L'entretien de Bernard-Henri Lévy avec Ouest-France

logo_ouestfrancefrEntretien avec Bernard-Henri Lévy, 63 ans, philosophe, intellectuel engagé, a présenté les hommes du conseil national de transition (CNT) au président Français qui a décidé d’intervenir militairement. Il publie son étonnant journal d’une guerre juste et nécessaire (1).

Pourquoi vous mettre en scène ?

Je ne me « mets » pas en scène. Je rends compte de ce que j’ai vu, entendu, fait. Je relate, avec précision et honnêteté, ce dont j’ai été le témoin et l’acteur. C’est donc par probité que j’apparais.

Vous expliquez votre engagement par la culpabilité ?

En un sens, oui. J’avais en tête, pendant ces huit mois, les images d’horreur de la Bosnie et du Rwanda. Il y avait, à l’époque, des médias (comme vous, Ouest-France), des intellectuels (moi et d’autres), des humanitaires, qui se démenaient. Mais cela n’a pas suffi. D’où sentiment de culpabilité, en effet. Et peur, terrible, que cela recommence…

À chaque fois, il y a Juppé qui n’est pas d’accord…

C’est un homme estimable et d’une grande droiture morale. Mais en Bosnie, avec Balladur et Mitterrand, il a été complice du pire. Et au Rwanda, quoi qu’il en dise, il a été de ceux qui ont été, également, complices du pire… Alors, dans l’affaire libyenne, j’ai cru que cela allait recommencer : atermoiements, démission, abandon… Mais cela a été le contraire. Il a loyalement servi son président. Je pense que l’homme a changé. L’honnêteté veut qu’on le reconnaisse.

La Libye, c’est le rendez-vous de votre vie ?

En un sens, oui. Ce combat pour l’unité du genre humain, cette lutte contre les égoïsmes, cette idée que chacun est comptable de ce qui se passe partout sur la planète, cet internationalisme résolu qui dit, pour parler comme dans les années 50, la Corrèze ET le Zambèze, c’est le combat de ma vie depuis mon engagement de jeune homme, derrière André Malraux, à l’époque du Bangladesh. Eh bien voilà. Pour la première fois, j’ai vu un droit d’ingérence réussi ! Et cela s’est fait, qu’on le veuille ou non, grâce au président de la République.

Sarkozy vous impressionne ?

Sa ténacité, oui, sa détermination, m’ont impressionné. Cet homme qui passe pour frivole, ami des riches, bling-bling, s’est révélé dans cette guerre. C’était un autre Sarkozy, ayant le sens de l’histoire tragique et libérant un peuple d’une tyrannie. Cela, je serais content que mon livre aide à le faire voir. Pour le reste, tout le monde sait que nous ne sommes pas d’accord.

Et la Syrie ?

Il faut obtenir le même résultat, même si c’est par des moyens différents. Et même si ce n’est pas forcément les mêmes qui seront en première ligne. Si un autre intellectuel que moi prenait le relais et faisait, pour la Syrie, ce que j’ai fait pour la Libye, je me rangerais, avec enthousiasme, derrière lui…

Que penser de l’application de la charia au lendemain de la mort de Kadhafi ?

Attendez ! Abdeljalil est le président d’un pouvoir de TRANSITION. Il n’a donc pas mandat pour définir le visage de la Libye de demain. Ses propos n’engagent, pour l’heure, que lui. Et il faudra attendre, pour savoir ce que veulent réellement les Libyens, la Constituante puis les élections.

Reste-t-il votre ami ?

Je ne dirais pas qu’il est « mon ami ». J’ai été fasciné par cet homme qui ne voulait pas être roi, par sa mélancolie à l’heure du triomphe, par sa façon de ne pas pavoiser. Après, s’il apparaissait qu’il est vraiment partisan d’appliquer aux femmes de Libye toutes les prescriptions contenues dans la charia et s’il tentait, par ailleurs, d’imposer ses vues aux gouvernants qui vont, très vite, lui succéder, nous aurions une explication pour le moins musclée et il aurait surtout affaire, je crois, aux femmes de Libye elles-mêmes qui n’ont pas mené cette révolution pour se retrouver derrière les barreaux d’une nouvelle prison.

La démocratie est-elle possible en terre d’islam ?

Bien sûr. Il s’est écoulé plus d’un siècle – et quel siècle ! – pour aller, en France, des principes de 1789 à la loi de séparation des églises et de l’État. Alors, laissons à la Libye, et au monde de l’islam en général, le temps de faire cette mue. Il existe un islam modéré qui est parfaitement compatible avec la démocratie.

Vous citez souvent Malraux. Le président Sarkozy voudrait-il que vous soyez son Malraux ?

(Rires) Je ne serai le Malraux de personne ! Et je ne serai, du reste, jamais ministre…

On vous l’a proposé ?

Oui, Jacques Chirac me l’avait fait proposer en 2002. J’ai refusé. Et je refuserai de la même manière aujourd’hui.

Votre tête était une nouvelle fois mise à prix. Avez-vous eu peur ?

Il n’y a que les irresponsables qui n’ont jamais peur… La seule chose c’est que, quand j’ai peur, c’est, en général, une peur maîtrisée, contrôlée. Quand je me suis retrouvé le surlendemain du début de la libération de Tripoli, sur la  Place Verte et que ça s’est mis à tirer dans tous les sens, j’ai tranquillement décidé de changer de quartier…

Vous étiez protégé ?

Ce jour-là, oui. Par des policiers français du SPHP. Des hommes d’élite, des grands officiers républicains, impressionnants d’intelligence tactique et de sang-froid.

La même élégance sur le champ de bataille et à Paris. Vous comprenez que cela fasse sourire ?

Non. Pour moi, cela va de soi. On est le même homme face à des Libyens ou face à des Français. Je ne vais pas me déguiser sous prétexte que je vais à Misrata.

La mort de Kadhafi, c’est une erreur ?

Bien sûr, oui. C’est d’ailleurs l’épilogue du livre. Le pire criminel ne mérite pas d’être lynché, il mérite la justice.

Recueilli par Hervé Bertho.

(1) La guerre sans l’aimer. Grasset. 640 pages. 22 €


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