Iran : quand le monde retient son souffle… (Le Point, le 10 juin 2010)

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C’est donc il y a un an, exactement un an, que Mahmoud Ahmadinejad a volé leur vote aux Iraniens.
C’est il y a un an, presque exactement un an, que le peuple de Téhéran a commencé de descendre dans la rue pour dire sa colère, sa révolte, son espoir dans un futur démocratique et dans le changement.
Et l’on ne sait trop, à la veille de cette date anniversaire qui est aussi, hélas, celle de la sanglante répression qui s’ensuivit, ce qu’il faut, au juste, souhaiter pour les femmes et les hommes d’Iran.
D’un côté, bien sûr, la plupart des signaux qui nous parviennent disent une société ouverte, vivante, en rupture avec des dirigeants déshonorés et qui jamais plus ne se reconnaîtra dans une République islamique nécrosée, à bout de souffle.
Le dernier livre d’Armin Arefi, par exemple, ce florilège d’interviews, rencontres, choses vues dans l’Iran des blogueurs intrépides, des twitts rebelles, du maquillage des femmes conçu comme art de combat ou des bouts de tissu vert portés au poignet comme marque de défi à l’Ordre des turbans, raconte de l’intérieur (« Rubans et turbans », Denoël) un Iran nouveau, joyeux, tragique quand il a le visage ensanglanté de Neda, Taraneh ou Sorhab, ces victimes, parmi tant d’autres, de la violence d’il y a un an – mais qui, je le répète, ne rentrera plus jamais dans le rang.
Et quant aux perspectives politiques du mouvement, quant à cette désunion des insoumis qui donne, comme toujours, son reste de force aux assassins, j’annonce à ceux qui s’en désolent cette nouvelle peut-être plus décisive qu’il n’y paraît : la conférence de presse unitaire abritée, demain vendredi, sur le Net, par la revue La Règle du jeu et où se retrouveront des représentants de toutes les nuances de l’opposition – ce vendredi, oui, sur laregledujeu.org, entre 14  h 30 et 17 heures, heure de Paris, le premier débat « online » entre des personnalités aussi diverses que le cinéaste Mohsen Makhmalbaf ; le fondateur de la « Vague verte », Amir Jahanchahi ; le Kurde Abdullah Mohtadi ; l’âme de la résistance baloutche, Reza Hosseinbor ; le fils, Hassan, du grand ayatollah Shariatmadari ; le royaliste constitutionnel Mehrdad Khonsari ; le porte-parole du mouvement Vert, ancien membre fondateur des Gardiens de la révolution, Mohsen Sazegara ; la militante du droit des femmes Mehrangiz Kar ; j’en passe.
Mais, de l’autre côté, il faut être sourd pour ne pas entendre l’écho de la contre-mobilisation qui se prépare et dont on peut supposer que, comme la dernière fois, elle ne fera pas de quartier.
Il faut être irresponsable – sourd et, donc, irresponsable – pour ne pas prêter l’oreille au message adressé par le régime quand, vendredi dernier, date anniversaire de la mort de Khomeyni, devant une foule immense amenée des villes petites et moyennes de l’Iran profond par 50 000 bus spécialement affrétés à cet effet, le propre petit-fils de l’imam, Hassan Khomeyni, connu pour ses sympathies progressistes, fut chahuté, conspué et finalement obligé de quitter le mausolée sous haute protection de ses gardes du corps.
Et comment tenir pour rien, enfin, les menaces à peine voilées proférées le même jour, dans un de ses très rares discours, par le Guide suprême Ali Khamenei évoquant les événements de 1979 et rappelant que « certains de ceux qui ont accompagné l’imam dans l’avion de Paris à Téhéran ont ensuite été pendus pour avoir trahi » ?
L’Iran, plus que jamais, est à la croisée de ses destins.
La demande de manifestation déposée, pour ce 12 juin, par Mehdi Karoubi, Mir Hossein Moussavi ainsi que par les leaders de huit associations réformatrices, signifie à la fois que l’opposition ne craindra plus, ce coup-ci, comme le 11 février dernier, jour anniversaire de la naissance de la République islamique, d’investir la rue – mais que les miliciens, à la solde du ministère de l’Intérieur, seront là pour, s’il le faut, écraser à nouveau le mouvement dans le sang.
En sorte que les amis de l’Iran, les partisans de « Où est mon vote » et de son insurrection civique et pacifique, les hommes et les femmes qui, en Occident, ont précieusement gardé dans leur cœur l’image de Neda, la jeune fille de 26 ans tuée donc à bout portant par le milicien bassidji Abbas Kargar Javid et devenue, depuis, le symbole de l’Iran libre, n’ont d’autre choix, à l’heure où j’écris ces lignes, que de retenir leur souffle, prier quand ils savent prier, attendre, espérer – et puis dire aussi aux quelques-uns qui, parmi eux, ont une voix qui porte en Iran que le moindre de leurs gestes, de leurs mots ou de leurs silences sera scruté à la loupe par les protagonistes d’un affrontement qui, s’il se déroulait à huis clos, tournerait, sans nul doute, à la tragédie.
Avis à Barack Obama dont l’étrange message de Nouvel An conjointement adressé, il y a trois mois, au régime et au peuple iraniens consterna ses admirateurs à Téhéran.
Avis aux dirigeants européens qui ont su, mieux que lui, tenir le langage de la fermeté mais n’ont pas toujours perçu, semble-t-il, l’enjeu de ce qui s’annonce comme « le » grand rendez-vous démocratique de ce début de XXIe siècle.
Tous doivent savoir et, surtout, dire qu’il n’y a qu’une issue possible à l’impasse où Ahmadinejad tente d’enfermer son pays et, avec son pays, le monde : le renforcement, de toutes les façons concevables, des forces hostiles au régime ; le renversement, aussitôt que possible, de ce régime par son peuple qu’il terrorise ; entre les mollahs et la guerre, il y a une troisième voie, et une seule – celle de la démocratie.
Bernard-Henri Lévy


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