Le 22 janvier 1989…

… sur les traces de Kafka.

kafka1 Voici une rareté. C’est un texte écrit par Bernard-Henri Lévy pour accompagner, en voix off, un petit film sur Kafka qu’il etait allé tourner à Prague, début 1989, avec le cinéaste-documentariste William Karel. Je n’ai pas retrouvé la trace du film. Peut-être quelqu’un en a-t-il gardé une copie : auquel cas je serais heureuse de le mettre en ligne. Je signale, d’ailleurs, qu’aucune des biographies de Bernard-Henri Lévy ne mentionne ce voyage à Prague dont je n’ai trouvé la date exacte que grâce au précieux concours de Joëlle Habert, l’assistante personnelle de Bernard-Henri Lévy qui tape et archive son Journal. L’intéressé ne parle lui-même jamais de ce voyage qui eut pourtant lieu à une date très intéressante puisque c’est près d’un an avant les révolutions de velours et la chute du communisme. Pourquoi ? Je ne sais pas. Pour l’instant, le texte. C’est la seule et unique fois, à ma connaissance, que Bernard-Henri Lévy parle de Kafka.  Et c’est passionnant.

Liliane Lazar.

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KAFKA ET PRAGUE (1)

Tout commence quarante ans plus tôt, aux confins du quartier juif, dans la modeste demeure d’une famille de commerçants de Prague. Kafka a vécu ici, entre une église et une synagogue. Puis ici, aux Trois Rois, entre la petite et la grande place. Puis là, beaucoup plus tard, dans la chambre d’angle sous les toits. Ce qui frappe quand on va d’une maison à l’autre, puis des maisons au Gymnase, du Gymnase au palais Kinsky où M. Kafka père tenait son magasin de nouveautés, ou bien encore au siège de la compagnie d’assurances où l’auteur de La Métamorphose mènera, vingt ans durant, la vie d’un employé finalement exemplaire, c’est que tous ces lieux kafkaïens soient si proches les uns des autres. Prague est une ville immense. C’est la ville des passages, des labyrinthes, des promenades. Or voici qu’un écrivain y passe sa vie, sans presque changer de rue.

Le plus étrange est qu’il n’aime pas cette ville. Non, il n’aime pas ses coupoles, ses temples, ses palais anciens. Il n’aime ni ses tuiles, ni ses arcades, ni ses façades trop baroques. Et il ne passe jamais sans frissonner devant ce désordre de pierres, jetées l’une contre l’autre, d’où l’on s’attend à voir surgir le spectre du Golem. Il a peur de ses spectres. Peur de ses morts et de ses vivants. Il y a une peur de Prague qui tantôt l’éblouit, tantôt l’épouvante et le terrasse. Et le malaise qui nous étreint devant cette ville si belle mais aux couleurs éteintes où l’on se surprend à songer que l’histoire est passée, s’est accomplie puis s’est figée, je parie qu’il le ressent déjà quand, dans ses lettres à Félice, il ne rêve que de quitter son affreuse prison praguoise. Bien sûr il ne la quitte pas. La ville maudite le tient. « Prague ne nous lâche pas, dit-il. Cette petite mère a des griffes. Il faudrait y mettre le feu pour pouvoir en réchapper. » On pense à Freud et Vienne. A Lisbonne et Pessoa. Au Baudelaire de la fin, à Bruxelles. Comment ne pas penser, surtout, à l’intime tragédie de cet homme au visage muré et au regard opaque, tourné vers le dedans, qui n’en finit pas, comme ses héros, de « se cogner la tête aux murs de sa cellule sans portes ni fenêtres »?

pragueJ’ai relu Le Procès sur l’esplanade du parc Chotek où il aimait bien venir pour écrire à Miléna. J’ai relu les quelques textes où, au détour d’une page, surgissent le pont Charles IV, l’île des Archers, la grande place de la vieille ville ou encore, au début du Verdict, le paysage de pierres et de crépis qu’il voyait de sa fenêtre. Comme ces paysages sont plats! Comme leurs images sont pâles, désincarnées, abstraites ! Kafka le Praguois en dit finalement moins sur Prague que sur Paris ou Lugano. C’est comme si sa langue même, se refusait aux facilités du pittoresque, du folklore ou de la poésie des lieux. Un écrivain, une ville ? Allons donc ! C’est contre sa ville qu’il écrit. En haine de sa ville et de son supposé génie. Prague, quand il en parle, est une région de l’être et non du monde.

Le moins que l’on puisse dire est que la Prague-du-monde lui a fait cher payer cette admirable distance. Car j’ai suivi Kafka dans Prague. Je l’ai suivi dans les rues, les ponts, les monuments, les squares. Et l’extraordinaire est que, de cette présence immense dont je croyais à chaque pas retrouver les vestiges ou la trace, il ne reste plus même l’ombre. Le moindre des staliniens ou des nationalistes tchèques a son mémorial ou sa statue. Lui, n’a rien. Enfin, presque rien. Une plaque tout au plus. Une toute petite plaque qui est là comme un remords. Et partout ailleurs, désolation, dévastations, des boutiques de souvenirs aux lieux de mémoire les plus sacrés ou des coulées de béton dans les canaux de Mala Strana. Kafka le juif. Kafka le fou. Kafka qui prétendait – quelle audace! – sortir du rang des meurtriers. Quand, dans une librairie de la rue Stepenska, l’on s’aventure à demander un livre de Franz Kafka, on vous répond d’un air gêné qu’on ne connaît pas ce monsieur ou que ses livres sont introuvables.

P.S. Le lendemain, je suis allé rencontrer, dans la banlieue de Prague, les amis de Vaclav Havel. Signataires avec lui de la Charte 77 pour les Droits de l’Homme et le rétablissement de la démocratie, ils ne m’ont demandé en vérité qu’une chose: relayer ici, à mon retour, l’appel qu’ils viennent de lancer, dans la clandestinité, en faveur de Vaclav Havel, prix Nobel de la Paix. Ainsi serait honoré l’un des hérauts de la liberté. Ainsi serait consacré l’esprit même du combat de la Tchécoslovaquie contre la servitude et le malheur. Soyons nombreux à leur répondre. Voici l’adresse à laquelle vous pouvez tous, dès aujourd’hui, adressez vos messages de soutien :

Secrétariat du Prix Nobel
Drammenswege 19 Oslo-Norvège,
avril 1989.

(1) Commentaires « off » d’un petit film réalisé par William Karel, en avril 1989, dans le cadre de l’émission littéraire Ex libris.


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