Jacques Derrida

jacques derridaPas de rapport entre la pensée de Bernard-Henri Lévy et celle de Jacques Derrida, l’autre caïman de l’Ecole (dans le jargon de l’Ecole Normale Supérieure, l’autre « agrégé-répétiteur » préparant les Normaliens à l’agrégation) ? Pas sûr ! Car le concept de déconstruction ou celui de différance sont en filigrane de la Barbarie à visage humain. Et, quant au primat de l’écriture sur la parole tel que Derrida le défend dans La Grammatologie, on en trouve aussi la trace dans certains textes de Bernard-Henri Lévy, notamment ses textes juifs. Même chose pour la conception « non-naïve » de la philosophie, pour l’idée d’une philosophie toujours-déjà instruite, toujours-déjà référencée, toujours-déjà pleine jusqu’à la gueule de textes dont elle est l’inlassable palimpseste: ce geste-là aussi, Lévy en fait grand usage et ce geste-là aussi lui vient de Derrida. Ajoutons à cela la référence à Artaud. L’importance de Mallarmé. La découverte de Levinas dont on peut supposer que le chapitre qui lui est consacré dans L’Ecriture et la Différence a forcément attiré l’attention du jeune Lévy bien avant qu’il ne s’attelle à l’écriture du Testament de Dieu. La figure de Derrida est également présente, derrière la silhouette de celui qu’il appelle « le vieux maître », dans l’autofiction intitulée Comédie (Grasset 1997). Elle est là quand Lévy rédige son grand mémoire sur Antonin Artaud dont nous avons déjà parlé ici, qui fut conçu et parlé dans le cadre du Séminaire de Derrida en 1970 et dont la légende veut que Lévy, sans l’intervention de ce dernier, l’aurait peut-être fait paraître, à compte d’auteur, dans la très peu recommandable maison d’éditions La Pensée Universelle. Et elle revient enfin, cette référence, à la mort de Derrida, quand Lévy lui rend hommage dans un beau texte paru dans Le Point en octobre 2004 et repris dans Questions de principe X sous le titre « Tombeau pour Jacques Derrida ». Je signale enfin l’existence d’un texte de jeunesse sur Jacques Derrida que Bernard-Henri Lévy avait écrit pour le Nouvel Observateur; que le responsable des pages littéraires, Guy Dumur, refusa parce que Lévy refusait d’écrire différance autrement qu’avec un « a » et qui parut finalement dans Le Magazine Littéraire avant d’être repris dans Questions de Principe 2 (pp. 72 à 78). Jacques Derrida a eu plus d’importance qu’on ne le croit généralement dans l’oeuvre et la vie de Bernard-Henri Lévy.
Mais le mieux est de citer de larges extraits du « Tombeau » d’octobre 2004. « Ce qui restera de Derrida, pour ma génération au moins, c’est un style, une méthode, qui font de la glose, du commentaire, du corps-à-corps avec les textes, la voie royale de la pensée. Ce qui restera de Derrida, c’est ce que nous appelions, Rue d’Ulm, la stratégie de la torchère : des blocs de pensée, des pans entiers de philosophie, jetés dans la raffinerie, engloutis, consumés, puis ressortant sous la forme d’un philosophème subtil et nouveau. Ce qui restera de Derrida, c’est l’idée, partagée alors par l’autre « caïman » de l’Ecole normale, Louis Althusser, selon laquelle la jeunesse d’un discours se mesure au grand âge de ses citations : non pas le neuf contre l’ancien, la grâce de l’inspiration contre le poids de la tradition, mais une parole dont l’originalité est proportionnelle à la quantité d’autres paroles qu’elle a traversées, relevées, et qu’elle s’est incorporées. Ce qui restera de Derrida, c’est la réconciliation de Husserl et de Spinoza, de la phénoménologie et du formalisme géométrique : aller aux choses mêmes, oui ; se soucier de politique, ô combien, surtout dans la dernière période, celle qui commence avec « Spectres de Marx » ; mais à condition de ne pas oublier que c’est en passant par les textes, en allant des textes aux textes, que l’on en arrive le plus sûrement aux choses – à condition de se souvenir de cette leçon qui fut, encore une fois, celle de tout l’« antihumanisme théorique » des années 60 et qui veut qu’une politique n’est jamais si juste que lorsqu’elle est instruite, savante, gorgée d’ellipses et de mémoire. » Puis : « Ce qui restera de Derrida, c’est une tentative – peut-être la dernière – de philosopher après Heidegger au sens où le XIXe siècle voulut philosopher après Hegel. Ce qui restera de Derrida, c’est une lecture de Heidegger – peut-être la seule – s’efforçant de penser ensemble le fait que l’auteur de « Sein und Zeit » fut un authentique nazi en même temps que le plus grand philosophe du XXe siècle. Ce qui restera de Derrida, c’est, à la façon de Heidegger justement, une obscurité réglée qui, loin d’être l’effet de l’on ne sait quel goût du paradoxe ou coquetterie, aura été le signe même du travail de la pensée. Ce qui restera de Derrida, c’est son dialogue avec Mallarmé autant qu’avec Levinas ; avec Artaud, Celan, Cixous ou Sollers autant qu’avec Condillac ; ce qui restera de Derrida, c’est la promotion des écrivains au rang d’interlocuteurs philosophiques à part entière et c’est le fait, par exemple, que le dernier de ses concepts philosophico-politiques, la notion de « démocratie à venir » que sa mort laisse en souffrance, emprunte sa tessiture au « Livre à venir », de Blanchot. Ce qui restera de Derrida, c’est un style au sens classique du mot. Nous avions, depuis longtemps, cessé de nous voir au moment de l’affaire dite « de Cambridge » et de la levée de boucliers académiques suscitée par l’octroi, à l’auteur de « L’archéologie du frivole », d’un doctorat honoris causa. Mais je me rappelle ma joie quand j’appris que son crime était de professer des « doctrines absurdes » ne permettant plus de « distinguer entre fiction et réalité ». Et je me rappelle m’être dit : « voilà, oui, ce qui, un jour, restera de lui – une nouvelle illustration de la loi qui veut que les vrais philosophes, même et surtout professeurs, sont toujours de grands écrivains ».

Liliane Lazar.


Tags : , , , ,

Classés dans :