas, qu’il y a eu une grande espérance à la fin du siècle vingtième. C’était l’espérance d’en finir avec les totalitarismes. C’était l’idée de la Maison Commune européenne se retrouvant enfin sous pavillon démocratique. C’était la révolution libérale en Russie, en Ukraine, ailleurs. Et je sens, oui, qu’il y a de forces qui, aujourd’hui, voudraient figer les choses ou, pire, revenir en arrière. C’est la raison pour laquelle il faut à tout prix arrêter Poutine. Vous Ukrainiens êtes aux avant-postes. Et je serai, ce samedi, plus que jamais à vos côtés.

L’Ukraine a-t-elle, selon vous, des chances de gagner cette guerre ?

Oui, parce que sa cause est juste. Oui, parce qu’elle s’est dotée, en un an, d’une armée motivée, aguerrie et, surtout, je vous le répète, d’une stupéfiante bravoure. Mais la disproportion des forces est écrasante. Et il est urgent que les grandes démocraties, France et Etats-Unis en tête, trouvent le moyen de rétablir l’équilibre – ou, à défaut, de stopper le prédateur Poutine. A l’heure où je vous parle, Debaltsevo, malgré l’héroïsme de ses combattants, est peut-être en train de tomber. Si c’était le cas, ce serait une honte. Pas pour l’Ukraine qui aura fait tout ce qui est humainement possible pour sauver l’honneur et gagner. Mais pour la communauté internaitonale qui, elle, n’aura rien fait et portera la responsabilité du désastre. Il est 22h à Paris. Presque minuit – mais, là, sans métaphore – en Ukraine. La nuit qui commence, je la passerai à veiller – en me tenant à l’affût des nouvelles de Debaltsevo ; et en dirigeant toutes mes pensées vers les braves combattants de Debaltsevo/..

http://life.pravda.com.ua/person/2015/02/18/189573/


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