"J'ai peur que la civilisation européenne que j'ai tellement aimée ne disparaisse", interview de Bernard-Henri Lévy publiée dans Théâtral Magazine (Septembre-octobre 2014)

F18A5346Théâtral magazine : Pourquoi avoir choisi le théâtre plutôt que le cinéma ou l’essai ?

Bernard-Henri Lévy : Je ne sais pas. Ça s’est imposé comme ça. Ce que j’avais à dire, ce message à la fois fervent et triste, a naturellement pris la forme d’un monologue intérieur.

Quel a été l’élément déclencheur de ce monologue intérieur ?

Le sentiment que l’Europe était en train de s’éteindre, la conviction que les élections européennes qui allaient se tenir six mois plus tard allaient être une catastrophe. Je suis un vrai citoyen européen. J’habite Paris mais j’aime aussi être à Madrid, à Rome, à Berlin et j’observe que les questions européennes, dans toutes ces capitales, intéressent de moins en moins de gens. Et ce n’est pas qu’une impression. J’ai animé en 2013 au théâtre du Rond-Point une rencontre, sur le thème “Europe ou chaos”, avec des intellectuels comme Umberto Eco, György Konrád, ou Peter Schneider. Ecouter mes camarades m’a confirmé qu’il fallait intervenir d’urgence sur cette affaire. Mais l’Europe a-t-elle vraiment existé autrement qu’en idées ? Exister, cela veut dire avoir un sentiment d’appartenance. Donc, elle existait bien au début des années 90 quand l’Europe centrale a rejoint le giron européen, ou en mai 68 quand les étudiants français défilaient en criant « nous sommes tous des juifs allemands ».

Quels sont les signaux d’alarme

On voit resurgir des foyers de nationalisme dans tous les pays, il n’y a qu’à voir le score de l’extrême droite aux européennes. J’ai écrit cette pièce il y a neuf mois et elle prévoyait tout ce qui s’est passé, la montée du populisme, le retour du souverainisme… c’est un schéma qui rappelle ce qu’il s’est passé dans les années 30.

Qu’est-ce que vous attendez de cette pièce ?

Qu’elle provoque une prise de conscience, et qu’elle contribue à une contre-attaque des amis de la liberté contre la montée des nationalismes.

Et c’est de Sarajevo que cette contre-attaque pourrait partir puisque vous dites qu’il faudrait placer une cellule « Bosnie » dans chaque pays.

Oui, parce qu’il y a quelques lieux apparemment marginaux, mais où l’esprit de l’Europe souffle encore. La Bosnie en est un, l’Ukraine en est un autre. On y trouve la cellule souche de l’idée européenne encore très vivace.

Peut-être parce que les populations s’y sentent menacées ?

Peut-être. Mais nous sommes menacés, nous aussi, aujourd’hui. La stratégie de Poutine, c’est la déstabilisation de l’Europe. Et il est dangereux parce que les partis d’extrême droite des pays européens sont pour lui des alliés organiques. Je suis convaincu, en même temps, que résister à Poutine est plus facile qu’on ne le croit. En Bosnie, le jour où, sous l’influence des journalistes, des humanitaires et des intellectuels on a fini par obliger les assassins serbes à quitter les collines de Sarajevo, il n’y a pas eu de guerre mondiale ni régionale. C’était extrêmement facile.

Pourquoi avoir choisi de confier la mise en scène à Dino Mustafic, qui était caméraman à Sarajevo pendant la guerre ?

Parce que c’est un très grand metteur en scène. C’est vrai que je l’ai connu en 1993 à l’époque où je tour- nais Bosna ! et où lui archivait des images de combats pour l’état-major bosniaque. Mais c’est tout naturelle- ment, quand ce texte m’est venu, que j’ai pensé à lui.
 Avez-vous travaillé avec lui ? Il y a énormément de didascalies dans le texte, ce qui montre que vous aviez une idée de la mise en scène.
Pour moi, les didascalies sont capitales, aussi importantes que les dialogues. Et il y en a beaucoup dans la pièce parce que j’ai une idée extrêmement précise de la façon dont le drame doit se dérouler. Et donc, je n’ai pas eu besoin de travailler avec Dino puisque tout était écrit.

Avez-vous fait des lectures ensemble ?

Bien sûr. J’en ai fait avec lui et, aussi, avec Jacques Weber. On a fait un travail de dissection, presque de vivisection du texte. Ensuite pour la mise en scène proprement dite, je n’étais plus là.

Pourquoi Jacques Weber ?

Je l’ai connu par mon gendre, Patrick Mille, qui l’avait dirigé dans son film adapté de Mauvaise fille, le roman de ma fille. Et il y a eu une sorte d’évidence. C’est un acteur qui possède un incroyable clavier et une virtuosité sans pareille. C’est un acteur qui, de surcroît, porte avec lui toute une mémoire du théâtre classique et moderne. Pour moi, avoir Jacques Weber c’était un rêve. Et surprendre Jacques Weber, lui apporter quelque chose qu’il n’avait encore jamais joué, ce fut une grande, une très grande joie.

Et pourquoi ce titre, Hôtel Europe ?

L’action se passe à l’Hôtel Europe où j’ai habité lors de mon premier voyage à Sarajevo en mai 1992. Pour Dino aussi, c’est un lieu très important. Quelques mois après que j’y aie habité, l’hôtel a brûlé et l’une des premières missions que Dino ait faite pour les armées, c’était de filmer l’incendie. Hôtel Europe aussi parce que ça dit ce que l’Europe est en train de devenir, une espèce de lieu de passage.

Mais c’est peut être une étape nécessaire pour ranimer ce sentiment d’appartenance à l’Europe ?

Cela peut effectivement être une étape. On retrouve aussi cette idée dans la pièce, que nous séjournons tous à l’hôtel Europe.

C’est une pièce pessimiste.

Non, le cinquième acte délivre un message d’espoir. Cet intellectuel qui se cherche une bonne raison pour ne pas prononcer son discours, finit par trouver une bonne et vraie raison de le prononcer au contraire. C’est le coup de théâtre de la fin. Je crois, au fond, que l’Histoire marche par coups de force. Certains appel- lent ça des révolutions. D’autres des événements. Il faut un événement à l’Europe. Il faut une révolution culturelle, une révolution des esprits.

Et troquer les dirigeants actuels, trop fades, contre des poètes comme Dante ou Goethe…
C’est évidemment une métaphore.

Espérons que ces poètes aient des héritiers.

Comme vous. Vous pourriez y aller ?

Non. Parce que je ne saurais pas faire. Ma manière d’y aller, comme vous dîtes, c’est d’écrire cette pièce. C’est comme une bouteille à la mer. Il y a déjà un metteur en scène et un acteur qui s’en sont emparés, main- tenant c’est aux spectateurs de prendre la relève.
Propos recueillis par HC


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