Le « collectionneur éphémère » (Article de Harry Bellet, Le Monde des livres, le 21 juin 2013)

BHL le mondeBernard-Henri Lévy a conçu l’exposition « Les Aventures de la vérité » de la Fondation Maeght. Une expérience qu’il raconte en détail dans le catalogue.

Qu’un livre relate un événement, quoi de plus banal ? Bien plus rare cependant lorsque l’événement n’a pas encore eu lieu. L’ouvrage de Bernard-Henri Lévy (membre du conseil de surveillance du Monde) intitulé Les Aventures de la vérité raconte la genèse d’une exposition qui ouvrira au public à la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence (Alpes-Maritimes), du 29 juin au 11 novembre.

L’idée est née autour d’une table, le 20 août 2011, lors d’un repas qu’il fit avec son vieil ami l’artiste Jacques Martinez et Olivier Kaeppelin, directeur de la Fondation Maeght, lequel demanda : « Pourquoi ne feriez-vous pas quelque chose ? » Quelque chose, mais quoi ? On envisage divers thèmes, depuis « les peintres et la Méditerranée » jusqu’à un musée imaginaire à la Malraux, auquel la Fondation Maeght rendit hommage en 1973.

A l’automne suivant, l’idée se précise : « Ce sera “ peinture et philosophie ”. Leur interlocution silencieuse ou bavarde. La façon dont elles se fécondent, s’entravent, se mettent au service l’une de l’autre, se célèbrent,se détestent ». Bernard-Henri Lévy écrit alors à Kaeppelin une longue lettre – quarante-six pages imprimées ! – qui, dit-il, sont comme un « plan de vol ». Plus sobre, Kaeppelin répond en huit pages seulement.

L’échange épistolaire ouvre le livre, suivi d’extraits du Journal de Bernard-Henri Lévy,  » journal de bord qui consigne les péripéties, les turbulences de la traversée   – y compris, quand ils entrent en composition avec l’exposition, des épisodes privés. Ce sont des extraits de mon Journal, bien sûr. Et, donc, tout n’est pas dit. Mais tout ce qui me semblait transmissible, et de nature à rendre intelligible l’aventure, ses retournements, ses revirements, est là. »

LE MONDE 21 6 2013

« Mon ennemi, c’est Platon »

Tout, donc, depuis ce repas du 20 août 2011, jusqu’à ce 30 avril 2013 où, dans une imprimerie du Val d’Aoste, en Italie, Olivier Kaeppelin et l’auteur mettent la dernière main au livre, et notamment à sa troisième partie, qui est le catalogue de l’exposition proprement dit. Elle sera divisée en sept séquences (Bernard-Henri Lévy a renoncé au terme un temps envisagé de « stations », qui sentait un peu trop son chemin de croix). La première est intitulée « La fatalité des ombres », référence à Platon, bien sûr, qui excluait les artistes de sa république idéale : « Quand je me fais, avec cette exposition, collectionneur éphémère, je sais bien que L’ennemi éternel des artistes, c’est Platon. Ce que Nietzsche appelle “ la maladie de Platon ”, pas celle dont Platon souffre, mais celle qu’il inocule, c’est la censure de l’art, sa disqualification, sa mise à mort.»

Condamnation à laquelle les artistes répliquent par ce qu’il appelle la « technique du coup d’Etat », c’est-à-dire la figure de saint Luc peignant la vierge, et de sainte Véronique recueillant sur un linge l’image du visage du Christ: « Une ruse de guerre extraordinaire qui requérait, au contraire, toute l’habileté de l’artiste, tout son artisanat. C’est un coup de théâtre, doublé d’un coup de force, qui, seul, pouvait permettre aux peintres de déjouer l’interdit platonicien.»

Lequel a eu une postérité formidable dans les premiers temps de l’Eglise chrétienne, et ce jusqu’à ce que Grégoire le Grand (540-604), pape à partir de 590, mette les choses au point : certes, il est mauvais et interdit d’adorer les images, mais elles ont leur utilité pour instruire les illettrés, mémoriser les épisodes de l’histoire sainte, et susciter chez les fidèles un sentiment de componction. « On oublie à quel point le platonisme, c’est-à-dire l’iconoclastie, a pesé sur la chrétienté triomphante, ajoute Bernard-Henri Lévy. Eh bien,  pour contourner cela,  pour légitimer leur travail et suspendre l’interdit, les peintres ont fabriqué cette histoire abracadabrante, complètement apocryphe, citée dans aucun Evangile, de la jeune femme qui, à la sixième station du Calvaire, tend son linge au Christ supplicié. Et ils disent : “ Attention, ce n’est pas nous qui peignons, c’est le Saint-Esprit lui-même qui est à l’oeuvre ”; preuve que l’image peut être bonne…»

Tactique d’autant plus efficace qu’elle reçoit l’appui de quelques défroqués, ou traîtres à Platon : « Nietzsche qui a renversé le platonisme. Puis Heidegger qui a proposé d’en sortir. Puis le structuralisme qui a pensé à côté. Puis le “ lévinasisme ” qui a opéré cette trouée dans l’être, et hors de l’être, que j’appelle, moi, le contre-être. » Que les philosophes orthodoxes se rassurent, Platon n’a pas dit son dernier mot, et prendra sa revanche.

Histoires de philosophes, mais aussi de jolies rencontres que relate le Journal: celle du marchand Marcel Fleiss, « le juge de paix du milieu de l’art ». Celle du collectionneur Paul Destribats, à la vie « a) aventureuse ; b) romanesque… ». Ou Emmanuel Guigon, directeur des musées de Besançon, « lunaire et drôle, poétique et brillant », ou encore Claire et Giovanni Sarti, dont la galerie est une « île aux trésors en plein Paris ». Et des anecdotes, comme celle, savoureuse, de cette préface d’exposition que BHL rédigea jadis, dont il n’est pas très fier, mais dont l’écriture était la condition nécessaire pour que son ami Lucien Bodard puisse lutiner l’artiste concernée.

C’est aussi ainsi, parfois, que s’écrivent les histoires de l’art.

Le monde 21 juin 2013

«Les Vacances de Hegel»,
de René Magritte, 1959: une
des oeuvres choisies par BHL.
ADAGP PARIS 2013

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