« Les lois de la téléréalité étendues à la politique », ITW de Bernard-Henri Lévy à propos de l’élection américaine (La Stampa, le 13 novembre 2016)

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Bernard-Henri Lévy a accordé un entretien au quotidien italien La Stampa. L’écrivain et philosophe revient sur l’élection présidentielle américaine et la victoire de Donald Trump. Retrouvez ci-dessous la traduction en français de cette interview.

 

Que doit-on attendre de l’élection de Trump ? 

Le pire. C’est-à-dire qu’il fasse ce qu’il peut pour appliquer son programme. Les gens disent : « maintenant qu’il est élu, il va se calmer, mettre de l’eau dans son vin, se faire digérer par le système ». Je ne crois pas cela. Je crois qu’il essaiera, tant que faire se peut, de faire ce qu’il a dit. Je crois qu’il faut prendre Trump au sérieux.

Quel type de valeurs cette élection exprime-t-elle ? 

Le mépris de la démocratie. Les lois de la téléréalité étendues à la politique. Et puis, aussi, une sorte de darwinisme social dont les plus faibles feront les frais. Je lis partout que ce sont les déclassés, les laissés pour compte de la mondialisation, les humiliés, qui ont élu Trump. D’abord, ce n’est pas vrai car la majorité des Noirs – qui sont, que je sache, la minorité par excellence où se recrutent ces laissés pour compte – a tout de même, et au final, voté pour Hillary Clinton. Mais surtout il faut bien voir que, s’il tient ses promesses en matière de fiscalité (alléger les impôts des plus riches) ou de protection sociale (démanteler le Obamacare), ce sont les Américains les plus pauvres, les plus déclassés, etc., qui dégusteront. Trump, ce ne sont pas les « petits » contre les « élites ». C’est un milliardaire contre les petits. C’est une politique dont le résultat principal sera d’écrabouiller encore un peu plus les plus démunis et les plus humbles.

Le vote Trump n’est donc pas, à vos yeux, un vote « contre les élites » ? 

Non. C’est un vote contre le République. C’est un vote contre l’égalité et le respect des minorités. C’est un vote contre Tocqueville et sa définition de l’Amérique. C’est, dans cette grande démocratie qu’est la démocratie américaine, une authentique tentative de suicide. Vous connaissez le film de Griffith, « Naissance d’une nation » ? Eh bien ce film-ci, ce nouveau film, mais vécu celui-là, réel, pourrait s’intituler : « Suicide d’une nation ».

Quel est l’agenda de Trump pour l’Europe ? 

Là aussi, il a été on ne peut plus clair. Au minimum, il se fout de l’Europe. Au pire, il croit le temps venu de renégocier les termes de l’Alliance Atlantique. Dans les deux cas, son élection est une très mauvaise nouvelle. Dans les deux cas, l’Amérique, sous son règne, tournera le dos à ses racines européennes.

Angela Merkel l’a félicité. Mais en le rappelant à l’ordre sur la question des droits de l’homme. Est-ce la bonne approche? 

Merkel a exprimé deux craintes. Un : que les Etats-Unis tombent dans l’isolationnisme et renoncent à défendre, dans le reste du monde, la démocratie et le droit. Deux : qu’ils reviennent, en Amérique même, sur les acquis de la bataille historique pour les droits civiques et les valeurs d’égalité qui sont leur honneur depuis cinquante ans. Dans les deux cas, elle a raison. Comme d’habitude, elle a eu le bon réflexe et a réagi en grande dirigeante. C’est l’attitude d’une amie de l’Amérique qui voit l’Amérique se tirer une balle dans le pied.

L’Europe dans son ensemble est-elle sur cette ligne ? Ou est-elle, comme sur d’autres points, divisée ? 

Il y a un nouveau type de régime en Europe qu’on appelle les « démocratures » – mixtes de démocratie et de dictature. C’est, par exemple, les populistes autoritaires façon Victor Orban en Hongrie. Ces gens-là vont se réjouir, bien sûr, de l’élection de Trump. Exactement comme Marine Le Pen, en France, a été la toute première à se réjouir et à féliciter le nouvel élu. Il y a toute une nouvelle « internationale », une sorte d’Internationale « rouge brune », ou « brune-rouge », qui va voir, en Trump, son héraut. Regardez, d’ailleurs, du côté des intellectuels. Parmi ceux qui ont salué l’élection de Trump, vous avez l’extrême-droite. Mais vous avez aussi toute cette part de l’extrême-gauche qui, derrière des gens comme le Solvène Slavoj Zizek, pensait que le vrai danger, la vraie horreur, c’était Hillary Clinton.

La jonction des extrêmes ? 

Oui, bien sûr. Comme toujours. Et comme partout. Regardez, ce matin même, à l’instant où nous parlons, le cas de Brigitte Bardot que l’on sait proche du Front National et qui déclare sa flamme à Jean-Luc Mélenchon… Ou regardez le soi-disant lanceur d’alerte Julien Assange, en principe lié à l’extrême-gauche, qui a alimenté, contre Clinton, les campagnes les plus dégueulasses lancées par l’extrême-droite du FBI…

C’est vrai que, si on regarde les premiers messages de félicitations qui ont été adressés à Trump, il y a de quoi se faire du souci : Erdogan, al-Sissi, Orban, Le Pen, ou, en Italie Grillo… 

Oui. L’Internationale populiste, je vous le répète. Cette victoire de Trump va lui donner des ailes. C’est son « Yes we can » à elle. Si Trump a pu, alors Le Pen pourra. Si Trump a été élu, alors rien n’empêchera un mauvais clown comme Beppe Grillo de l’être aussi. Ce qui est en marche, dans le monde occidental et, donc, aussi en Europe, c’est cette grande régression anti démocratique.

Mais Trump a été élu démocratiquement !

Et alors ? La démocratie ce n’est pas seulement l’élection ! C’est des valeurs. C’est un type de société. C’est un rapport au monde. On peut très bien, par le biais de la démocratie, donner congé à cette vision du monde. On peut liquider, démocratiquement, la démocratie. C’est ce que nous a dit, comme souvent dans l’Histoire, une partie de l’électorat américain. C’est peut-être ce à quoi on assiste : une auto-liquidation, par les moyens de la démocratie, de la démocratie elle-même. Vous aviez la servitude volontaire façon La Boétie. Eh bien nous avons aujourd’hui la volonté de démocratie qui accouche de ce maître ultime, de ce  despote sans réplique, qu’est le Peuple trumpisé… Après, les choses sont quand même plus compliquées. L’Amérique est un grand pays. Et je crois aussi que ce grand pays triomphera, au final, de la brutalité, de la vulgarité, de Donald Trump. Votre pays, l’Italie, a résisté à Berlusconi. L’Amérique, de la même façon, résistera à Donald Trump.

Et Poutine ? Quelle sera la politique de Trump visa vis de Poutine?

Là aussi, il l’a clairement dit. Il lui mangera dans la main. Il rompra avec la politique de (relative) fermeté de l’administration Obama vis-à-vis de Moscou. Et cela pour deux types de raison. Idéologiques : même vision du monde, même populisme, même mépris des élites et des valeurs démocratiques. Personnelles : même vulgarité, même appartenance au même club des supposés rois de la testostérone. Sans parler du fait que le Kremlin aura été – à travers, en particulier, ses hackers piratant les comptes et les adresses email de Clinton et de ses amis – l’un des grands artisans de ce succès de Trump. Et sans parler des liens obscurs que le Trump businessman a noués, par le passé, avec les amis de Poutine.

Que voulez-vous dire ? 

En 2004, quand Trump a été au bord de la déroute financière, les grandes banques américaines ont cessé de le financer et l’ont parfois même blacklisté. Ce sont des oligarques russes qui, alors, l’ont soutenu.  Ce sont eux qui ont souscrit à ses nouveaux programmes immobiliers, appartements, etc. Ce sont eux qui l’ont financé et, d’une certaine façon, sauvé. Cela, comme on dit, crée des liens.

Si votre analyse est juste, quelle implication cela aura-t-il sur la politique américaine au Moyen Orient. 

Le dossier le plus brûlant c’est évidemment la Syrie. Si Trump s’aligne sur Poutine, alors on ira au bout de l’abandon de la Syrie. Au bout du soutien à Bachar al-Asad dans le rôle de grand nettoyeur des germes de démocratie dans la région. Et au bout d’une conception de la lutte contre Daech qui suppose une politique de la terre brûlée et de la vitrification des villes. Avec tout ce que cela impliquera, bien sûr, en termes d’accroissement du nombre des réfugiés… N’oubliez jamais que les fameux migrants qui arrivent à Lampedusa et ailleurs sont, dans leur grande majorité, des gens qui fuient le face à face entre Bachar et Daech ; et que tout ce qui entretient ce face à face, tout ce qui maintient Bachar au pouvoir, ne peut qu’augmenter le nombre de ces migrants…

Et Israël ? 

Là aussi, Trump a été clair. Il compte demander à Israël le remboursement d’une partie des aides accordées par les précédentes administrations. Et puis rappelez-vous la vulgarité de ses adresses, pendant la campagne électorale, aux grandes organisations sionistes américaines. Genre : « je sais que vous ne voterez pas pour moi, parce que je ne veux pas de votre sale argent… ».

Vous rentrez d’Irak. Là aussi, dans la guerre menée par l’Etat islamique, cette élection influera-t-elle ? 

Probablement, oui. Ne serait-ce que parce que Trump sera tenté, là aussi, de s’aligner sur Poutine et sur ses méthodes. Prenez la bataille de Mossoul. La collation internationale mène, pour le moment, une guerre aussi propre que possible, avec évitement des cibles civiles, pertes minimales, etc. Avec Trump, on risque de passer à un autre stade de la guerre – avec frappes massives, vitrification de la ville, application à Mossoul de la méthode Grozny ou Alep…

Et les Kurdes ? Eux qui luttent vaillamment contre l’Etat islamique, pensez vous qu’ils obtiendront enfin leur Etat ? 

Je l’espère. Car ce serait la moindre des choses après tant de sacrifices et de sang versé. Et, de surcroît, cette bataille de Mossoul n’a pas commencé il y a un mois, mais il y a un an, ou même deux, à l’époque où les Kurdes, et les Kurdes seuls, ont enfoncé les premières lignes du Califat. Les gens ont les yeux fixés sur les péripéties récentes de cette bataille, sans voir que le gros du travail ce sont eux, donc, les Peshmergas, qui l’ont fait à l’époque où il n’y avait pas encore de coalition internationale et, moins encore, de « golden brigade » irakienne… Mais là aussi on peut nourrir les pires craintes. Car il y a dans le club des dopés à la testostérone, un troisième homme qui s’appelle Erdogan. Lui aussi fascine Trump. Lui aussi est taillé sur le modèle Trump. Avec lui aussi, le courant passera 5 sur 5. Or il est, comme vous savez, l’ennemi juré des Kurdes. Je vois mal Trump imposer à Erdogan un Etat pour les Kurdes…

Trump a parlé du combat de Bachar al-Asad contre l’Etat islamqie. Mais il n’a pas mentionné les Kurdes. Mauvais signe?

Je crois, oui. Et surtout contre vérité. Car, primo, les Kurdes sont, je vous le répète, en première ligne de ce combat. Et puis, deuxio, Asad, avant de lutter contre Daech a commencé par l’inventer… Il ne faut jamais oublier ce double jeu turc. Comme, d’ailleurs, le double jeu saoudien ou qatari. Ces gens peuvent nous dire ce qu’ils veulent. Ils ne sont pas des alliés fiables dans la lutte contre le djihadisme. On peut faire un bout du chemin avec eux, bien sûr. Mais en restant vigilants. Et prudents. Pour ce qui concerne, en tout cas, la Turquie, je vous ferai une dernière observation. Jadis, on se demandait si elle devait ou non entrer dans l’Europe. Aujourd’hui, la question qui se pose est à la fois plus brutale et plus radicale : a-t-elle encore sa place dans l’OTAN ? peut-elle, sans clarifier ses positions, demeurer dans l’alliance militaire qui garantit la sécurité de l’Europe ? Vous devinez ma réponse…

 

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