Le serment de Sarajevo (Le Point, le 5 décembre 2013)

BLOC NOTESEtrange, l’importance qu’aura eue, en définitive, Sarajevo dans ma vie.

J’y suis, une nouvelle fois, pour recevoir, des mains de son maire, Ivo Komsic, les insignes de la « citoyenneté d’honneur » que m’a conférée le conseil de la ville.

Il y a deux façons, dis-je, sur la grande scène du Théâtre national où a lieu la cérémonie, d’accueillir cette joie immense que vous me faites.

Il y a celle de François Mitterrand, le dernier en date, il y a très exactement vingt ans, des récipiendaires français de cet honneur : « attention ! je vais pouvoir voter » – et, quand il a eu son bulletin de vote en main, il a voté contre la Bosnie.

Et il y en a une autre, plus humble, plus loyale, dont je voudrais que ce fût la mienne et qui consistera à être votre ambassadeur, juste votre ambassadeur, auprès de cette communauté des nations et, en particulier, de cette Europe qui vous abandonna jadis et qui vous enferme, depuis Dayton, dans le carcan d’un traité aussi absurde que funeste – deux Bosnie, presque trois, comme des gants impairs, comme Kafka ou Ubu au pouvoir, comme une nation magique qui fut la perle des Balkans et qu’un malin désir s’ingénierait à rendre impossible…

J’ai été l’ambassadeur de votre souffrance, dis-je, en allusion aux années où je tournais « Bosna ! ».

J’ai été, avec d’autres artistes et intellectuels, avec les reporters de guerre qui ont couvert le siège de la ville, l’un des ambassadeurs de votre résistance civile, civique et militaire.

Je compte être, désormais, l’ambassadeur de votre volonté de vérité.

Je compte être l’ambassadeur de cette aspiration à la justice, la vraie justice, celle qui rappelle qu’il y a des crimes (les crimes contre l’humanité) qui ne cessent pas de saigner tant que les survivants, ou les enfants des survivants, n’ont pas obtenu réparation.

Je veux être l’ambassadeur de votre ardent, puissant et, surtout, légitime désir d’Europe : quoi ? la Serbie où les démocrates ne parviennent toujours pas à réduire au silence les nostalgiques de l’ère Milosevic pourrait entrer dans l’Union ? la Croatie, où, quand le capitaine de l’équipe de foot qualifiée pour le Brésil lance aux supporters, bras tendu, le « Za dom » des Oustachis, la foule répond, en écho, le « Presni » des mêmes temps sombres, y est déjà ? et la Bosnie-Herzégovine qui a versé deux fois son sang contre le fascisme, la Bosnie-Herzégovine qui n’a jamais rompu avec ce cosmopolitisme qui est l’esprit même de l’Europe, serait la dernière à demeurer au seuil ? quelle dérision… quelle honte et quelle dérision…

Et puis je veux être l’ambassadeur, enfin, par-delà cette réparation qui vous est due, par-delà l’urgence de lever les faux obstacles ou, pis, les obstacles fabriqués au retour de Sarajevo dans le giron d’une Europe qui ne sera pas tout à fait l’Europe sans vous, de la grâce de ce grand peuple que vous êtes : cette équipe nationale de football, par exemple et à nouveau… cette équipe qui est, pour le coup, l’image même de ces valeurs dont on voudrait tant qu’elles fussent pleinement celles de l’Europe… cette équipe multiethnique, citoyenne, hommes d’origine diverse et capables, eux, le jour de leur qualification, d’écrire les paroles de cet hymne toujours muet qu’est (Dayton oblige) l’hymne national de la Bosnie… quelle merveille ! quel miracle !

Il y avait là, pour prendre acte de mon enthousiasme et de mon engagement, les imams d’une des communautés musulmanes les plus libérales, les plus antifondamentalistes et, au fond, les plus modérées du monde.

Il y avait là ceux qu’on appelle, ici, les Partisans et qui sont presque indifféremment, comme s’il s’était agi de la même guerre se poursuivant à travers deux âges distincts, les résistants de la guerre antiserbe et ceux de la guerre contre Hitler.

Il y avait là Bakir Izetbegovic, l’un des trois présidents de la Bosnie-Herzégovine d’aujourd’hui – comme son père ? oui, comme son père ; le même charisme que son père ; la même autorité tranquille et sobre ; sauf que le père était chef de guerre et que lui sera, si on l’y aide, l’homme de l’unité de la Bosnie et, donc, de la paix vraiment revenue.

Il y avait là les copains, les compagnons des temps âpres et obscurs, à commencer par Dino Mustafic et Danis Tanovic, les Castor et Pollux de Sarajevo – je les ai connus en 1993 ; ils étaient cinéastes aux armées, c’est-à-dire qu’ils allaient, en première ligne, filmer les combats les plus durs ; l’un est devenu le cinéaste oscarisé de « No Man’s Land » ; l’autre le meilleur metteur en scène de théâtre des Balkans ; mais, comme souvent quand la même âme a été jetée dans deux corps dissemblables, c’eût pu être le contraire.

Il y avait là tous mes amis, connus et inconnus, familiers ou ignorés, de cette ville magique qui, contre vents et marées (les vents mauvais de l’Europe qui se disloque, la marée noire des populismes qui montent partout), a su maintenir intact cet idéal citoyen qui reste, pour un certain nombre d’entre nous, le même idéal que dans notre jeunesse.

D’eux tous, de ces femmes et de ces hommes réchappés de l’enfer mais point encore revenus sur la terre ferme, de ces gens qui ont fait la guerre sans l’aimer et qui en parlent avec la modestie des héros, de ces rescapés qui, lorsqu’ils évoquent leur traversée du miroir, disent juste, et je mets quiconque au défi de leur en arracher beaucoup plus : « j’ai vu des choses, que je n’aurais pas dû voir », je suis, plus que jamais, l’obligé.

Bernard-Henri Lévy


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