L’épreuve du feu (Le Magazine Littéraire, article de Alexis Lacroix, décembre 2011)

ML1La guerre est une affaire trop sérieuse pour être abandonnée aux militaires. » Alors que les Libyens affranchis de la dictature kadhafiste paraissent hésiter sur leur feuille de route, faut-il compléter ainsi la boutade de Clemenceau : « Et une affaire trop grave également pour être laissée aux politiques » ? Le rôle joué, ces huit derniers mois, par un intellectuel français, Bernard-Henri Lévy, coopté au cœur de la machine d’État, dessine une figure inédite des rapports de la plume et de l’épée.
Jusqu’à cette séquence, jusqu’à ce que Mouammar Kadhafi, hanté par la déliquescence de son régime, retourne l’armée contre son peuple, Bernard-Henri Lévy avait certes, plus que la plupart de ses pairs, pensé la guerre : le philosophe avait eu plus d’une occasion (Sarajevo, 1993 ; Damas, 2011…) de flétrir les champions de la non-intervention, de fustiger les bonimenteurs du renoncement, de tancer les Norpois ; avec constance, il avait dit son fait à l’hégélianisme diffus, et infiniment pervers, qui finit toujours par transmuer les « réalistes » en petits mufles bénissant l’arbitraire et la violence ; enfin, le penseur « antitotalitaire » n’avait jamais manqué de s’interroger sur les cas où l’abandon de la paix équivaut au refus du « munichisme », ou au risque d’une « guerre juste » (Michael Walzer) ; parfois même, l’auteur de La Barbarie à visage humain avait enfilé le treillis pour épauler telle insurrection de la liberté. Mais jamais il n’avait conçu, jusqu’en ses moindres détails, une intervention jamais il n’avait projeté et déclenché une guerre pour la justice et pour le droit. Avec l’engagement franco-britannique en Libye, c’est chose faite. Une première, à coup sûr, depuis que René de Chateaubriand fit envahir l’Espagne révolutionnaire en 1823 !

BHL et la Libye ? L’un de ces imprévus de l’histoire chers à Emmanuel Lévinas, l’une de ces anomalies fructueuses qui auront peut-être redéfini la complicité immémoriale de Logos et de Polemos. Aussi La Guerre sans l’aimer narre-t-elle au jour le jour les surprises d’un changement de régime à la française. L’audace de cette geste libératrice, les doutes et les revers qui l’escortent, l’improbable énergie déployée par le philosophe pour doper, par exemple, la détermination ébranlée du président de la République après l’assassinat du général Abdel Fattah Younès, sans oublier les réticences d’un autre prince, Obama, le pacifiste intégral, si décevant pour Hillary Clinton tout cela confère son pesant d’infalsifiabilité à un récit où l’on passe, sans coup férir, de la salle de contrôle des forces insurgées libyennes aux lambris de l’Élysée.

Mais le journal de bord de l’intellectuel-stratège, devenu, pour plusieurs semaines, l’agent de liaison et l’ambassadeur officieux des combattants de la Cyrénaïque, est peut-être une quête de vérité pour l’écrivain lui-même. Car le roman d’aventures de « Lawrence de Libye » consacre, y compris dans ses impossibilités, la cohérence d’une trajectoire, bien moins narcissique qu’on l’a dit. Le philosophe le sait. Bringuebalées par ses allers-retours éclair d’une rive à l’autre de la Méditerranée, ses six cent cinquante pages écrites à l’encre polémique scrutent quarante ans d’engagement.

Souvenons-nous : le jeune normalien encore marxiste qui, tout juste évadé d’une rue d’Ulm althussérienne, s’envolait à 23 ans pour raconter les « Indes rouges », s’inscrivait déjà dans une fidélité consciente. Celui qui n’était pas encore « BHL » n’était pas par hasard le fils d’un Français d’Algérie que des réflexes sûrs avaient conduit à embrasser la cause des républicains espagnols. A chaque page de La Guerre sans l’aimer, le fils se remémore cet héritage, se mesure en silence à son silence, s’évalue à ses exigences. S’ensuit une définition de l’intellectuel. Astreint à l’« exercice de modestie » recommandé par Camus (1), celui-ci gagne à tenir une position de non-choix entre les deux régimes de l’existence, la vita activa et la vita contemplativa. La philosophie selon Bernard-Henri Lévy, c’est ce mixte aléatoire d’« idées fixes » indéfiniment déclinées et d’embardées dans l’agir.  23 juillet 2011 : «Je me demande si, en définitive, mon vrai choix n’est pas de choisir de ne pas choisir. Dire et faire. Faire puis dire. »

Le XXe siècle fut un siècle d’acier dans la mesure où il porta à un sommet d’efficience l’« illusion de la clarté » dénoncée par Milan Kundera, cette certitude d’œuvrer pour le ML2compte de l’histoire. Hégélianisme des imbéciles ? Historicisme scélérat ? Pas seulement. L’intellectuel antitotalitaire, l’intellectuel façon BHL, agit sans filet, dans le brouillard du devenir, de plain-pied avec les misères du présent. Sa sagesse est déceptive et ses lumières sont branchées sur courant alternatif : « C’est parce que tout n’est pas joué, et que l’on peut jouer avec ce jeu et sur lui, que je me suis embarqué avec cette fougue. »

Ne pas croire que, ce faisant, Bernard-Henri Lévy prend des assurances à l’égard du futur (incertain) de la Libye. C’est l’esprit de cette « gauche tragique », célébrée dans un autre ouvrage (2), qui l’anime. À Hegel, à ses émules qui enserrent une guerre dans la banquise de leur déterminisme – « la vérité est à la fin », « à l’instant où la chouette de Minerve prend son envol (3) »,  l’ami des combattants du djebel Nefousa oppose une ontologie fragmentaire, une historicité discontinue, celle-là même qui se diffracte ici sous sa plume virevoltante. Gauche tragique ? En réalité, chez Bernard-Henri Lévy, comme on le pressentait dans les Réflexions sur la guerre, le mal et la fin de l’histoire (2001), la réflexion sur la conflictualité est inséparable d’une éthique de la réparation. Aux Etats-Unis, certains critiques le qualifient d’intellectuel « tikkuniste », c’est-à-dire de champion du tikkun, notion de la mystique juive désignant l’acte de réparer le monde. Logique. Dans son essai sur le fanatisme, La Pureté dangereuse (1994), BHL s’inquiétait du devenir anomique d’une planète livrée à la double dynamique de la circulation marchande et des rétractions idolâtres. Aussi, lorsqu’il écrit, le 22 juin, que l’un des buts de la campagne de Libye est de « rappeler à l’Afrique sa part de grandeur », de « la rappeler à l’ordre de cette grandeur que le meilleur de l’Europe a voulue avec elle », on peut s’inquiéter de son idéalisme, et estimer qu’il rêve ; mais difficile de lui dénier un opiniâtre esprit de suite. Quel sens aurait en effet un universalisme qui ne vaudrait que pour l’Europe et ses prolongements nord-américains ? Quelle dignité posséderait un universel qui ne serait que l’autre nom de l’Occident? On s’en avise : l’imprescriptibilité et l’universalité des droits de l’homme, sur lesquelles il n’a jamais transigé, auront sans doute répondu à une double urgence historiale. D’abord la nécessité, jamais démentie depuis sa dénonciation du goulag, de renvoyer le réalisme dans les cordes, d’atteindre en son cœur la conviction qu’« on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». De façon plus décisive, BHL suggère avec une insistance nouvelle que la lutte pour le droit, fut-elle armée, contribue à empêcher que le monde ne se défasse. Empêcher le monde de se briser, enrayer la décréation universelle, freiner son inévitable entropie : si le « béhachélisme » connaissait l’impératif catégorique, il s’attellerait à ce travail de Sisyphe.

(1)  Voir Le Philosophe en guerre. Introduction à la pensée de Bernard-Henri évy, Jean Tellez, éd. Germina, 2011.
(2)  Ce grand cadavre à la renverse, Bernard-Henri Lévy, éd. Grasset, 2007.
(3)  Voir Essais sur la philosophie de la guerre, Alexis Philonenko, éd. Vrin, 1988.


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