Les mariés de l'An 13 (Le Point, le 10 janvier 2013)

BLOC NOTESLe débat sur le mariage gay prend une tournure étrange et, parfois, très inquiétante.

Je passe sur les tartufes qui feignent de regretter le bon temps de l’homosexualité déviante, rebelle et qui n’aspirait pas – sic – à « entrer dans la norme ».

Je passe sur la condescendance des belles âmes pour qui « le peuple » aurait, en temps de crise, d’autres chats à fouetter que ces histoires de bobos – on n’ose dire de pédés.

Et je passe enfin sur l’affolement comique de ceux pour qui le mariage gay (rebaptisé à tort mariage « pour tous » par des partisans trop prudents et qui n’osent appeler un chat un chat…) serait la porte ouverte à la pédophilie, à l’inceste, à la polygamie.

Ce qu’on ne peut laisser passer, en revanche, c’est ceci.

1. La façon dont est perçue l’intervention des religions dans cette mêlée. Qu’elles aient, ces religions, leur mot à dire sur une affaire qui a toujours été, et qui demeure, au cœur de leur doctrine, cela va de soi. Mais que ce mot fasse loi, que la voix du grand rabbin de France ou celle de l’archevêque de Paris soit plus qu’une voix parmi tant d’autres, que l’on s’abrite derrière leur grande et éminente autorité pour clore la discussion et faire taire une légitime demande de droits, voilà qui n’est pas compatible avec les principes de neutralité sur lesquels est supposée, depuis un siècle au moins, se bâtir notre société. Le mariage, en France, n’est pas un sacrement, c’est un contrat. Et s’il est toujours possible de doubler le second par le premier, s’il appartient à chacun de nouer, s’il le souhaite, une alliance supplémentaire devant le prêtre, ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans cette affaire de loi sur le mariage gay. Nul ne demande aux hommes de foi de céder sur leur doctrine. Mais nul, en retour, ne peut exiger du citoyen qu’il règle sa conduite sur les dogmes de la foi. On croit partir en guerre contre le communautarisme – et c’est à la laïcité que l’on porte atteinte : quelle dérision !

2. La mobilisation des analystes ou, en tout cas, de certains d’entre eux censés fournir aux adversaires de la loi un argumentaire scientifique et, forts de leur propre autorité, prouver que ce projet serait porteur d’un autre malaise, mortel celui-là, dans la civilisation contemporaine. Il faut le dire et le redire : la science freudienne n’est pas un scientisme ; l’ordre symbolique à l’œuvre dans l’inconscient n’est pas un ordre biologique ; et faire du complexe d’Œdipe l’autre nom du triangle bien connu des services familialistes (papa, maman et moi – cette « petite famille incestueuse » de l’ordre hétérosexuel dont parlait Michel Foucault…) fut sans doute un péché de jeunesse de la psychanalyse, mais voilà beau temps qu’elle l’a conjuré et qu’il n’y a plus un praticien sérieux pour réduire filiation et transmission à des questions de pure « nature ». Lisez la littérature sur le sujet. Pas d’indication suggérant, par exemple, une prédisposition à l’homosexualité en cas d’adoption par un couple gay. Pas d’effet pervers particulier généré par l’arrachement à un orphelinat sordide et le transfert dans une famille mono ou homoparentale aimante. Et, si trouble il y a, il semble bien que le regard porté sur l’enfant par une société imprégnée d’homophobie soit infiniment plus perturbant que l’indistinction apparente des rôles dans la famille ainsi composée…

3. La famille, justement. Cette sacro-sainte famille que l’on nous présente, au choix, comme le socle ou le ciment des sociétés. Comme si « la » famille n’avait pas déjà toute une histoire ! Comme s’il y avait un et non plusieurs modèles de famille, presque homonymes les uns des autres, se succédant de l’Antiquité à nos jours, des siècles classiques aux siècles bourgeois, de l’âge des grandes disciplines (où la cellule familiale fonctionnait, effectivement, comme rouage de la machinerie du contrôle social) à celui de ce « droit à la poursuite du bonheur » dont parlait Hannah Arendt dans un texte de 1959 sur les « unions interraciales » (et où le mariage devient un lieu d’épanouissement et de liberté pour le sujet) ! Et comme si la banalisation du divorce, la généralisation de la contraception ou de l’IVG, la multiplication des adoptions et des familles célibataires, le fait qu’il y ait, aujourd’hui, plus d’enfants nés hors du mariage qu’issus de couples mariés, la disjonction, enfin, et pour tous, du sexuel et du conjugal n’avaient pas ébranlé le modèle traditionnel bien au-delà de ce que fera jamais une loi sur le mariage gay ne touchant, par définition, qu’une minorité de la société !

La vérité est que les adversaires de la loi ont de plus en plus de mal à dissimuler le fond d’homophobie qui gouverne leur discours.

On préférera, ici, une position de dignité (car fondée sur le principe d’universalité de la règle de droit), de sagesse (parfois, le droit est là pour prendre acte d’une évolution que le pays a déjà voulue et accomplie) et de confiance dans l’avenir (qui sait s’il ne reviendra pas aux gays mariés, non d’appauvrir, mais d’enrichir les arts d’aimer et de vivre d’une société à laquelle ils ont, depuis un demi-siècle, déjà tant apporté ?).

Puisse le législateur décider sereinement et sans céder ni à la pression de la rue ni à l’intimidation des faux savants : il y va, en effet, mais pas dans le sens que l’on nous dit, de l’avenir de cette belle illusion qu’est le vivre ensemble républicain.

Bernard-Henri Lévy


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