"Le Serment de Tobrouk" de BHL : être à l'écran, une façon d'assumer son point de vue (Le Nouvel Observateur, article de François Margolin, 5 juin 2012)

BHL en LibyeLa question centrale du cinéma est celle du point de vue. La question du cinéma moderne est celle de la place du réalisateur. Dans le cinéma de fiction comme dans le cinéma documentaire.

Pour ne parler que du dernier Festival de Cannes, deux cinéastes majeurs, le président du jury, Nanni Moretti, et Abbas Kiarostami, dont le film « Like Someone in Love » était en compétition, l’ont résolue de façon totalement opposée. L’un, Moretti, n‘hésite pas à être la vedette de ses propres films, de « Journal Intime » à « Aprile » ou à « Cosa », son enquête, du milieu des années 90, sur le Parti communiste italien en plein déclin. L’autre, Kiarostami, alterne depuis 30 ans documentaire et fiction, sans jamais s’y montrer.

Être ou ne pas être dans l’image, that is the question !

Depardon vs. BHL

Deux documentaires, projetés en sélection officielle à Cannes, posent eux aussi le problème : « Journal de France » de Claudine Nougaret et Raymond Depardon, et « Le Serment de Tobrouk » de Bernard-Henri Lévy.

Dans le premier, qui est une sorte de compil’ des meilleurs extraits de son œuvre, Raymond Depardon coréalise le film avec sa femme, Claudine Nougaret, mais signe l’image, alors même qu’il apparaît bien souvent dans les plans qu’il a tournés récemment. La voix off du commentaire est celle de Claudine Nougaret même lorsqu’il s’agit de séquences filmées avant leur rencontre.

Dans le second, BHL est le personnage principal de son propre film, dont il ne signe pas l’image – faite par le photographe Marc Roussel – ainsi que l’auteur unique de la voix off d’un commentaire présent de bout en bout.

L’un parle de lui au travers de ses films passés et de son travail actuel de photographe qui parcourt les campagnes françaises. L’autre parle de lui en montrant son rôle déterminant dans la victoire du peuple libyen dans le renversement de son dictateur, Mouammar Kadhafi, et explique que ce succès est l’aboutissement de trente années d’engagements pas toujours victorieux.

Une question de look ?

Comment se fait-il, alors, que ce que certains reprochent au deuxième soit applaudi chez le premier ? Pourquoi taxe-t’on de « narcissique » quelqu’un (BHL) qui est l’acteur d’un conflit majeur et dont la présence sur le terrain est incontestable alors que l’on trouve « modeste » un cinéaste (Depardon) qui se filme au volant de son camion qui lui sert de labo ambulant ? Sans doute pour des questions d’image.

Mais, est-ce le look qui change le point de vue cinématographique ? Non. Certes, on a bien vu qu’il y a quelques années, un réalisateur vêtu d’une casquette de base-ball, aux idées politiques plus que discutables, mais présent dans chacun des plans de son film, avait réussi à obtenir la Palme d’or à Cannes. Je veux parler, bien sûr, de Michael Moore et de son « Fahrenheit 9/11 ». On n’a pas parlé, alors, de « narcissisme ».

Idem, l’an passé, avec « Pater » de Alain Cavalier, un film beaucoup plus intéressant, mais dans lequel, on assistait à des scènes (un jeu) intimes entre le réalisateur et Vincent Lindon, qui étaient les acteurs uniques du film et qui y jouaient leurs propres rôles.

Parler de soi dans une guerre

Est-ce alors l’expérience du réalisateur qui pourrait être mise en cause ? Non, bien sûr, puisque BHL est l’auteur de trois autres longs métrages, avant celui-là, et que, pour prendre un autre exemple, lorsque Jean Rouch et Edgar Morin se montrent à l’écran tout au long de « Chronique d’un été », en 1961, leur expérience cinématographique n’est guère ancienne. Or, personne ne leur conteste le droit de se mettre à l’image. Pareil lorsque Hervé Guibert réalise un film sur sa maladie, le Sida, dont il est le sujet et l’acteur. Hervé Guibert est alors un écrivain qui a fait un peu de photographie. Et c’est tout.

Ce qui dérange est sans doute d’un autre ordre. Dans le fait que BHL n’appartienne pas, pour certains, à la « grande famille du cinéma ». Dans le fait aussi que l’on n’aurait pas le droit de parler de soi, dans une guerre. Pourtant, dieu sait que, depuis Stendhal et son Fabrice à Waterloo, nombreux sont ceux qui se sont servis des guerres pour parler d’eux. De Malraux à Hemingway, de D’Annunzio à Romain Gary.

Ce serait même une tendance actuelle puisque l’on ne compte plus les BD qui traitent de la guerre. De la guerre en Irak ou en Afghanistan, mais d’une guerre toujours vue d’un point de vue personnel.

Une tendance issue de la littérature où l’ »auto-fiction » règne en maître depuis quelques années. On appelle roman des récits strictement personnels et quasi-documentaires sur leur auteur. De Guibert, justement, à Bret Easton Ellis, en passant par Frédéric Beigbeder ou Jonathan Safran Foer. Sans parler de leur modèle à tous, Philip Roth. La question est moins d’avoir de l’imagination que de savoir jusqu’où l’on peut mentir et cacher une partie de soi-même.

L’objectivité n’existe pas

Mentir, le mot est lâché et il est important puisqu’il est à la base même du cinéma. Un plan n’est rien d’autre que choisir de montrer une partie de l’espace et donc de cacher tout le reste. Le « hors-champ », théorisé par des gens comme Pascal Bonitzer ou Gilles Deleuze.

Il n’y a pas d’objectivité des images et les émissions de « décryptage » télévisuelle, comme le fameux « Arrêt sur images » de Daniel Schneidermann s’appuie sur une idée fausse : celle qui voudrait qu’une image puisse être « vraie » alors que le simple choix du cadrage abandonne l’essentiel du monde et que le montage de deux plans l’un après l’autre change – le fameux « effet Koulechov », du nom de son théoricien – la vision que l’on a de chacun d’entre eux pour en créer une troisième.

Les guerres sont d’ailleurs de bons exemples de ces images « fausses ». On sait aujourd’hui que les photos les plus célèbres sont des reconstitutions : celle de la prise de Berlin par les troupes soviétiques fut rejouée sur le toit du Reichstag, deux jours plus tard, pour le photographe, Yevgueni Khaldei.

Celle du drapeau américain hissé, par un groupe de soldats, sur l’île d’Iwo Jima, pendant la Seconde Guerre mondiale, fut aussi rejouée. Elle est pourtant l’emblême de l’héroisme de l’armée américaine et le modèle de l’excellent film de Clint Eastwood : « Mémoires de nos pères ».

Le réalisateur, une présence qui guide

Où doit donc se mettre le réalisateur ? Et est-il plus présent parce qu’il est à l’écran ?

Rien de moins sûr. Même si, depuis ses débuts, les réalisateurs se montrent : de Chaplin au « caméraman » Buster Keaton, en passant par Dziga Vertov ou Godard. Même si beaucoup d’acteurs deviennent réalisateurs, et parmi les meilleurs, comme Woody Allen ou Clint Eastwood.

Ce qui compte pour le spectateur, c’est de percevoir la présence d’un réalisateur. De sentir une présence qui le guide et lui permette de découvrir une vision du monde. Celle d’un réalisateur-acteur trouble mais provoque un intérêt démultiplié, même dans le cinéma documentaire.

C’est ce que fait Luc Moullet depuis ses débuts, de « Anatomie d’un rapport » à « Genèse d’un Repas » ou, plus récemment Agnès Varda dans « Les plages d’Agnès« . C’est ce que fait le cinéma indépendant américain depuis des lustres, que ce soit le célèbre photographe Robert Frank ou Jim Mac Bride (« My Girlfriend’s Wedding »).

Car le cinéma intéressant d’aujourd’hui a aboli les frontières entre fiction et documentaire. Le plus bel exemple étant sans doute « Une sale histoire » de Jean Eustache dans lequel, de façon prémonitoire, en 1978, il répétait la même (sale) histoire, dite par ses vrais héros, dont lui-même, puis par des acteurs.

Être à l’écran est une force

Être présent, cela peut vouloir dire aussi, n’être qu’une voix off, ou un interviewer. Mais un interviewer sans rapport avec un simple journaliste. Un interviewer qui se cherche lui-même dans le questionnement des autres. Je pense à un film, devenu référence, de Hélène Lapiower, « Petite conversation familiale », dans lequel la réalisatrice faisait son autoportrait en partant à la recherche de sa famille, juive, dispersée à travers le monde.

Il n’empêche : être à l’écran est une force. Cela n’a rien à voir avec une quelconque pudeur que de se cacher, de mettre un autre en avant, un autre pour le commentaire, de prendre un faire valoir pour éviter de se mettre en avant. Disons que cela aurait plutôt à voir avec de l’hypocrisie. Une façon de ne pas assumer son point de vue. Or, les grands films sont ceux qui assument le point de vue de leur réalisateur.


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