"Ainsi la culture sauvera l'Europe" : l'interview de Bernard-Henri Lévy, à l'occasion du prix international du journalisme citoyen et de la représentation d'Hôtel Europe au festival de Spoleto, traduite de l'italien et parue dans Il Messaggero (Così la cultura salverà l'Europa, le 23 juin 2015)

96592Voici la traduction en français de l’interview de Bernard-Henri Lévy, donnée au quotidien italien de Rome Il Messaggero dans le cadre de la remise du « prix international du journalisme citoyen » de Positano, dont il est le lauréat, et de la représentation de sa pièce Hôtel Europe au 58ème festival de Spoleto, le Festival dei due Mondi di Spoleto, ce 27 juin prochain. Le texte de la pièce, enrichi par l’auteur au fil de ses lectures à travers l’Europe (elle a été lue par Bernard-Henri Lévy lui-même à la Fenice de Venise, à Sarajevo, à Odessa, à Kiev pour l’anniversaire et les commémorations de la révolution du Maïdan, à Lviv), est l’occasion pour l’écrivain de revenir sur l’actualité italienne, notamment sur la situation alarmante des migrants à Lampedusa et à Vintimille, sur la Ligue du Nord, sur le repli nationaliste à l’oeuvre dans toute l’Europe et auquel l’Italie n’échappe pas, entre autres enjeux européens. Mais pour Bernard-Henri Lévy, cependant, c’est bien la culture qui peut sauver l’Europe.

Dans votre Hôtel Europe, est-il encore possible de “commander” un plat qui contienne le salut du Vieux Continent ?

Oui, si l’on suit mes recommandations du dernier acte. Je ne parle pas de mon gouvernement idéal, un peu difficile à mettre en œuvre car il suppose de rappeler, entre autres, Vaclav Havel, Alberto Moravia. Jan Karski, Goethe, Diderot, Marcel Proust, Pasolini, Leopardi et De Gasperi. Mais je parle des quelques mesures simples que le personnage recommande. Refaire les billets de banque, par exemple, en y mettant des visages au lieu de ces paysages idiots, de ces ponts qui ne mènent nulle part, qui s’y trouvent actuellement. Réécrire la Constitution de l’Europe en la dotant d’un Exécutif fort et qui s’incarnerait, lui aussi, lui surtout, dans un vrai visage de femme ou d’homme et pas juste dans un ectoplasme ou un sigle. Ou encore créer ce système d’indemnisation européen des chômeurs de longue durée que les Etats n’ont plus la possibilité de secourir et qui, en recevant un chèque signé Europe, commenceraient peut-être de la trouver, l’Europe, un peu plus utile et désirable.

Ce que vous appelez la “peur des pauvres” a énormément grandi avec l’afflux massif et incontrôlable des migrants. Comment jugez-vous le comportement de l’Europe eu égard à ce problème ? Avez-vous ajouté quelque chose, dans votre monologue, sur le sujet ?

La pièce, vous savez, se modifie et s’enrichit au rythme des représentations. C’était vrai en Ukraine. Ce sera vrai, à la rentrée, aux Etats-Unis. Et c’est vrai de cette représentation-ci, dont je suis si heureux, au festival de Spoleto, et qui m’a conduit, oui, à des ajouts et remaniements. Vous verrez. Il y a la Ligue du Nord et tels dérapages récents d’autorités italiennes du football. Il y a là Rienzi pour lequel j’ai, comme vous savez peut-être, la plus grande estime. Et il y a « la scène Lampedusa » qui est, pour moi, l’une de celles où se joue l’avenir de l’Europe. Comme se conduit l’Italie à Lampedusa ? Plutôt bien. Et l’Europe ? Plutôt mal.

Et La France ? Pays traditionnellement ouvert et accueillant, refuge privilégié des idées et des hommes qui dérangent, elle a fermé ses frontières à Vintimille. Qu’en dites- vous ?

Du mal. Je pense que la France, là, se conduit mal. Et, évidemment, cela me navre. Mais c’est dans la pièce, vous verrez. C’est littéralement dit dans la pièce.

Dans votre monologue, vous affirmez que l’Europe, si elle n’arrive pas à gérer Lampedusa, mourra. En outre, vous avez accepté que la première du texte ait lieu à Sarajevo. Vous êtes d’accord sur tout avec le Pape François ?

Sans doute non. Mais, d’abord, je trouve que c’est un grand pape. Et puis, par ailleurs, je suis très attentif à la bonne qualité des relations entre juifs et catholiques. Pas juste le « dialogue » judéo-chrétien. Pas cette espèce de soupe œcuménique que nous vendent les charlatans à l’enseigne du judéochristianisme. Mais une alliance, une vraie alliance, sans compromis ni mièvreries, qui sera, selon moi, l’une des bonnes réponses possibles à l’antisémitisme.

Dans quelle direction nous conseillez-vous de regarder ? Plutôt vers Dante ou plutôt vers Pier Paolo Pasolini ?

C’est la même chose. Dans l’hallucination finale de mon personnage, au dernier acte, Pasolini est une réincarnation de Dante. Littéralement.

750 ans après sa naissance, en Italie, on parle très peu de Dante. Selon vous, c’est aussi une conséquence de la crise ?

Non. C’est une conséquence du repli nationaliste auquel l’Italie, pas plus que le reste de l’Europe, ne parvient à échapper. Car il dit quoi, Dante, dans le De Monarchia par exemple. Que les empires sont antérieurs aux Nations. Qu’ils le sont chronologiquement et, si j’ose dire, ontologiquement. Et que, par conséquent, les Nations sont une parenthèse que l’avènement de l’Europe peut très bien refermer. Exactement le contraire de la doxa d’aujourd’hui. L’inverse, exactement, de ce que nous répètent les identitaires de la Ligue du Nord chez vous, du Front National chez nous.

La politique pourrait-elle un jour redevenir le plus noble des arts ?

Elle n’en prend pas le chemin ! Il faudrait, pour cela, relire, non plus Dante, mais Machiavel. Mais qui lit encore Machiavel ? Qui ? Les gens préfèrent la lecture du journal. Ou, à la rigueur, Carl Schmitt. Car c’est ça l’alternative. Si la politique est le plus noble des arts, on est chez Machiavel. Si elle est juste un jeu de ruses, d’intrigues et d’intérêts, on est chez le nazi Carl Schmitt

Dans votre pièce, vous affirmez que la Culture sauvera l’Europe et que Matteo Rienzi pense exactement la même chose. De quoi le déduisez-vous ?

D’une interview que j’ai lue de lui le jour même où Hôtel Europe était donnée au Théâtre de la Fenice à Venise. Il disait que l’Europe ne se referait, ne se reconstruirait, qu’à travers un retour à Dante, Goethe, Husserl et Levinas. Je n’en ai pas cru mes yeux et mes oreilles. J’ai d’ailleurs aussitôt demandé à le rencontrer. Cela ne s’est pas fait. Dommage. Mais pourquoi ne viendrait-il pas à Spoleto ? Je ne sais pas si cela se fait de l’inviter. Mais je le fais. Ici. A travers le Messaggero. Blague à part, je serais vraiment très honoré qu’il soit là – pour cette pièce où je suis sûr qu’il se retrouvera.

Vous avez dit de vous: «Je voudrais qu’on me définisse comme “un européen d’origine française”». Vous ne croyez pas qu’on s’éloigne de plus en plus de cette volonté de donner la prééminence aux racines européennes par rapport à celles nationales ?

Si, bien sûr. Mais de là, Hôtel Europe. De là, ce cri de colère et de quasi désespoir qu’est Hôtel Europe. Tout le monde parle de la Grèce. Moi-même, dans la pièce, je mets en scène la sortie de la Grèce de la zone euro et son entrée dans la zone rouble de Poutine auquel Tsipras, comme par hasard, vient d’ailleurs de rendre visite. Mais, en même temps, soyons sérieux. La Grèce n’est pas le problème. La Grèce est le symptôme. Juste le symptôme. Et le vrai drame c’est évidemment l’effondrement du rêve européen et la déliquescence de l’identité qui lui était liée.

En l’espace d’un an, pensez-vous que l’impact de votre monologue est resté intact? Ou quelque chose a changé ?

Intact, hélas.

http://www.ilmessaggero.it/PAY/EDICOLA/bernard_henri_levy_positano_premio_giornalismo_civile_cultura_europa/notizie/1424978.shtml

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