La bataille de Mossoul (suite), par Bernard-Henri Lévy

Iraq12

 

Je rentre à nouveau de Mossoul. J’ai traversé, avec une équipe de télévision, quelques-uns des quartiers de la partie est de la ville. Nous sommes arrivés jusqu’à al-Zohour, l’une des lignes de front où les unités d’élite irakiennes s’apprêtent à progresser jusqu’au Tigre. Impressions.

1. Mossoul n’est décidément pas Alep. Les quartiers que nous découvrons sont, certes, dans un état de désolation glaçant. On y va d’un tas de gravats à une barricade de détritus, d’une rue où toutes les voitures sont calcinées à un hangar en ruine où des soldats distribuent des kits de nourriture à une petite foule au bord de l’émeute. Mais l’essentiel des destructions est le fait de Daech, pas de la coalition. Précision des frappes. Règles d’engagement strictes. L’exact contraire de la stratégie de la terre brûlée appliquée à la Syrie, nous dit Fazil Barwari, le général irakien d’origine kurde qui commande la déjà légendaire Golden Division et qui nous escorte. Il s’honore de cette retenue. Il a raison.

2. Le général Barwari encore. Mais un autre jour, entre Mossoul et la ville chrétienne de Bartella. Nous assistons à sa rencontre avec son homologue peshmerga Sirwan Barzani. Ce qui frappe, c’est leur complicité. C’est la fraternité d’armes, à laquelle je ne croyais qu’à demi, entre leurs deux armées d’élite, leurs deux divisions d’or. C’est la bonne marche, en tout cas pour le moment, de la stratégie parrainée par Washington et Paris : aux uns, les Kurdes, la responsabilité d’enfoncer les premières lignes de Daech et d’ouvrir les portes de la ville ; aux autres, les Irakiens, la tâche de reprendre, rue par rue, les quartiers est et, demain, ouest du Berlin de l’Etat islamique. Le partage semble fonctionner. C’est l’autre bonne surprise.

3. Mauvais signe, en revanche. Ceci découlant de cela, et la coalition s’interdisant la politique de nettoyage qu’appliquent, à 500 kilomètres de là, les aviations syrienne et russe, il n’y a pas un quartier de la ville dont on puisse dire qu’il est véritablement libéré. Un exemple. Nous sommes le 27 novembre, à la limite, officiellement sécurisée, des quartiers Masarif et al-Zohour. Arrive un triporteur où gisent cinq civils frappés par une roquette alors qu’ils étaient sortis chercher de l’eau. Nous aidons à porter les plus grièvement blessés à l’arrière d’un Humvee. Nous interrogeons le frère de l’un d’eux, ivre de souffrance et d’imprécations vengeresses. La salve a été tirée de très près, peut-être 100 mètres, par un groupe surgi de nulle part et aussitôt retourné au néant… Ces commandos, poissons dans l’eau d’une ville qu’ils ont truffée de tunnels, ces hommes-bombes qui peuvent surgir à tout instant, tels de mauvais djinns, sur les arrières d’une position que l’on pensait avoir assurée, c’est la hantise des civils. Mais aussi des militaires.

4. Les civils. Tous victimes, vraiment, à l’image des cinq assoiffés d’al-Zohour ? Ou complices d’un « ordre sunnite » dans lequel ils ont vu l’occasion de leur revanche sur une Bagdad supposée vendue au chiisme ? C’est la question que l’on se pose face aux visages fermés de quelques-uns des hommes que nous tentons d’interviewer sur le pas de leur maison détruite des quartiers Saddam et Arbajiyah. Ou, pis, face à l’histoire de cet épicier du quartier Samah (en arabe, le « pardon »…), dont l’étal était désespérément vide de toute marchandise mais qui a eu l’idée, nous dit-on, de se faire coiffeur : sa boutique n’a-t-elle pas vu défiler, alors, tout ce que le quartier comptait de barbus souhaitant, à l’approche des libérateurs, et comme par hasard, se raser de frais? Impossible de ne pas faire le rapprochement avec d’autres villes aux abords de Mossoul, en zone chrétienne ou kurde : Bachiqa, où nous avons filmé des ministres des trois cultes – musulman, yézidi, syriaque – improvisant ensemble, dans les ruines, une belle prière pour la démocratie et la paix; ou Fazliya qui, à peine libérée, voyait tous les enfants de la ville descendre dans la rue principale aux cris de « Vive les peshmergas ! ».

5. La résistance de Daech. Sans doute est-ce le lot de tout reportage dans la plaine de Ninive que l’on n’y voit jamais les tueurs face à face. Ou alors c’est qu’ils sont morts comme, le 8 novembre, à Bachiqa, les quatre chiens de guerre bardés d’explosifs que nous avons filmés juste après que les peshmergas les ont abattus. N’empêche. Est-ce parce que Daech a concentré là, dans Mossoul-ville, ses éléments les plus aguerris ? Parce qu’ils sont le dos au mur et se battent avec l’énergie du désespoir ? Ou est-ce la coalition qui, avec le froid qui vient, la pluie, le ciel lourd et bas, peu propice aux frappes aériennes, commence à fatiguer ? Toujours est-il que je rentre avec un fort sentiment de malaise. Cette dizaine d’enragés qui, revenus ici, entre al-Zohour et Qadisiya, parviennent à tenir tête à une unité du contre-terrorisme irakien… Plus à l’ouest, à Meshraq, ce sniper, dans une mosquée, qui stoppe à lui seul toute avancée… Comme si la bataille de Mossoul, partie en fanfare, pouvait, tout à coup, s’enliser. Et comme si, l’isolationnisme annoncé de Trump prenant déjà le relais, dans les têtes, du leadership « from behind » d’Obama, l’on se résignait à l’idée d’une drôle de guerre où 4 000 combattants aux abois tiendraient en respect une coalition surpuissante.

Pour les enfants de Mossoul, pris en otage et au bord de la famine, l’hypothèse serait terrible. Dans les capitales occidentales qui vivent sous la menace des attentats, cet aveu de faiblesse ne ferait qu’enhardir les aspirants au djihad dont le cœur bat au rythme des hauts faits supposés de leurs grands frères du califat. Il faut éteindre le foyer. Et vite.


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