Le 6 février 1999…

…BHL partait à la rencontre d’une Allemagne malade de la Shoah

Bernard Henri Lévy - Laurent DispotC’est un genre très particulier de grand reportage auquel se livre ici Bernard-Henri Lévy pour Le Monde, à la demande de Jean-Marie Colombani et Edwy Plenel. C’est un reportage littéraire. Et le point de départ de ce grand reportage littéraire est le micro évènement littéraire constitué par une déclaration du vieil écrivain de gauche allemand, Martin Walser, expliquant, en gros, qu’il en avait assez de la Shoah, du « chantage » que, à ses yeux, elle exercerait sur les esprits et de son rôle de « massue morale ». La déclaration a choqué beaucoup d’allemands. Ignaz Bubis, par exemple, chef de la petite communauté juive. Ou Frank Schirrmacher, directeur de « Feuilleton » de la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Mais pas Gerhard Schröder par une visite à qui Bernard-Henri Lévy commence son tour des popotes. Ne manquez pas le portrait de Helmut Schmitt, rigolo. Celui de Jan-Philip Reemtsma, formidable. La description de l’exposition itinérante de photos de celui-ci, à travers toute l’Europe. Bernard-Henri Lévy est cornaqué par son ami, ancien camarade du Lycée Louis le Grand, et auteur de Manifeste Archaïque, Laurent Dispot. L’équipe a bien fonctionné.

Liliane Lazar

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Le Monde.fr– 1/ La tentation de l’oubli

Je n’avais plus revu Gerhard Schröder depuis ce jour d’août 1998 où nous étions venus, avec quelques autres, pendant la campagne électorale, lui apporter notre soutien. Je l’avais trouvé sombre. Peu loquace. J’avais noté son habitude, chaque fois qu’il le pouvait, de laisser Oskar Lafontaine, le patron du Parti, prendre la parole à sa place et, sinon, sa diction lente, un peu mécanique. Ce qui frappe, là, c’est la joie. L’euphorie discrète mais insistante. C’est l’air d’un homme qui a le sentiment d’avoir gagné la double bataille, mêlée, de la politique (fierté du « militant SPD » rendant enfin le pouvoir au « parti de Bebel et Bernstein ») et de la vie (cette « nouvelle épouse » dont toute l’Allemagne se répète qu’il a « tenu le coup » grâce à elle, qu’elle est le « secret de sa réussite », etc.). Il a le regard clair. Une belle voix de crooner. Il a la cravate avantageuse : rouge, jaune, noir, les couleurs du drapeau allemand – il se débrouille toujours, paraît-il, pour avoir, dans ses cravates, les trois couleurs du drapeau. Gerhard Schröder est un homme heureux.Son bureau, à la chancellerie, est d’une sobriété déconcertante. Pas un objet. Pas un livre. Une table de travail, à un bout. Une table de réunion, à l’autre. Un côté allemand de l’Est dans la décoration ou dans le plateau de cigarettes, à la disposition des invités. Dans mon dos, seule note de fantaisie, un grand tableau néoexpressionniste, teintes laiteuses et bleuâtres, qui montre un groupe en train de danser, devant la porte de Brandebourg, le jour de la chute du Mur. Etat modeste. Austérité de principe, presque ostentatoire, de la République de Bonn. Mortification volontaire d’un Etat qui, en se repliant sur cette humble bourgade de province, aurait voulu se faire ermite. Ce seront d’ailleurs ses premiers mots, empruntés à Frédéric II, mais qu’il attribue bizarrement à Helmut Schmidt : « je suis, de mon Etat (modeste !), le premier serviteur. »

Que pense le Serviteur des déclarations de Martin Walser, ce romancier considérable, figure de la gauche intellectuelle, dont les propos sur la « représentation permanente de la honte », la « routine de la culpabilisation » et « l’instrumentalisation d’Auschwitz dans le débat public » viennent de déclencher une énorme polémique ? Il défend Walser dont la position a été, selon lui, « mal comprise ».

La question du « Mémorial » ? Est-il toujours hostile au projet d’un Mémorial de la Shoah, ce fameux « Mahnmal », voulu par Kohl, au centre de Berlin ? « Ce n’est pas à moi de décider. C’est au peuple. Il y aura un débat parlementaire, au printemps, et chacun, y compris les ministres, pourra prendre la parole et voter selon sa conscience, sans discipline de parti. »

N’a-t-il pas un avis personnel, tout de même ? N’a-t-il pas déclaré qu’il voulait un monument où l’on entrerait « avec plaisir » ? Il esquive encore. « J’ai juste voulu dire : un lieu où l’on rencontrerait l’Histoire et une Histoire qui, au lieu de nous étouffer, nous aiderait à affronter l’avenir. »

Bref, un Schröder prudent. Circonspect. Une impression, très étrange, d’indifférence à ces questions. Et puis, à la toute fin, sur deux points précis, une brutalité qui me surprend.

Le « cas Goldhagen », d’abord, ce jeune historien américain dont j’ai, avec moi, le best-seller sur les Bourreaux volontaires de Hitler. Il prétend être le dernier Allemand à n’avoir pas lu le livre. Mais il ne peut s’empêcher d’ajouter, lueur froide dans le regard, voix cassante : « je ne l’ai pas lu, non ; mais je ne crois pas qu’il ait raison d’affirmer que l’ensemble de l’Allemagne a, non seulement su, mais voulu la Shoah. »

Ensuite, le cas Jan-Philip Reemtsma, ce chercheur de Hambourg dont la grande exposition de photos sur « les crimes de la Wehrmacht » a déplacé, paraît-il, des centaines de milliers de visiteurs dans le pays : « je ne l’ai pas vue non plus ; mais je ne peux pas laisser dire qu’une armée, dans sa majorité, a pu commettre des crimes pareils ».

Et comme j’insiste que l’exposition, après avoir tourné dans toute l’Allemagne, se termine ce week-end à Hanovre et que, Hanovre étant sa ville, je serais honoré de pouvoir la voir en sa compagnie, il retrouve son air d’obligeance enjouée : il sera à Hanovre, en effet, ce week- end, mais il est déjà pris… une petite fête… il insiste sur le mot français : « eine kleine fête »… il répète : une « fête de vieux amis », ceux qui l’ont soutenu, ses camarades, le SPD… mais pourquoi, puisque je serai dans la ville, ce soir-là, ne pas me joindre à eux et venir, moi aussi, faire la fête ? La fête, pas la mémoire… Une fête, au lieu de la mémoire et de l’Histoire… Est-ce la doctrine du chancelier ? Est-ce là ce qu’il entend lorsqu’il parle d’instaurer un rapport « détendu » avec le passé ?

Georg-Clemens Dick est un de ces « diplomates verts » que Joschka Fischer a amenés dans ses bagages quand il a pris les rênes du ministère des affaires étrangères. Il me reçoit, en fin de journée, à son bureau, dans l’énorme bâtiment sans âme qu’il occupe, pour quelques mois encore, jusqu’au déménagement à Berlin. Longs couloirs silencieux. Lumière pauvre. Alignement de pièces austères où l’on aperçoit, à travers les portes entrebâillées, des meubles ordinaires, des rideaux de mauvaise rayonne, des posters. Ambiance de cité U ou d’hôpital désaffecté. Parfum tiers-mondiste. Et Dick, cheveux gris et courts, allure sportive, pieds sur le bureau au moment où je pousse sa porte : le contraire du haut fonctionnaire traditionnel – on l’imaginerait plutôt sur un terrain de foot, ou en montagne, ou bien en train de faire un trekking. « Cette affaire Walser est évidemment énorme, m’explique-t-il. Mais l’Allemagne, ce n’est pas que cela. Prenez la réforme du droit de la citoyenneté par exemple. Savez-vous ce qu’elle va concrètement signifier ? Deux millions de nouveaux Allemands… » Il sourit, me propose une friandise : « deux millions de nouveaux Allemands qui seront, du même coup, deux millions de nouveaux Européens ! qui dit mieux ? » Cette fois, le diplomate en santiags éclate de rire, enchanté du bon tour joué à l’Europe des philistins : « pour nous, Allemands, donc Européens, c’est une révolution aussi énorme, dans son genre, que la chute du mur de Berlin ».

Lettre, faxée à l’hôtel, par l’adjoint de Georg-Clemens Dick, Helmut Elfenkemper. A la fin de la conversation, Dick s’est laissé allé à raconter comment la maison de ses parents, à Aix-la-Chapelle, jouxtait une synagogue détruite par les nazis, puis reconstruite, mais lentement – en sorte qu’il a grandi « au rythme de la synagogue ». Du coup, et par association d’idées, je lui ai fait observer que les choses n’ont pas beaucoup changé pour lui puisque l’entrée de son ministère, ici, à Bonn, se trouve être à nouveau en face d’une synagogue – hasard ou fait exprès ? et dans quel sens, le fait exprès ? la synagogue reconstruite en face du ministère, ou le ministère installé là parce qu’il y avait déjà la synagogue ?

Eh bien, lettre pour dire deux choses. Primo : enquête faite, le bâtiment date de 1955, la synagogue de 1959 et c’est à dessein qu’elles ont été placées face à face – la politique extérieure de la nouvelle Allemagne s’inscrivant sous le signe, explicite, de la repentance à l’endroit des Juifs. Secundo, et plus énorme encore : la rue s’appelle « Tempelstrasse », rue du « Temple », ce qui, en allemand, ne signifie pas « temple protestant », mais « synagogue ». Or cela aussi est récent ; l’endroit s’appelait Wörthstrasse, rue « de Wörth », du nom du village alsacien, théâtre de la charge des cuirassés de Reichshoffen et, par conséquent, d’une défaite française ; en sorte qu’en la rebaptisant, en se donnant pour adresse la « rue du Temple juif » au lieu de la « rue de Wörth », la diplomatie d’Adenauer et de ses successeurs faisait d’une pierre deux coups : elle effaçait une allusion antifrançaise malvenue en ces temps – années 50 – de « récupération de souveraineté» et elle redisait à la face du monde et, en particulier, d’Israël que « Quai d’Orsay », en allemand, se dirait dorénavant « rue de la Synagogue »… Geste magnifique. Engagement sacré.

La pensée du chancelier telle qu’elle me paraît ressortir, à la réflexion, du ton de ses deux éclats sur Reemtsma et Goldhagen : décrisper ces affaires de mémoire, alléger ce passé qui ne veut pas passer, penser à autre chose. C’est le côté « Terminator » de Schröder. Rapidité de l’intelligence, sans doute ; brio ; impression, par moments, de voir un écran d’ordinateur lui apparaître sur le front. Mais aussi, et c’est ce qui met mal à l’aise : tentation de l’effacement ; l’écran qui, tout à coup, fait le vide, déprogramme tout, recommence. Les informaticiens du monde entier redoutent le « bug » de l’an 2000. Lui le souhaite. Il l’appelle de ses voeux. Il rêve d’un formidable « bug » qui, d’un seul coup, sur fond de fête, ferait passer l’Allemagne dans une modernité définitive. Gerhard Schröder ou le « bug » de la mémoire allemande. Ne m’a-t-on pas raconté qu’il est prévu de « désamianter », dans la partie Est de Berlin, l’immeuble du conseil d’Etat où il doit s’installer après Bonn ? « Désamianter » n’est pas exactement « oublier ». Mais tout de même ! Ce souci de décontamination au moment même où il s’installe dans les meubles de la RDA ! On reste dans la même logique, au coeur de la contradiction majeure du « schröderisme » : d’un côté, tirant les ultimes leçons de la chute du Mur, une « Ostpolitik » à usage interne ; de l’autre, parce que le passé pèse trop lourd et qu’on préfère la fête à la mémoire, un « désamiantage » de l’histoire nationale, une neutralisation de sa part maudite – nazisme et stalinisme.

Schröder et Walser… Le chancelier et le romancier… L’un veut changer de mémoire. L’autre, quand il en a assez de voir des images de la Shoah à la télé, réclame le droit de changer de chaîne et de zapper. Du « bug » au « zap ». D’un effacement, l’autre. Il y a, dans l’Allemagne d’aujourd’hui, des gens qui revendiquent le droit, non de nier l’horreur, mais de ne plus la voir, de la contraindre à quitter nos écrans mentaux. Sauf – ce serait sans doute l’argument de Dick et de la plupart des jeunes Allemands – qu’un certain Victor Hugo a tout dit sur la question : vous pourrez toujours essayer de zapper, buguer, fermer les yeux – l’oeil reste dans la tombe et regarde Schröder et Walser… « Timide tentative, dirait Franz Hessel, de promenade dans le coeur de Berlin. » La rue du 17 juin, en mémoire de l’insurrection ouvrière de 1953. Le colonne de la Victoire, flanquée des statues de Rohn et Moltke. La porte de Brandebourg. Le « quartier des Français » avec ses vieilles maisons pastel jaune paille, rose indien, mauve, vert amande qui sont comme un conservatoire du Berlin du XVIIIe siècle. L’Université Humboldt. L’Opéra. Le petit temple grec qui fut le monument aux morts des guerres allemandes avant de devenir celui des « victimes du fascisme et du militarisme ». La cathédrale protestante, où Goering s’est marié. Le Château, enfin, des Hohenzollern que tout le monde semble d’accord pour reconstruire à l’identique, pierre par pierre, sur les plans d’origine de Andreas Schlüter. Rien de tout cela n’est nouveau, certes. Mais l’impression est saisissante. Il y a mémoire et mémoire. Il y a celle que l’on zappe et celle que l’on promeut. C’est le même Berlin qui croule sous les « Mahnmale », les honore, les restaure et fait, tout à coup, tant d’histoires pour construire un monument à la mémoire des « Juifs assassinés d’Europe ».

Un autre exemple de ce « deux poids deux mesures ». C’était l’autre soir, près de Bonn, sur les hauteurs de Remagen, dans le château d’Ernich qui est, depuis cinquante ans, la résidence des ambassadeurs de France. Le parc. Le pont de Remagen, en contrebas, dont les lumières brillent dans la nuit. L’ombre d’Apollinaire qui a choisi là, tout près, à cause de la source « Apollinaris », son pseudonyme. Celle, aussi, de William Gaddis, l’écrivain new-yorkais qui vint après la guerre, pour l’armée américaine d’occupation, tourner un documentaire sur le pont et sur la bataille qui, ici même, au pied du château, a décidé du sort de la guerre. « Un endroit incroyable, n’est-ce pas », murmure l’ambassadeur, François Scheer, en s’approchant de la baie ouverte sur la nuit claire et sur le Rhin ? Histoires du pont. Souvenirs de diplomate et d’esthète. Et puis, de fil en aiguille, sur un ton de liberté peu habituel chez un diplomate de ce format, deux récits politiques qui, dans mon esprit, se connectent aussitôt. La commémoration ratée du 11 novembre 1918 : Chirac avait invité Kohl et Schröder, une fois élu, se vexe. La célébration sans problème, à quelques jours d’intervalle, des « Paix de Westphalie » de 1648 : c’est lui, l’ambassadeur, qui y représentait la France et il témoigne, là, en revanche, du faste des cérémonies. L’ambassadeur a beau dire. Il est difficile – et il le sait – de ne pas faire le lien. D’un côté, le service minimum d’une Histoire immédiate que l’on s’efforce de refroidir. De l’autre, pour un événement vieux de 350 ans, une célébration maximale, des expositions à Münster et Osnabrück, des manifestations monstres en présence de toutes les têtes couronnées d’Europe. Voilà à quoi risque de ressembler cette veille de l’an 2000 dans l’histoire de l’Allemagne. Voilà un pays qui, l’année même où il « oublie » de commémorer l’entrée, en 14-18, dans l’âge des boucheries qui conduiront jusqu’à la Shoah trouve non seulement l’argent, mais le désir, le temps, de fêter comme jamais ce que les nationalistes des années vingt considéraient comme l’installation, pour deux cents ans, dans « la grande humiliation allemande ».

Bonn, encore. Un immeuble parmi d’autres. Une plaque, à gauche de l’entrée. On dirait une plaque de dentiste. Ou d’avocat. Elle dit simplement, cette plaque : « Dr. Helmut Kohl, Bundeskanzler, a. D ». Traduction : « a. D. », comme « ausser Dienst », littéralement « hors service », ou « à la retraite » – Helmut Kohl, « chancelier à la retraite » comme on dit « recteur honoraire » ou « ex-ambassadeur ». Toujours la modestie de l’Etat. Celle, aussi, de l’ex-chancelier – peut-être teintée d’humour – redevenu, en un clin d’oeil, après seize ans de pouvoir, un citoyen parmi d’autres. Mais cette question, surtout, qui me trotte dans la tête jusqu’au lendemain : que serait-il advenu du projet de Mémorial s’il l’avait finalement emporté ? y aurait-il eu, sous son règne, un débat aussi vif ? Kohl et son monument. Kohl et son mot malheureux sur la « grâce de la naissance tardive ». Le forcing de Kohl, à la fin, pour que soit posée la première pierre, la vraie, celle qui rendait l’entreprise irréversible. Et le maire de Berlin, Eberhard Diepgen, pourtant du même parti que lui, qui ne veut pas voir sa ville devenir la « capitale de la pénitence allemande ». Kohl, ou la fin d’une époque. Kohl, ou l’ultime représentant d’un régime de la conscience et de la mémoire.

Et si Martin Walser était en train, tout simplement, de se prendre pour Martin Luther ? Et si ce catholique s’était mis en tête de parler le Luther dans le texte ? Oh ! Pas le Luther antisémite. Pas celui des « Propos de table » de la fin : « brûlez les Talmuds ! brûlez les Juifs avec, car ce sont des Talmuds vivants ! » Mais le Luther de l’appel à la conscience. Le Luther de la « foi seule », de l’ « intériorité » muette, impérieuse. Un Luther qui, remis au goût du jour selon Walser, nous dirait : contre la ritualisation de la mémoire, contre la manière à la fois juive et catholique de se souvenir, j’en appelle à une intimité autiste de la conscience avec elle- même et avec Dieu. « Seul contre tous », dit Walser. « Je suis seul contre tous, mais je n’en démords pas. » Et on entend, en écho, le « j’en suis là, je n’en bougerai pas » de Luther face à Charles Quint… Religion et politique. Résurgence, dans les débats les plus actuels, des plus anciennes questions religieuses. Remarque de Laurent Dispot, qui me cornaque durant ce voyage : « on ne fait jamais assez de sociologie religieuse quand on essaie de comprendre l’Allemagne contemporaine ».

Martin Luther… Martin Heidegger… Martin Walser…. A chaque tournant de l’histoire allemande, un Martin ? Je veux dire un « grand réformateur », venant offrir son « grand discours » fondateur : les « 95 thèses contre les Indulgences » de Luther, à Wittenberg ; le « Discours du Rectorat » de Heidegger, à Fribourg ; et puis, cette fois-ci, le « Remerciement » pour le « prix des libraires », à l’église Paul ? C’est faire beaucoup d’honneur à Walser. Mais allez savoir si ce n’est pas ce qu’il a dans la tête quand il se plaint de ce « service » de la mémoire – « Dienst », le mot même de Heidegger – que les Allemands d’aujourd’hui seraient contraints de célébrer. Allez savoir si ce n’est pas ce qu’ont à l’esprit tous ceux qui, dans cette affaire, ont pris parti pour lui. Ce matin encore, le chauffeur de taxi : « vous ne trouvez pas bizarre, vous, qu’on nous embête avec ce Mahnmal au moment même où, comme par hasard, les Juifs réclament de l’argent aux banques et aux compagnies d’assurances ? »

La maison d’Oskar Schindler – le Schindler de la « Liste » – face à la gare. Celle de Goethe, à côté de l’hôtel. Goethe justement – à cause de « l’année Goethe » – à la devanture des librairies. Un monde fou dans les rues. Il me semble, pas mal d’étrangers. Un parfum de grande capitale, dès la descente du train, que l’on sentait moins à Berlin. Sommes- nous toujours en Allemagne, ou déjà en Europe ? Nous sommes à Francfort. Nous sommes dans la ville – pêle- mêle – de Goethe, des Rothschild, d’Adorno, de la Banque centrale européenne et de l’école de Francfort. Nous sommes dans la ville de Ignatz Bubis, président de la communauté juive allemande et, pour l’heure, adversaire de Walser : « vous livrez des munitions à l’extrême droite », lui a-t-il dit ; « vous êtes un incendiaire spirituel »…

Bubis donc, chez lui. Rondeur pétillante. Mélange de malice et de bonhomie. Prototype, aussi, de ces Juifs allemands, plus allemands que les Allemands, constitutifs du génie de l’Allemagne, pièce à jamais manquante dans le puzzle de l’« unité » retrouvée. A-t-il jamais regretté ce choix de revenir ici, après 1945, recommencer la vie ? S’est-il jamais dit : je me suis trompé, on ne peut plus être Juif, en Allemagne, après Auschwitz ? « Oui, dit-il. Une fois. Pendant huit jours. C’était en 1985, au moment où la Schauspielhaus a failli monter la pièce de Fassbinder, « Les déchets, la ville, la mort » : vous savez, l’histoire de ce « Juif riche », mais supposé « intouchable » à cause de la Shoah, que les édiles de Francfort instrumentalisent pour couvrir leurs trafics immobiliers. » L’immobilier… Francfort… N’était-il pas lui-même, dans ces années, promoteur immobilier à Francfort ? Et Fassbinder, pour imaginer son « Juif riche », n’a-t-il pas forcément pensé à lui ? Bubis rit. « Il y a des gens qui, à l’époque, ont affirmé cela. Je les ai poursuivis. » Aujourd’hui, alors ? L’affaire Walser ? Cet écrivain de gauche, longtemps proche des communistes, soutenu par le chancelier, qui déchaîne une tempête en disant que le temps est venu de « tourner la page » d’Auschwitz ? Bubis, cette fois, se rembrunit. « Oh Walser… » Mais, très vite, il m’entraîne dans la pièce voisine, sans doute le bureau de sa secrétaire : « tenez ; c’est mon courrier de ce samedi matin ; on va l’ouvrir ensemble ; une lettre d’encouragement ; une autre ; une troisième qui me dit « tenez bon !  » ; là, non, ce seront des insultes ; regardez ; j’en étais sûr ; je les détecte dès l’enveloppe, à cause de l’écriture ; ça nous fait trois sur quatre ; c’est, depuis huit jours, la proportion ; ce qui veut dire, n’est-ce pas, que c’est Walser qui a perdu. » Bubis est triste mais serein. Il se serait passé, sans doute, de ce débat. Mais il a confiance en l’Allemagne. Il sait qu’il n’a pas eu tort, il y a cinquante ans, de faire retour dans sa « petite patrie » de Francfort. Un instant, pourtant, l’idée m’effleure : à quoi ressemble, ce même matin, le courrier de Martin Walser ?

Le concierge de nuit de l’hôtel. Proustien comme il n’est pas permis. Lecteur assidu du « Feuilleton » – c’est-à-dire du supplément culturel – de la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Quand Bubis, me dit-il, traite Walser d’ « incendiaire des esprits », une oreille francfortienne cultivée entend trois choses. Le livre de Max Fritsch, Bidermann et les incendiaires. L’incendie du Reichstag : « vous n’êtes pas un antisémite, Monsieur Walser ; vous êtes un innnocent ; vous êtes juste un simplet qui mettez le feu aux esprits… » Ou, enfin, les incendies de la « Nuit de cristal » si mal nommée : en cette nuit fatale du 9 novembre 1938, l’important, l’horrible, n’était-il pas le crépitement des incendies plus que le bruit des vitres brisées ? et, d’ailleurs, sa réponse à Walser, Bubis ne l’a-t-il pas faite ce 9 novembre 1998, dans son discours anniversaire, justement, de la nuit des incendies ?

Consternant, vraiment, ce débat ? Pas sûr. Car comparons. Ici Bubis-Walser. Chez nous… J’hésite à l’écrire, mais enfin… Pendant que les Allemands s’enflamment pour ou contre le « Mémorial », pendant que la Frankfurter publie, sur quatre pages, la sténographie d’un entretien de haut niveau entre le romancier et le porte-parole des Juifs allemands et que le grand public, ce jour-là, se rue sur le journal et fait bondir son tirage de presque un quart, pendant qu’on discute, dans les familles, du sens des mots, de leurs étymologies comparées – pendant ce temps, donc, nous en sommes, nous, au débat Le Pen-Mégret. Pas de quoi pavoiser. Ni donner des leçons de morale aux Allemands.

Bubis encore. Grande synagogue de Francfort. Ce n’est pas la « vraie » grande, incendiée en 1938, jamais reconstruite depuis. Mais c’est l’autre. La moyenne. L’ancienne synagogue libérale, saccagée mais restaurée, et devenue, avec les années, le temple du judaïsme orthodoxe à Francfort. Bubis est, plus que jamais, dans son royaume. Les fidèles, dès qu’il paraît, se pressent autour de lui, l’embrassent, l’encouragent. Et lorsqu’il monte en chaire, pour prononcer son discours d’hommage à l’homme dont, ce matin, on fête les soixante-dix ans, un silence affectueux se fait. Double visage de Bubis. Il y a le grand Bubis, celui qui est connu dans toute l’Allemagne et dont on a avancé le nom, il y a cinq ans, pour succéder à Richard von Weizsäcker à la présidence de la République – celui qui, tout à l’heure, quand il a téléphoné pour demander un taxi, a juste dit « Ich bin Bubis », et on entendait, à distance, l’émotion du standardiste, on le devinait presque rectifiant la position. Et puis, il y a Papy Bubis, Bubis le familier, au milieu de ses contemporains et des jeunes juifs de Francfort, leurs enfants – dans cette synagogue trop grande où l’on sent l’étouffante et douce présence des morts. Je trouve, à cet instant, qu’il ressemble à Ben Gourion. Le dernier Ben Gourion. Celui des rencontres avec Adenauer et de l’acceptation, par Israël, des réparations allemandes. Voilà, oui, une piste : une Allemagne qui, à cause de la chute du Mur, de l’Europe et, maintenant, des débats sur le droit du sol et la double nationalité, serait au seuil d’un « passage » aussi décisif que celui, il y a cinquante ans, de la « récupération de souveraineté » – et un Bubis qui, dans ce nouveau passage, jouerait le même rôle apaisant, rassurant, que Ben Gourion dans celui d’autrefois.

Il a une lettre, dans sa poche, qu’il me montre chez lui, au retour de la synagogue. C’est une lettre de Frank Schirrmacher, l’un des directeurs de la rédaction de la Frankfurter. C’est lui qui, selon les méchantes langues, aurait orchestré la polémique. Et c’est lui qui, en tout cas, a prononcé, dans l’église Paul, la « laudatio » qui introduisit le discours « incendiaire » de Walser. Or voici ce qu’il écrit à Bubis : « si vous n’aviez pas réagi avec cette dureté, la controverse n’aurait jamais eu lieu ; mais elle est, on s’en rend compte, infiniment nécessaire ; cher Monsieur Bubis, je n’ai pas seulement admiré votre calme, votre fermeté inébranlable, dans ce débat à la « FAZ » ; mais aussi vos efforts, qui m’ont beaucoup impressionné, pour aller au devant de Walser et le comprendre ; le dialogue aurait peut-être pu s’élever à un niveau supérieur si Martin Walser s’était, de son côté, efforcé de vous comprendre aussi ». Comment, après une lettre pareille, douter que Bubis l’ait emporté ? Comment désespérer de l’Allemagne et de son inépuisable ressource démocratique ? « Je ne suis entré dans ce débat que pour protéger Bubis. » L’homme qui s’exprime ainsi est la conscience du pays. C’est l’homme qui, dans un discours resté célèbre, prononcé au lendemain de la visite de Kohl et Reagan au cimetière de Bitburg, avait osé dire que « le 8 mai 1945 est le jour de la libération de l’Allemagne ». C’est l’ancien président Richard von Weizsäcker, dans sa maison de Dahlem, le quartier résidentiel de Berlin, qui fut aussi, sous l’égide du pasteur Martin Niemöller, la seule paroisse protestante à tenir tête au nazisme. C’est une maison qui ne lui ressemble qu’à moitié. Patricienne, sans doute. Elégante. Mais un mélange un peu incongru d’Allemagne et de Chine, de vieux meubles de cuir cossus et d’estampes, objets chinois, fine porcelaine des tasses à thé, bibelots. Et puis, comme chez le chancelier, un tableau moderne, inattendu dans le grand salon clair : le portrait de la grande actrice juive allemande, interprète fétiche de Brecht et, notamment, de « Mère courage », Therese Giehse. « Pourquoi faut-il protéger Bubis, reprend Weizsäcker, sous l’oeil sévère et triste de Therese Giehse ? Parce que cette idée qu’il était possible, pour un Juif, de revenir vivre en Allemagne n’était pas une idée qui allait de soi et… » Sa femme entre, avec un samovar. Elle est belle. Elle porte une jupe longue en gros velours bronze, façon bavaroise ou tyrolienne, qui lui donne un air de jeune fille. Le vieux Président en est tout métamorphosé : rosissement des joues, tendresse nouvelle dans le regard bleu-vert – il ressemblait à Jünger ; le voici qui ressemble à Novalis, baron de Hardenberg. « Le fond de l’affaire, reprend-il, c’est qu’il faudrait se débarrasser de Walser. » Je sursaute. « Je veux dire : se débarrasser, dans ce débat, de Walser. Car Walser ne fait pas le poids. Il n’est à la hauteur, ni de Bubis, ni de ce débat qu’il a lancé. Ç’aurait pu être un beau débat, remarquez. Mais pas avec lui, pas avec ce type, honnête certes, mais falot et tellement petit bourgeois… » Voyant que je souris, il s’enhardit : « au fond, je ne respecte pas Walser ; il a donné, l’autre jour, une interview au Bild pour expliquer que le pire, pour un homme, était de mourir de mort naturelle et il a pris l’exemple de Hemingway qui lui, au moins, a choisi sa mort. Non, mais quel culot ! Que ne prend-il modèle sur Hemingway pour écrire de meilleurs livres ? » Weizsäcker rit. « Bubis est un personnage ; il en fait trop, mais c’est un personnage ; alors que Walser n’est pas un personnage ; vous m’entendez, ce n’est pas un personnage ! » Il a élévé le ton. Il est en colère, tout à coup, à l’idée que Walser ne soit pas un personnage. Dont acte. La cause est entendue. Weizsäcker est la conscience de l’Allemagne. Puisque cette « conscience » choisit d’ignorer Martin Walser, j’en ferai désormais autant. Et pourtant…

Reste le débat sur le « Mémorial ». Il y a, si l’on essaie de résumer, cinq arguments en circulation contre le principe même de sa construction. 1. On ne verra que lui ; il écrasera la ville de tout son poids de culpabilité, de honte. Réponse : heureuse honte ! deuil béni ! rien n’est plus beau qu’un peuple qui, comme le peuple allemand, décide de regarder ses crimes. 2. On ne le verra pas ; on ne voit, très vite, plus les monuments. Réponse : il faudrait s’entendre ; mais admettons ; les monuments, à la limite, sont autant faits pour être là que pour être vus ; c’est un marquage symbolique ; un témoignage ; ce sera – osons le mot – comme une circoncision de la ville. 3. Pourquoi un monument nouveau ? N’y a-t-il pas déjà – c’est l’argument, notamment, de Schröder – les ruines des camps, celles de la villa Wannsee, le Musée juif de Berlin ? Ne tient pas, là non plus. Car ceci n’empêche pas cela. Et on voit mal en quoi la présence de ces éclats brisés du Témoignage interdirait de bâtir, dans la ville capitale, un grand monument national. 4. L’argument d’une partie de l’extrême-gauche et, notamment, de Günter Grass : oui au principe d’un Mahnmal, mais à condition qu’il commémore aussi les autres victimes du nazisme : homosexuels, tsiganes, Slaves, esclaves divers. Ne s’aventure-t-on pas, en raisonnant ainsi, sur le terrain ô combien périlleux de la concurrence des victimes et de la négation, non seulement de la Shoah, mais aussi, de proche en proche, des crimes dont elle est l’étalon ? 5. L’argument d’Helmut Schmidt enfin, mais repris par beaucoup d’autres : un monument pareil, c’est un pousse-au-crime ; il faudra des dispositifs de sécurité formidables pour empêcher les gens de venir pisser dessus. Souci, on en conviendra, bien étrange – dont il est permis de se demander s’il exprime un risque ou un fantasme et auquel on opposera la belle idée lancée, l’autre soir, dans la conversation, par Tilman Fichter, Professeur à l’école des cadres du SPD : une compagnie de jeunes gens guidant les visiteurs, racontant et expliquant la destruction des Juifs d’Europe et montant, par la même occasion, une sorte de garde tournante… Non. Aucune de ces raisons ne tient. Il n’en reste, au fond, qu’une – qui saute aux yeux, ce matin, porte de Brandebourg, à deux pas de l’ancienne Chancellerie, face à l’esplanade encore déserte prévue pour le « Mahnmal » : l’effroi face à la tâche ; le vertige ; l’impossible représentation du Mal absolu… Mais bon. Comme disent encore, et Tilman Fischer, et Lea Rosch, qui est, depuis dix ans, l’âme du projet : « c’est difficile ? c’est un défi lancé à l’Art et à la conscience universelle ? raison de plus pour ne pas céder, imaginer, travailler… »

L’autre semaine, ce groupe de jeunes gens, sans doute des Allemands de l’Est, qui lâchent, en plein Berlin, sur Alexanderplatz – « Berlin Alexanderplatz », tiens, encore Fassbinder… – un cochon de quatre mois sur lequel ils ont peint une étoile de David et, en grandes lettres bleues de 25 centimètres, les cinq lettres B. U. B. I. S. On est loin de l’affaire Walser, mais tout près du slogan du parti d’extrême droite DVU en Saxe Anhalt : « Pour ne pas vivre comme des porcs », – avec, sur les affiches, un déferlement de cochons calqué sur le déferlement des rats dans la fameuse affiche nazie. Le porte-parole de la police, interrogé sur la gravité de l’incident, aurait répondu : « l’animal n’a pas souffert ».

Bernard-Henri Lévy

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Le Monde.fr– 2/Les damnés et les autres

Neuf pendus alignés, sur une potence de fortune. Au premier plan, de trois- quarts, un soldat coiffé d’une toque de fourrure. Il a froid, il ferme le col de sa vareuse.

D’autres pendus. On distingue leurs visages. Mais ce qu’on voit le mieux, c’est le jeune soldat, au premier plan, coiffé d’un simple calot. Il semble intimidé. Il regarde fixement l’objectif.

Ceux-là sont cinq. On leur a laissé leurs chapeaux. Ce sont de beaux chapeaux mous, peut-être en flanelle, qui se sont mis de travers quand la corde s’est tendue. Cela fait rire les soldats, légèrement en retrait, derrière l’arbre.

Là aussi, les soldats rient. Mais c’est à cause de l’officier qui tire le pendu par le pantalon, à la hauteur du mollet, comme s’il voulait le balancer.

Là, c’est encore plus drôle. Moins macabre, mais plus drôle. C’est un vieux rabbin à qui on va couper la barbe. Il semble qu’il ait un délai de grâce : le temps de prendre la photo, de fixer sa peur et la joie du soldat à côté.

Un autre rabbin. Une autre barbe. Ils sont trois, cette fois, autour de lui. Deux sont hors champ : on ne voit que des bras nus qui se croisent devant son visage ; l’un tient les ciseaux, l’autre la barbe. Le troisième est campé derrière lui. Il est torse nu, un peu gras. On sent qu’il ne sait pas s’il doit sourire au photographe ou regarder le rabbin qui fait penser à un très beau Christ aux outrages.

D’autres rabbins, encore, qu’on brutalise. Des juifs accroupis, forcés à faire des exercices de gymnastique humiliants. Et puis encore des pendus. Toujours des pendus. Là, l’homme n’est pas mort : l’appareil capte son dernier sourire. Ici, il vient de mourir : les deux soldats, tête nue, l’un adossé à l’arbre où on l’a pendu, l’autre debout dans l’herbe, devisent sans plus faire attention à lui. Ici, c’est une femme : je suppose qu’elle gigotait et que le photographe a eu peur que la photo ne soit floue ; alors son camarade, dans le cadre, la tient fermement par les pieds. Là, la photo est floue ; mais c’est la faute du soldat, pas du pendu : c’est lui qui se tord de rire, et qui a fait rire le photographe. Et puis celle- là : une autre femme, pendue par les pieds ; est-ce lui, le petit soldat bord-cadre, qui a écrit, en fléchant la branche qui a servi de potence : « fleur de printemps » ?

Des photos de ce genre, il y en a des centaines, toutes petites et terribles, épinglées aux murs de l’exposition sur « Les crimes de la Wehrmacht », à Hanovre. Les gens autour de moi sont choqués, concentrés. Ils vont, en silence, d’une photo à l’autre. Une jeune femme s’arrête devant une série, presque un film, où on a l’impression que les soldats ont organisé une sorte de concours – le plus beau pendu ? le plus beau rictus ? ou la potence la plus ingénieuse ? Elle repart. Elle revient. Elle reste un long moment devant l’un des clichés. Et, comme si elle ne supportait plus le spectacle de ce cliché- ci en particulier, elle se prend la tête dans les mains et s’en va.

Jean-Philip Reemtsma est l’organisateur de l’exposition. Il est grand. Massif. Il a une barbe rousse, semée de fils blancs. Un front haut. De fines lunettes cerclées de métal argenté. Le grand public a découvert son nom au moment de son enlèvement, il y a cinq ans, et du livre-témoignage qu’il en a tiré. Il le connaît aussi à cause des cigarettes Reemtsma, ces petits paquets jaunes, qui sont sur le plateau de Schröder à la chancellerie et qui appartenaient à sa famille. Pour lui, c’est du passé. Il a vendu la firme. Et, avec l’argent de la vente, il a créé un institut de recherche sur les « racines » et les « modalités » de la guerre, qui édite des revues, publie des livres et organise, donc, cette exposition sur « Les crimes de la Wehrmacht ».

D’où viennent les photos ? Ce sont des photos personnelles, saisies sur les soldats morts ou prisonniers. Ce sont comme des photos souvenirs, ou des photos de vacances, que les soldats eux-mêmes ont prises pour les envoyer à leurs familles. La guerre vue par ceux qui la faisaient. L’extermination des civils, et notamment des civils juifs, vue dans l’oeil du soldat, et avec lui.

Qui sont ces soldats ? Sont-ils représentatifs de l’ensemble de la Wehrmacht ? Reemtsma n’en sait rien. Il est bien trop sérieux pour, contrairement à ce qu’insinuait le chancelier, oser généraliser. La seule chose qu’il puisse dire , c’est que ce sont des soldats, pas des SS. On oppose toujours, n’est -ce pas, les « mauvais » SS et les « vrais » soldats. On dit : d’un côté, les professionnels du crime, les exécuteurs de la Shoah ; de l’autre, une armée régulière où l’on n’aurait fait qu’accomplir son devoir. Eh bien, c’est à cela que s’oppose Reemtsma. C’est cela qu’on ne peut plus dire quand on a vu ce que montre Reemtsma. J’imagine Mitterrand s’exposant à cette exposition Reemtsma. Aurait-il pu prononcer sa phrase désastreuse sur le « courage du soldat allemand » ? Ce fut son dernier discours. Son tout dernier mot de président. Peut-être en aurait-il fait l’économie – je le dis à Reemtsma, qui sourit – s’il avait vu, comme nous, la preuve de ces milliers d’Oradour créés par le rouleau compresseur de la Wehrmacht dans sa course vers Moscou.

Les réactions des gens sur les photos ? N’y a-t-il pas eu des protestations, des procès ? Rien, répond Reemtsma. Vous imaginez quelqu’un venir dire : « eh ! c’est moi, là, le petit gros qui fait rire ses camarades en passant un écriteau obscène au cou des pendus du bataillon ! je vous poursuis pour atteinte au droit à l’image et au respect de la vie privée » ? Non. Des gens se sont reconnus. J’ai le cas de cette femme de soixante ans, qui a toujours senti, dans sa famille, le poids d’un horrible secret et qui a compris le jour où, à Munich, elle a vu son père sur une des photos, très jeune, très fringant, les pouces passés dans le ceinturon, devant un charnier. Mais personne n’a rien dit. Secrets de famille. Débats de famille. Une trouée de mémoire. Une percée dans les consciences. Et silence.

Pas de manifestations non plus ? Pas de campagne de l’armée, des associations d’anciens combattants, etc. ? Si, bien sûr, des petites manifs, probablement manipulées, qui sont venues, en Rhénanie, ou, récemment, à Bonn ou à Kiel, crier « honneur aux soldats allemands ! » ou « pas de repos pour l’exposition de la honte ! ». Mais l’exposition a marché. Le succès a balayé les résistances. Combien, finalement ? Sept cent mille. Il y a sept cent mille Allemands qui, de ville en ville, ont voté avec leurs pieds, et avec des billets d’entrée, pour la morale et la vérité. C’était des jeunes. Des moins jeunes. C’était les lecteurs de Goldhagen. Reemtsma n’est pas d’accord avec tout ce que dit Daniel Goldhagen. Mais sur la libre volonté des bourreaux, il pense qu’il a raison et c’est cette libre volonté que montre aussi l’exposition.

L’effet Reemtsma, alors ? Reemtsma proteste. Il se récrie. Mais c’est lui, l’événement majeur. Il est là, le tremblement de terre silencieux, invisible, qui a remodelé le paysage et déblayé le fatras de mythes, non-dits, mensonges en tout genre qui encombraient la mémoire de l’Allemagne. Il y a un séisme Reemtsma. Il y a un effet de souffle Reemtsma. Le reste n’est qu’un effet de cet effet. Le reste, tout le reste – Walser, Mémorial, déclarations de Schröder, tout le débat allemand d’aujourd’hui – n’est que le résultat du choc provoqué, dans les consciences, par cette explosion de mémoire et de morale. Dans « Mémorial », il y a « morale ». Reemtsma dresse, lui aussi, un Mémorial. Ce Mémorial fait oeuvre de morale.

Je repense à ces autres photos, prises à la fin de la guerre, lors de l’ouverture des camps, et qui me terrifiaient dans mon enfance : des soldats américains en treillis, casque sur la tête, debout à côté des cadavres alignés par terre et faisant défiler les habitants des villages. Ils leur faisaient voir. Ils les obligeaient à voir. Eh bien, Reemtsma fait la même chose. Il reproduit, cinquante ans après, le geste libérateur. Sauf que lui est allemand.

Je repense aux propos, si bizarres, de Walser. Je repense à tous ceux qui, depuis huit jours, nous répètent : « c’est drôle, cette phrase sur les images de la Shoah qu’il ne supporte plus de regarder ! il n’y en a pas tant que cela, d’images de la Shoah à la télé ! » Mais c’est qu’il ne pensait pas à la télé. Il pensait à Reemtsma. Il pensait à ces images devant lesquelles toute l’Allemagne était, de ville en ville, en train de défiler. C’est une autre preuve de la centralité absolue de l’exposition Reemtsma.

Je repense encore au jeune avocat Michel Friedmann, l’autre soir, à Francfort. Il y a des milliers de gens, raconte-t-il, qui ont acheté aux enchères, pendant la guerre, des meubles volés aux Juifs. Ces gens qui achetaient pour 1000 marks la commode du voisin, pour 100 marks son service à café, ses petites cuillères, etc., tenaient pour acquis, n’est-ce pas, que non seulement lui, mais ses enfants, ses petits-enfants, partaient pour ne jamais revenir ; l’acte même d’acheter prouvait que, contrairement à ce qui s’écrit depuis cinquante ans, ils savaient le sort qui attendait les déportés, ils étaient au courant de la solution finale. Or on connaît le nom des acheteurs. On connaît les prix payés. Tout est consigné dans les registres d’une administration fiscale tâtillonne qui, elle aussi, faisait son travail. Et voici l’essentiel : alors que l’administration, depuis la guerre, couvrait tout ce joli monde au nom du respect de la vie privée, il y a deux ministres des finances, le ministre de la Hesse et celui de la Rhénanie du Nord-Westphalie, qui ont décidé de sortir les dossiers. Wehrmacht et Finanzmacht. Crimes de l’armée et crimes du fisc. Une longue nuit de cristal, froide, qui va entrer dans la lumière. Extraordinaire Allemagne, à nouveau ! En train, malgré Schröder, malgré Walser, de dégorger, un à un, ses derniers et terrifiants secrets.

C’est toute la question. Comment l’Allemagne de Schröder peut-elle être aussi celle de Starzacher, le courageux ministre des finances de la Hesse ? Que se passe-t-il dans ce pays pour qu’il puisse être le théâtre, à la fois, de ces deux mouvements contraires : tant de voix pour demander la liquidation du passé allemand et tant d’autres, aussi nombreuses, pour dire qu’il faut, pour le liquider, commencer par le penser ? Ce matin encore, à l’heure du petit-déjeuner, Philip de Walderdorff, dirigeant de l’Association des chambres de commerce et d’industrie allemandes, qui me parle du problème des « esclaves de l’industrie de guerre » et, sans émotion particulière, des « réparations » qui leur sont dues. Peut-être suis-je naïf ? Mais j’ai le sentiment que ces réparations-là « passent » mieux, ici, en Allemagne, qu’en France ou aux Etats Unis…

Egon Krenz fut l’avant-dernier dirigeant de l’Allemagne de l’Est. On l’a appelé le « Li Peng allemand » à cause de son voyage à Pékin, en pleine boucherie de Tiananmen, et de sa phrase, alors, sur la « communauté de combat » entre les deux Partis communistes, chinois et allemand. C’est lui qui, à quelques jours près, aurait défendu les « acquis du socialisme » au moment de la chute du Mur. C’est lui aussi qui a organisé le fameux voyage de François Mitterrand, les 20-22 décembre 1989. Sa solitude dans cette maison vide, où les canapés en skaï sont encore disposés comme dans les salons officiels en RDA. Son verbe véhément. Son désir éperdu de s’expliquer. Le visage épais, qui tremble de fureur et tourne au mauve quand il évoque ses anciens camarades qui s’en sont mieux tirés que lui et feignent de ne plus le connaître. La tignasse grise en bataille. Les grands mouvements des bras qui ponctuent la phrase, tels des gestes d’impuissance. Cette phrase, accablante pour la France d’alors : « Mitterrand aura été le seul chef d’Etat occidental à nous avoir rendu visite dans toute l’histoire de la RDA ; ce cadeau que nous attendions depuis quarante ans, pour lequel nous aurions tout donné, c’est lui qui nous l’a fait, mais trop tard : nous avions déjà perdu la partie. » Cette autre : « Gorbatchev m’a fait venir le 1er novembre à Moscou ; il m’a dit : « Mitterrand, Thatcher, Andreotti, sont hostiles à la réunification ; ils feront tout pour l’empêcher, pour déstabiliser Kohl ». » Cette façon pathétique, enfin, de me retenir, vieux dragon sans griffes ni dents, perclus d’amertume et d’alcool : « attendez ! ne partez pas ! j’avais mille choses encore à vous dire ; mille informations à vous donner… » Il en donne une, cela dit, d’information. Une vraie. J’essaye de le faire parler du traitement, en RDA, de la mémoire nazie. Il récite la thèse officielle sur le pays sensationnel qui n’avait rien à « traiter » du tout puisqu’il était, par essence, la patrie de l’antinazisme. Et puis, il se reprend : « si, tout de même ; nous avons, à la toute fin, décidé d’assumer la responsabilité de l’Allemagne de l’Est dans l’Holocauste et le droit à la réparation pour les victimes et leurs héritiers. » Voilà. Tout est dit. C’est l’existence du régime communiste qui empêchait de réparer, donc de nommer le crime. C’est l’imminence de sa chute, puis sa chute, qui permettent que les pièces réapparaissent et que justice soit rendue. Je repense à Reemtsma expliquant comment une partie de ses photos sont sorties des archives de pays d’Europe centrale et orientale. Je repense à l’histoire de ce wagon de lettres de soldats, et de photos, retrouvé dans une gare de l’ex-URSS. Et si c’était la chute du Mur qui avait rendu possible, dans toute l’Allemagne, le déferlement de la mémoire ? Et s’il était là, l’événement décisif d’où découlent le débat sur les biens spoliés, la réapparition des fantômes des « esclaves de l’industrie de guerre », les photos, l’événement-Reemtsma lui-même – et donc, de proche en proche, la marche de la vérité ?

C’est la couverture qui m’a frappé. J’ai vu, ensuite, qu’il s’agissait de la traduction allemande du dernier livre de Friedlander. Mais, sur le coup, c’est la couverture. De loin, on croirait la bibliothèque de Sarajevo en flammes. En regardant mieux, on comprend que c’est la synagogue de Francfort, la grande, celle où Bubis n’ira jamais puisqu’elle fut entièrement brûlée, ce jour-là, 9 novembre 1938, date de la « Nuit de cristal » – tiens ! 9 novembre ! la même date, bizarrement, que la chute du Mur : ruse, sinistre, de l’Histoire ? ultime pied-de-nez de Krenz et de ses camarades ? allez savoir… La synagogue, donc, en flammes. Une foule de badauds devant. Et là, au premier plan, un type. Il porte un pardessus. Un chapeau mou. Il a un gros cartable, qu’il tient des deux mains, dans son dos, avec un mélange de décontraction et d’assurance. On dirait un employé de bureau qui rentre du travail. Il regarde. Il passait par là, il a vu du feu, alors il s’est arrêté et il regarde. Je ne sais qui est cet homme. Sans doute est-il mort depuis le temps, et peu importe. Mais je sais que, ce jour-là, à l’instant où est pris le cliché, tout est joué. Il est déjà un criminel de bureau. Ou il va le devenir. Il incarne ce contre quoi luttent aujourd’hui Bubis, Friedmann, Weizsäcker, Reemtsma. Il est, discrètement « exposé» sur la table des best-sellers de cette grande librairie de Berlin, la face noire de l’histoire allemande, sa honte.

Si je devais choisir une ville d’Allemagne pour y vivre, ce serait Hambourg. Sa lumière. Ses façades langoureuses et austères. Le confort vermeerien des maisons. Les frênes géants. L’odeur de la mer. Les jardins sur l’Alster. Où ai-je lu que la civilisation de Hambourg, autrefois, était si jalouse de son éminence qu’il fallait, pour appartenir au patriciat de la ville, notifier d’abord à l’Empereur qu’on renonçait à sa particule et à ses titres ?

Et puis, paradoxalement – toujours le paradox-allemand… -, Hambourg c’est aussi, bien sûr, le 101e bataillon de réserve de la police : ces réservistes, ces rappelés, moyenne d’âge trente-neuf ans, dont le livre de Christopher Browning relate les monstrueux « exploits » et qui, dès qu’ils eurent un uniforme sur le dos, participèrent à la Solution finale : opération « Reinhardt » en Pologne ; chasse aux juifs dans les forêts ; ce groupe en fusion d’hommes ordinaires, pas même nazis, qui se conduisirent comme les pires des SS. Une autre page noire de l’Histoire allemande. Un autre cadavre qui pue. Et l’impunité, si longtemps, pour ces drôles d’« anciens combattants ».

Hypothèse. Elle aurait le mérite de nouer l’ombre et la lumière, de dialectiser les deux visages de Hambourg. Le procès du 101e bataillon commence à la veille de mai 68, en décembre 1967 exactement. Pourquoi si tard ? Le temps de produire les preuves ? Celui de les faire disparaître ? Ou celui, pour le mouvement étudiant, non seulement de Hambourg, mais de l’Allemagne, d’arriver à maturité, de réclamer des comptes à la génération des pères et d’exiger, comme aujourd’hui, la morale et la vérité ?

Car transposons. C’est ce qui, toutes proportions gardées, est en train de se passer avec le « dégel » du communisme. On a cru que le dégel était l’affaire de l’Est. Erreur. C’est à l’Ouest que, jusqu’ici, il produit le meilleur de son effet. En France, Papon, protégé par de Gaulle puis Mitterrand. En Allemagne les accapareurs de biens juifs, les soldats de l’exposition Reemtsma, tous ces criminels en sursis dont la chance était la guerre froide et l’existence du communisme. On ne se rendait pas compte de ce que la guerre froide coûtait à la vérité. On ne mesurait pas à quel point elle gelait, en effet, la morale. La fin du communisme, c’est la fin de l’impunité pour les crimes de bureau.

Avez-vous vu l’exposition Reemtsma ? Je n’ai plus que cette question en tête. Je n’ai plus envie de parler que de ça. Et c’est la première chose que je demande à Klaus von Dohnanyi, ancien bourgmestre de Hambourg, qui a pris position en faveur de Walser – mais je me fiche bien de Walser maintenant, je ne m’intéresse qu’à Reemtsma, je veux savoir ce que ce patricien de Hambourg, suprêmement élégant et intelligent, cet héritier, comme dit l’historienne française de la Shoah, Rita Thalmann, de « l’illustre famille des Bonhoeffer », fils et neveu de martyrs, insoupçonnable, pense d’un type qui nous expose tous, à travers son exposition, au rayonnement du Mal absolu. Eh bien, le test Reemtsma marche. Le révélateur opère. Car Dohnanyi qui, pendant la première heure, était parfait, Dohnanyi qui expliquait : « j’ai découvert, à l’occasion de ce malheureux débat, l’extrême sensibilité juive sur ces questions et, si je l’ai blessée, je le regrette », Dohnanyi qui vient de dire – et le propos ne manquait pas de noblesse – : « je suis favorable à un Mémorial, mais plus doux que les projets en cours, moins colossal », Dohnanyi, donc, quand je prononce le nom de Reemtsma, blêmit légèrement, se raidit et abrège, me semble-t-il, l’entretien. Inimitié personnelle ? Rivalité de voisinage entre deux représentants de la glorieuse culture hanséatique ? Je crains que le malaise ne soit plus profond. « Je n’aime pas l’idée de cette exposition, non. Elle avait un aspect provocateur. Et puis, en attaquant ainsi la Wehrmacht, est-ce qu’on ne risque pas d’insulter, au passage, la mémoire des héros, nos héros, les conjurés du 20 juillet 1944, qui tentèrent d’assassiner Hitler et furent l’honneur de l’armée et du pays ? » Les « conjurés », maintenant… Le 20 juillet… Ils ne savent plus quoi inventer pour se soustraire à l’irradiation Reemtsma…

Avez-vous vu Reemtsma ? Je pose la même question à Schmidt. Oui, Helmut Schmidt. Le successeur-rival de Brandt. L’idole de la social-démocratie « de gouvernement ». Le vieux loup de mer, yeux verts, cheveux drus, blazer bleu marine, maillot de corps sous la chemise, qui fête, dans quelques jours, ses quatre-vingts ans et veille à la proue du Zeit, le grand hebdomadaire de Hambourg. N’est-il pas le Sein de ce Zeit ? Le gardien, ou l’un des gardiens, de l’ Etre de l’Allemagne ?

Et bien, c’est encore raté. Car Schmidt a la même réaction que son ami Dohnanyi. « Je n’ai pas vu cette exposition Reemtsma. J’ai connu tout cela, moi. J’ai été soldat. Même officier. Et je ne crois pas qu’il faille inculper les dix-huit millions de soldats de la Wehrmacht de crimes contre l’humanité ! Voulez-vous une cigarette ? Je n’ai que des mentholées. »

Monologue de Schmidt alors. Alternance de propos brefs, impatients, une blague de marin, une colère feinte, une ruade – et puis de longs silences : il est seul tout à coup, il regarde par la vitre, sa vie, ses songes, ce passé qui ne passe pas, le temps des comptes et du jugement ; il reste si peu de temps…

Monologue intérieur de Schmidt : qu’est-ce que c’est que ces questions ? Je croyais recevoir des philosophes ; j’ai peu de temps ; ils ne me parlent que de la Wehrmacht !

Amertume de Schmidt : est-ce qu’ils vont cesser, avec ce Reemtsma ? Qu’est-ce qu’ils s’imaginent, à la fin ? Que Reemtsma, c’est Hambourg ? Qu’on peut, avec ce nom de marque de cigarettes, incarner la grande morale hanséatique ?

Philosophie de Schmidt, à haute voix maintenant : « ce que votre Reemtsma ne comprendra jamais, c’est ce paradoxe tragique du soldat allemand : rêver, la nuit, de la défaite ; travailler, dans la journée, à essayer de la rendre impossible. »

Politique de Schmidt : quand il veut parler de ses « camarades » de parti, il ne dit pas « Genossen », qui est le mot des socialistes et des communistes, mais « Kameraden », qui est celui des militaires et des anciens combattants des années 20.

Politique de Schmidt, encore : « vous voulez vraiment parler Wehrmacht ? eh bien, égalité dans les tranchées ; camaraderie dans les combats ; et puis les conjurés du 20 juillet ! hein ! vous oubliez les conjurés, la crème de la crème, l’honneur de l’Allemagne ? » Il y a, chez lui, m’avait dit l’homme du Mémorial, Tilman Fichter, un côté Jünger de gauche ; je le lui dis ; l’idée lui plaît.

Le Mémorial, justement ? Oh ! Le Mémorial ! On fait bien des histoires au sujet de ce Mémorial ! Il n’a qu’une crainte, c’est que de jeunes sauvageons ne viennent pisser dessus. Quand je lui dis que le ministre de l’intérieur Schily, qui a quelque idée sur les problèmes de maintien de l’ordre, va se déclarer favorable au projet, il hausse les épaules.

Hambourg, enfin. L’affaire du « 101e bataillon ». N’était-il pas ministre de la défense, après mai 68, au moment des procès en appel du 101e et de leur indulgence étrange ? Là non plus, il ne relève pas. Et donc, ne répond pas.

Et puis la guerre encore. C’est lui qui y revient. On sent qu’il veut s’expliquer, se justifier une dernière fois. « On ne peut quand même pas respecter seulement ceux qui ont fait une résistance active, ou déserté ! » L’ombre de Willy Brandt, bien sûr. Comme un coup de pied de l’âne. Un dernier règlement de comptes.

Schmidt appartient à l’autre Allemagne. Celle qui veut sauver la Wehrmacht, les vertus prussiennes, les héros, Frédéric II. Ce geste de priser, cette façon de renifler le tabac très fort, d’en souffler plein sa chemise et de l’y laisser : Frédéric II prisait de la même façon, exprès, pour les choquer, quand il recevait les ambassadeurs français.

Comment aurait réagi Weizsäcker si j’avais vu l’exposition Reemstma avant de le rencontrer et que je lui en avais parlé ? Son père, Ernst von Weizsäcker, « Oberführer honoraire de la SS » (Raul Hilberg), numéro 2, derrière Ribbentrop, du ministère des affaires étrangères. Et lui, Richard, qui, démobilisé par la défaite, apprend le droit et devient avocat pour prendre la défense de ce père, à Nuremberg, aux côtés d’avocats nazis. Et si tout le mystère Weizsäcker était là ? Et s’il n’avait cessé, toute sa vie, d’avoir en tête les démons d’un père infamant ? Et si tout ce qu’il a fait, ces discours admirables, ces gestes irréprochables, c’était autant de prières, de « mérites », pour faire un tombeau à ce père, l’accompagner au purgatoire ou en enfer – son secret et sa grandeur, inextriqués ? Laurent Dispot, en sortant de chez Schmidt : « Deux spectres hantent l’Allemagne : Willy Brandt le déserteur et Ernst von Weizsäcker, le plus haut des criminels de bureau. » Le test de Willy Brandt : Bubis, Dick, Reemtsma, Tilman Fichter et, aussi, Weizsäcker, l’un de ceux qui, sans surprise, ont spontanément cité son nom ; et puis, de l’autre côté, ceux à qui ce nom semble, pour l’heure, imprononçable, presque maudit : Schmidt, Dohnanyi, mais aussi Gerhard Schröder.

Frédéric II. Weizsäcker père. La Wehrmacht. Et, au sein de la Wehrmacht, les héros, les conjurés du 20 juillet. Je sens bien que le noeud est là. Ou bien l’on admet le théorème de Dohnanyi (et de Schmidt) : si on touche à la Wehrmacht, on ébranle la statue des héros. Ou bien on refuse ce chantage, on va jusqu’au bout de la question de la culture de guerre en Allemagne – et alors on se dissocie du côté Schmidt pour rejoindre le côté Reemtsma. J’ai un texte, sous les yeux, d’un des chercheurs de l’Institut Reemtsma, Christian Gerlach. Il s’intitule Les Hommes du 20 juillet et la guerre contre l’Union soviétique. Il ne remet nullement en cause le respect qu’inspirent les conjurés de l’attentat du 20 juillet. Il ne revient pas sur leur martyre, les tortures qu’ils ont endurées. Il rappelle simplement comment un Peter Yorck, comte von Wartenburg, présentait devant des officiers SS, en 1943 encore, un rapport sur la création de « zones mortes » en Biélorussie. Comment Arthur Nebe, entré dans le complot dès le putsch raté de 1938, fut le premier chef du « Einsatzgruppe B », responsable sur le front de l’Est, en 1941, d’au moins quarante-six mille morts. Comment von Tresckow lui-même, « crème de la crème » (Schmidt) de la résistance aristocratique prussienne, est l’un des concepteurs, avant la guerre, du plan « Coupe à la faucille » d’attaque contre la France et ne répugne pas, ensuite, sur le front de l’Est, à discuter avec les envoyés de Himmler du nombre de SS dont il aura besoin pour « nettoyer » les zones prises. Bref, ce texte souligne : 1. que tous ces hommes, en même temps qu’ils entraient dans le complot, non seulement faisaient, mais pensaient cette guerre de type nouveau qu’est la « guerre d’anéantissement » ; 2. que, pendant le complot, la guerre continuait. Paradoxe, encore, d’une situation où il fallait monter en grade pour pouvoir se rapprocher de Hitler et augmenter les chances de le tuer – et, pour monter en grade, multiplier des faits d’armes qui seraient autant de crimes de guerre ou contre l’humanité.

On peut trouver, comme Schmidt, cette situation « tragique ». On peut aussi – c’est le sens de ce court et terrible texte de Gerlach – transvaluer le système de valeurs qui l’a créée (culture de guerre, valeurs prussiennes, esthétique jüngerienne des tranchées, dureté de la volonté) et, ce système, le refuser en bloc. On peut, sans renier ces héros, tenter, autrement dit, d’en élire d’autres. Un certain Willy Brandt, par exemple, adversaire résolu de la camaraderie des tranchées, « déserteur » : le crime de la grande Marlène Dietrich ; celui, aussi, de Charles de Gaulle. Willy Brandt, un autre de Gaulle. L’honneur absolu de l’Allemagne.

Une bonne raison, au moins, de commencer un portrait de Joschka Fischer par la description de sa bibliothèque. On ne peut pas lire un portrait de lui sans y retrouver le cliché du militant « autodidacte » ; or, « autodidacte » signifiant, pour n’importe quel lecteur de La Nausée, l’homme qui a lu tous les livres, mais dans l’ordre alphabétique, je ne résiste pas au plaisir de dire qu’il y a, dans son appartement de Francfort, une bibliothèque où l’on trouve, dans un ordre à la Perec : des textes de Friedländer ; Surveiller et punir, de Foucault ; un important rayon Bismarck ; des livres sur la musique ; une biographie de Bleichröder, le banquier juif de Bismarck ; Leibnitz ; Bataille ; une étude sur l’antisémitisme sous Guillaume II ; l’essai de Goldhagen ; tout Deleuze et Guattari ; L’Ethique de Spinoza ; une biographie d’Adenauer ; les oeuvres d’Adorno.

A part ça, je témoigne que Joschka Fischer, quand il est, comme ce matin, en vacances, se lève tard, fait lui-même le café pour ses invités, qu’il n’a personne pour ouvrir la porte et n’a, dit-il, pas de gardes du corps – détail qui ne manque pas de sel quand on sait que l’un de ses premiers métiers fut, justement, garde du corps : de Hans- Jürgen Krahl, notamment, le philosophe disparu – on dit qu’il se suicida – au lendemain de 68. Ecolo ? Non ! Garde du corps. L’homme qui tenait les « quartiers », à l’époque du gauchisme. Le « ministre de la défense », oui, c’est comme ça qu’on l’appelait, à l’instar de Huey Newton aux Black Panthers, le « ministre de la défense » du « mouvement ». Ne pas s’étonner qu’il soit rentré si vite dans ses pompes de ministre de Schröder. Cela fait trente ans qu’il était ministre ! Joschka Fischer a toujours été ministre !

Que penser, à propos de gauchisme, de ce que m’a dit Bubis ? Il y avait, en 1975, quatorze maisons squattées à Francfort ; toutes, sauf une, appartenaient à des Juifs – la dernière à un Iranien, mais tout le monde le prenait pour un Juif. Fischer ne nie pas. Il est bien placé, hélas, pour savoir que cet épisode est vrai. Et cela n’est pas étranger, d’ailleurs, à sa conversion démocratique. Il a vu, un jour, aux actualités, deux militants de la mouvance, à Entebbe, trier leurs otages : juifs à gauche, non-juifs à droite. Il en est venu aux mains, ce matin-là, avec les gens avec lesquels il vivait. Il leur a dit : « que des Allemands refassent ce tri-là, le tri de la rampe d’Auschwitz, voilà le pire ; je suis contre la peine de mort, mais c’est un cas, le seul cas, où je verrais une exception ». C’est de ce matin-là que date son écart. Il s’est écarté de la violence pour des raisons, non pas de morale, mais – il insiste sur l’expression, plusieurs fois – de « précision dans la morale ».

Sait-il que le même Bubis dit aujourd’hui de lui : « il est le seul, avec le ministre de l’intérieur, Schily, sur lequel je puisse compter » ? Fischer sourit. Il a un drôle de sourire, précis encore, un peu dur – le sourire d’un homme qui sait où sont les amis, les ennemis. Il aime bien Bubis. Il a vu l’expo Reemstma. Il cite le nom de Willy Brandt. La ligne « Frédéric II, valeurs prussiennes, culture de guerre, etc. » ? Détestable, mais moribonde – et c’est même pour cela, parce qu’il sait que l’armée allemande a changé, qu’il a pu être partisan d’interventions militaires en Bosnie puis, maintenant, au Kosovo. Schröder enfin ? Son « ami ». Son « patron ». Mais j’arrive tout de même à lui faire dire que cette histoire de « normalité» ne tient pas debout : ça veut dire quoi, être un pays « normal » ? qu’est-ce que ce langage de pompiste ? « la preuve qu’on est normal n’est-elle pas, justement, qu’on n’éprouve pas le besoin de le répéter à tout bout de champ ? » Quant au Mémorial, il est, de tous mes interlocuteurs, celui dont la position sera la plus claire, la plus forte, la plus juste. « Toutes les démocraties, m’explique-t-il, ont une base, un socle fondateur, un « Boden ». La France, c’est 89. Les Etats-Unis, la Déclaration d’indépendance. L’Espagne, la guerre d’Espagne. Eh bien l’Allemagne, c’est Auschwitz. Ce ne peut être qu’Auschwitz. C’est le souvenir d’Auschwitz, le « plus jamais ça » d’Auschwitz, qui est le seul fondement possible, à mes yeux, de la nouvelle République de Berlin. » Fischer est un enfant de l’école de Francfort. Il connaît les thèses de Habermas sur le « patriotisme constitutionnel ». Et voici donc son « apport » à la théorie habermasienne. C’est parfait de parler de « patriotisme constitutionnel ». Mais encore faut-il savoir ce qu’il y a dans la Constitution. Encore faut-il savoir ce qui constitue cette Constitution. Si Auschwitz n’est pas le fond, la racine, le radical, de la Constitution, il n’y a plus de Constitution du tout et plus de patriotisme constitutionnel. On ne peut être patriote de la Constitution allemande que si ce patriotisme est aussi, indissolublement, un patriotisme du souvenir d’Auschwitz.

Je songe, en l’écoutant, que c’est peut-être lui qui, pour le coup, fait un test et essaie, sur moi, son discours du printemps prochain au Bundestag. Je me dis que cette Constitution dont il parle n’est pas valable pour la seule Allemagne et que ce patriotisme constitutionnel-là, rien n’empêche qu’il soit aussi le patriotisme de l’Europe – rien n’interdit, non, qu’à un ministre des affaires étrangères allemand qui dit : « quand on tue les habitants d’un village kosovar d’une balle dans la nuque comme le faisaient, autrefois, les réservistes du 101e bataillon, c’est la Constitution allemande qui est concernée, c’est la vie constitutionnelle, l’Allemagne qui est touchée », l’Europe, unanime, réponde : « nous sommes tous des patriotes de la nouvelle Constitution allemande ». Pour moi, l’affaire est entendue. Je me sens le compatriote de cet homme. Je suis le patriote, européen, de l’Allemagne de Joschka Fischer et de sa « précision dans la morale».

Bernard-Henri Lévy


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