L'atelier de Jeff Koons

maeghtExtrait de journal, issu de l’ouvrage Les Aventures de la vérité, livre-catalogue publié chez Grasset à l’occasion de l’exposition éponyme de la Fondation Maeght en 2013.

27 mars. Il a annulé. Reporté. Annulé encore. Remis à aujourd’hui parce que Noirmont, de Paris, a insisté. Et, à 3 heures moins le quart, alors que je suis dans le taxi, en train d’arriver, nouvel appel d’une de ses assistantes que j’ai le bon réflexe de ne pas prendre et qui m’informe, sur répondeur, que Mr Koons est désolé, qu’il a un nouvel empêchement, qu’il part pour Paris tout à l’heure et qu’il lui a demandé de remettre encore le rendez-vous.
J’arrive donc, comme si de rien n’était et que je n’avais pas entendu le message. Koons est là, comme si de rien n’était lui aussi, gentil, poli, cette voix parfaitement suave qui m’avait frappé lors de l’impromptu du Bristol, m’accueillant lui-même dans la première salle de l’atelier, celle où trônent deux sculptures gigantesques (un homme à la brouette, sans tête, pieds écartés – et une Aphrodite en tutu, debout dans une conque, très belle) et où sont installés, surtout, les ordinateurs où se conçoivent, préparent et affinent les œuvres (il y en a une dizaine, avec autant d’informaticiens en train de former, déformer, retravailler sur écran, les intuitions, directives, idées, concepts, du maître).
« Le problème c’est le jugement, me dit, sans préambule, Gary, le super assistant qui l’accompagne et qui, avec sa longue barbe, son visage émacié, ses lunettes cerclées, ressemble à un vieux hippie. – Comment cela, le jugement ? – Oui, vous nous avez envoyé un texte sur le jugement ; or Mr Koons ne croit pas au jugement ; il croit que le jugement est toujours proche de l’aliénation. – Je vous ai envoyé un texte sur le Sublime ; il est vrai qu’il figure dans un livre qui s’appelle la Critique de la faculté de juger ; mais le sujet, c’est le Sublime. – Non, non, tout le monde retiendra le jugement, et cela ne sera pas bon pour Mr Koons, et cela se retournera contre Mr Koons… » Voyant qu’il n’en démordra pas et ayant, dans mon blackberry, un texte d’Aristote sur la matière, tiré de Métaphysique 7, que je réservais à Carl Andre (lequel m’a donné rendez-vous juste après lui), je dis : « qu’à cela ne tienne ; oublions le Sublime et le jugement ; j’ai là un autre texte ; j’avais vaguement prévu le coup ; et j’avais donc, pour Mr Koons, un texte de substitution qui est un texte sur la matière ». Le visage du vieux hippie s’éclaire. Celui de Jeff Koons aussi. Ils n’ont aucun, vraiment aucun, problème, au contraire, avec la matière. Et nous pouvons y aller cette fois, sans plus hésiter, gaiement.
Le film se fera au milieu d’une autre pièce de l’atelier, sur la gauche, Koons déambulant, les pages d’Aristote à la main, entre les échafaudages où s’affairent, en silence, d’autres assistants, filles et garçons, tous très jeunes, dont un, le plus haut perché, qui est le sosie de Basquiat. Il y a, à cet instant, au moins huit pièces sur le métier. Le maître, en même temps qu’il lit, ne peut s’empêcher, ici de jeter un œil sur une découpe, là sur un travail au pochoir, là sur un jeune homme en train de détourer, sur le grand panneau déjà occupé par des esquisses qui semblent des détails de tableaux de la Renaissance, un baiser de Picasso, un détail de Zurbarán ou un dessin coupé de Salvador Dalí – et, comme la caméra suit son regard, qu’elle est donc tantôt avec lui dans les pages, tantôt en mouvement, panotant vers les fresques, cela donne une force incroyable à la scène.
« Where is the Dalí stuff », s’exclame-t-il, parvenu à la hauteur de la fresque Renaissance, la voix dure, la première fois depuis que nous sommes là – nous contraignant, cette fois, à couper ? Quelqu’un accourt, lui apportant un livre sur Dalí, hérissé de post-it jaunes, corné, où il va droit à une page qu’il montre au jeune homme descendu en hâte de son échafaudage – c’est une photo de Cadaqués, prise lors d’une corrida, il semble beaucoup y tenir, le jeune homme a l’air de comprendre pourquoi, on la découpe, on va pour la scanner, l’agrandir, l’essayer dans le coin de la fresque encore vide où je suppose qu’il est prévu de l’y coller – et Jeff Koons de revenir alors vers nous, tranquillisé, sa voix douce à nouveau, son regard bienveillant, s’excusant de cette interruption qu’il n’avait pas prévue et qui l’a arrêté dans son élan.
Nous faisons trois prises, en plus de celle-ci. Il en ferait bien une quatrième, à cause de plusieurs mots difficiles, qu’il n’a pas l’air de connaître, peut-être des néologismes, ou des traductions trop littérales du grec. Mais il y a ce fichu avion pour Paris. Et il a juste le temps de me signer un catalogue, de réfléchir une dernière fois à une sculpture qui se trouverait en Europe et qui conviendrait à mon projet puis de monter dans les étages surveiller une sculpture ballon qui est en train de s’achever – et il n’est pas question qu’il en laisse le moindre détail au hasard ou au caprice d’un assistant, fût-il hyper sophistiqué.
J’ai eu le temps, moi, suivant la caméra de Jérémie Seguin, le cadreur, venu de Paris, qui fera toutes les vidéos avec moi, un œil sur le cadre, l’autre sur les échafaudages, une oreille au texte d’Aristote, l’autre au murmure de ces pièces en train de s’assembler dans le silence recueilli de la centaine d’assistants qui, comme autrefois chez Warhol ou aujourd’hui chez Kapoor ou Murakami, exécutent le dessein du Maestro, de comprendre une ou deux choses du travail de ce nouveau Renaissance man. Moins kitsch que je ne le pensais et, en tout cas, qu’on ne le dit. Une peinture savante, plutôt. Bourrée de références et de savoir. Mais avec un art de l’invention formelle qui fait de lui beaucoup mieux qu’un descendant lointain de Duchamp, fût-il mâtiné d’Oldenburg. Palimpseste et écriture. Collage et réécriture. Deuil de l’histoire de l’art et sa résurrection magnifique. Et cette hésitation entre la fin de l’Absolu et son retour qui donne à cette œuvre monumentale une vulnérabilité paradoxale, un part d’indécision et de flottement.


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