Jean-Baptiste Descroix-Vernier, Nietzsche et les « voyous publics » (Le Point, le 26 novembre 2009)

Jean-Baptiste Descroix-Vernier, Nietzsche et les voyous publics

Sans doute l’opinion, en sa prodigieuse versatilité, est-elle déjà passée à autre chose.

Mais je veux tout de même revenir sur l’étrange aventure que vient de vivre mon ami Jean-Baptiste Descroix-Vernier – responsable, en dernier ressort, de l’entreprise Internet qui organisait, il y a dix jours, son « lâcher de billets » en plein Paris.
Lui qui n’aime que la discrétion, la solitude, sa péniche à Amsterdam, le silence de ses ordinateurs, le voilà qui, pour une sombre histoire de « bus de la fortune » qui tourne à l’émeute, s’est vu propulsé à la une de l’actualité.

Lui dont la grande fierté est la fondation qu’il a créée pour venir en aide, en Europe et hors d’Europe, aux plus déshérités des déshérités, lui dont le credo est celui d’un Internet moralisé dont l’honneur sera de se mettre au service de justes causes (dans combien de croisades ne l’ai-je pas moi-même embarqué à travers, en particulier, le site qu’il a conçu pour archiver mes prises de position et mes textes !), le voilà dépeint en monstre cupide, en pornocrate, quand ce n’est pas –sic– en « exploiteur de la misère sociale ».

Alors, puisqu’on en est là, puisqu’il a eu droit à ces charmants portraits et qu’il s’est interdit d’y répondre, puisqu’on a entendu des ministres, et non des moindres, perdre tout sens de la mesure pour dire l’« horreur » que leur inspiraient (resic) cet homme, ses méthodes et, à travers lui, le monde du Net en général, essayons de reprendre calmement les choses.

Tout commence donc avec une entreprise de commerce en ligne qui conçoit l’idée absurde, mal copiée d’une idée similaire qui avait plus ou moins bien marché aux Etats-Unis, d’une distribution de billets.

C’est ensuite le pas de deux des autorités qui, faisant montre d’une légèreté à peine moins coupable que celle des apprentis sorciers par qui tout a commencé, autorisent sans autoriser tout en autorisant et en finissant par interdire une opération dont la sagesse aurait voulu qu’elle fût immédiatement stoppée.
Et c’est lui, enfin, Descroix-Vernier, qui reprend alors la barre, annule l’opération, verse au Secours populaire l’intégralité de l’argent qui n’a pu être donné et fait un mea culpa (BFM radio, 18 novembre) comme on aimerait en voir faire par tous les personnages publics à qui il arrive, comme lui, et je le cite, de commettre une « erreur colossale ».

Sur le fond, maintenant, on peut d’ores et déjà tirer trois grandes leçons de l’affaire.

A propos d’Internet d’abord, dont il apparaît, une fois de plus, qu’il peut être – comme tout et comme, en particulier, la presse traditionnelle – la meilleure et la pire des choses : la meilleure quand il contribue à mettre en échec, à la direction générale de l’Unesco, un ennemi de la culture et de la pensée ; la pire quand il fait se rassembler en plein Paris, sur la foi de ce que l’on appelle désormais un buzz, 7 000 gogos et casseurs attirés par la promesse d’une distribution d’argent tombé du ciel.

A propos, ensuite, de la monumentale tartuferie que révèle, lorsqu’on y réfléchit bien, l’ensemble de la séquence : car enfin le scandale était annoncé ; il avait, plusieurs jours à l’avance, été rendu public sur tous les sites de France et de Navarre ; la plupart de ceux qui, aujourd’hui, font la leçon aux moutons noirs de « l’argent facile » en étaient donc informés et ne trouvaient rien à y objecter ; est-ce à dire que, si l’opération avait réussi, ils l’auraient trouvée « gag », ou « fun », ou « moderne » ? et comment ne pas songer que le venin de l’argent fou est si profondément instillé dans l’ensemble du corps social que c’est parce qu’elle a mal tourné que cette opération essentiellement choquante est, soudain, devenue immorale ?

Et puis –troisième enseignement, enfin– ces bandes encagoulées qui n’ont pas manqué de venir se mêler à la foule et d’y semer la terreur à coups de barres de fer et de machettes : « les cités », disaient, depuis des années, ceux qui avaient des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre ; les cités, juste les cités, se rassuraient les béats qui comptaient sur on ne sait quel décret de la providence pour que les casseurs acceptent de rester sagement chez eux ; eh bien non, pas les cités ; il s’en faut de peu, très peu, pour que la banlieue, le lieu du ban, investisse les beaux quartiers ; il suffit d’un mot, d’une étincelle, pour que les « voyous publics » (Nietzsche) découvrent combien il est facile de quitter des ghettos qui n’en sont pas et comment rien, absolument rien, n’empêche, si on le souhaite, de s’aventurer au centre des villes ; là aussi, c’est chose faite ; là aussi, l’événement donne raison à ceux qui annonçaient un XXIe siècle qui serait celui d’effervescences furieuses, nihilistes, sans autre projet que celui de casser pour casser ; et la preuve est là aussi que, lorsque craque ce lien social dont Valéry disait qu’il ne tient que par magie, rien, ou presque, ne s’y oppose.

Alors, on ne va pas donner une médaille à des gens pour avoir administré la preuve, grandeur réelle, de l’éminente fragilité du pacte citoyen. Mais est-il interdit de voir dans cette affaire un précieux miroir, un analyseur sauvage, des impasses et du malaise dans la civilisation démocratique en général et française en particulier ? Là comme ailleurs, je déteste les mauvaises focales et la production, trop commode, de boucs émissaires.

Bernard-Henri Lévy


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