Les cinq leçons de la non-affaire Strauss-Kahn (Le Point, le 7 juillet 2011)

PHOTO BLOC NOTE BHLJe ne sais pas où en sera, quand ces lignes paraîtront, la très probable non-affaire Strauss-Kahn. Mais, sans spéculer sur le futur, sans faire de plans sur la comète de son retour en politique ni, encore moins, d’hypothèses hasardeuses sur les origines de cette ténébreuse histoire, on peut tirer de ce qui s’est passé les premières leçons suivantes.

1. La cannibalisation de la Justice par le Spectacle. Cette façon de noyer l’établissement patient de la vérité sous un flot d’images dignes d’un mauvais reality show n’est pas propre à l’Amérique. Mais il faut bien reconnaître qu’elle a atteint, ici, un sommet d’obscénité. Obscène, je l’ai dit dès le premier jour, ce fameux perp walk, cette façon d’humilier, enchaîner, traîner plus bas que terre un homme dont rien, au demeurant, n’a entamé la noblesse muette. Obscènes, lors de son arrivée, avec Anne Sinclair, à l’audience du 6 juin, les « honte à vous » lancés par un régiment de femmes de chambre qui ne savaient rien du dossier et dont on avait mis en scène l’hystérie lyncheuse. Et obscènes, enfin, les conférences de presse improvisées, sur les marches du palais, par l’avocat de la plaignante : s’il y a bien un viol, certes symbolique, mais avéré c’est, pour le moment, celui-là – celui de Mme Diallo par son propre défenseur jouissant, oh oui, jouissant tellement, de pouvoir décrire ainsi, devant les caméras du monde entier, et dans les termes les plus crus, les parties les plus intimes du corps de sa cliente.

2. Le robespierrisme de cette mise en scène. Car qu’est-ce, au fond, que le robespierrisme, sinon cette façon de s’emparer d’un homme de chair ; de le déshumaniser en le transformant en un symbole ; et, dans la peau de ce symbole, de coudre tout ce que l’on a décidé de haïr en ce monde ? Eh bien, force est de constater que l’Amérique pragmatique et rebelle aux idéologies en était là – et nous avec elle. Dominique Strauss-Kahn, pendant ces folles semaines, n’était plus Dominique Strauss-Kahn. C’était le miroir du monde des banquiers blancs et mondialisés. Et Mme Diallo était, face à lui, l’incarnation des femmes humiliées, maltraitées et, de surcroît, immigrées et pauvres. Le malheur, c’est que ce n’est toujours pas cela, la justice. Elle n’oppose pas des symboles mais des sujets. Sauf à tomber dans ce que Condorcet, victime parmi tant d’autres de Robespierre, appelait « le zèle compatissant des prétendus amis du genre humain » – et que l’on appellera, en la circonstance, « le lynchage compatissant des prétendus amis des minorités ».

3. Car, en France toujours, le robespierrisme a toujours fait bon ménage avec cet autre isme, apparemment son contraire, en réalité son jumeau paradoxal, qu’est le barrésisme. Qu’est-ce que le barrésisme ? C’est la vision du monde qui, au cœur d’une autre Affaire, a pu permettre de dire : « que Dreyfus soit coupable, je le déduis, non des faits, mais de sa race ». Alors, l’affaire Strauss-Kahn n’est évidemment pas l’affaire Dreyfus. Mais il est clair qu’en réduisant ce débat de droit à un combat métaphysique entre humbles et puissants on a fait apparaître, comme jadis dans l’affaire du notaire de Bruay-en-Artois, une variante nouvelle de l’énoncé barrésien : « que Strauss-Kahn soit coupable, je le déduis, non plus, bien sûr, de sa race, mais de sa classe ». Ce qui, à la fin des fins, revient au même – et il est sidérant que tant d’éditorialistes, de grandes consciences et, au passage, de féministes aient pu tomber dans le panneau de ce barrésisme inversé.

4. D’autant que s’est ajoutée à cela une autre tentation propre à notre temps, qui est la sacralisation de la parole victimaire. Que l’on s’entende. S’il y a bien un combat que j’ai mené ma vie durant et qui, à mes yeux, est en effet sacré c’est celui qui consiste à rendre la parole, partout, aux humbles et aux sans-voix – dont fait très certainement partie Mme Diallo. Mais rendre la parole est une chose. La considérer comme parole d’évangile en est une autre. Et le fait est que nous sommes passés, là aussi, d’un extrême à l’autre. A l’époque où la parole des victimes de l’Ordre mondial était déconsidérée par principe a succédé une époque où elle est, par principe, créditée de tous les prestiges et de toutes les innocences. Et cela encore est le contraire de la justice.

5. Un dernier mot. Il y a d’ores et déjà, comme je l’avais tout de suite soupçonné, une victime dans cette affaire : cet homme, Dominique Strauss-Kahn, dont on a jeté aux chiens la vie et l’honneur. Mais il y en a une autre qui est le principe même, aux Etats-Unis et en Europe, de la présomption d’innocence. Ce principe a été bafoué par des tabloïds rivalisant d’abjection en transformant Strauss-Kahn en « monstre » et en « pervers ». Il a été foulé aux pieds par cette partie de la presse convenable qui, comme Time Magazine avec sa couverture illustrant l’« arrogance » des « puissants » par la photo d’un cochon, a fait ce que les pires torchons n’avaient pas osé faire. Il a été saccagé par les bureaucrates du FMI qui, en le forçant à se démettre alors qu’ils n’en savaient pas davantage que les femmes de chambre du 6 juin, se sont, eux, pour le coup, couverts de honte. Et il a été pulvérisé enfin, des deux côtés de l’Atlantique, par les bataillons de tricoteuses et de tricoteurs du Tribunal Populaire Permanent qui, dans les médias et les conversations, sur les plateaux de télévision et au Café du commerce, l’ont cloué au pilori avec une jubilation pornographique. Cela mérite, à tout le moins, un examen de conscience collectif.

Bernard-Henri Lévy


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