"Les oeuvres d'art ne vivent pas dans le temps ordinaire" (Le Quotidien de l'art, propos recueillis par Roxana Azimi, le 28 juin 2013)

le quotidien de l'art 4-4Roxana Azimi : Pourquoi accompagnez-vous votre exposition à la Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence d’un ouvrage conçu comme un carnet de bord, un making of ?

Bernard-Henri Lévy : Je voulais montrer l’envers du décor, toute cette incroyable complexité qui est derrière une exposition. Je ne l’imaginais pas. Le monde de l’art est un continent inconnu, avec ses règles, usages et contraintes, ses spécimens humains, la part de l’ego et de l’argent.

L’ego est tout aussi sinon plus fort dans le champ littéraire.
Ce sont deux régimes de l’ego très différents. Prenez les collectionneurs.
Eux aussi, comme les artistes, m’ont passionné, leur goût de la transmission, leur piété, parfois leur fétichisme. Ce n’est pas n’importe quel ego, l’ego qui transmet, qui s’inscrit dans l’histoire en transmettant. À l’inverse, il y a des collectionneurs qui sont des amis de la mort. J’ai un chapitre, par exemple, sur Monique Barbier-Mueller. Sa collection est une nécropole. Et, comme les fameuses statues dont Chris Marker et Alain Resnais disaient qu’elles « meurent aussi », ces oeuvres qui ne bougent plus, qui ne rencontrent pas d’autres œuvres, qui ne sont jamais déplacées ni dépaysées, sont en péril de mort. Ces collectionneurs morbides, dont le désir inconscient est comme celui des pharaons, rêvent que leurs œuvres partent avec eux.

Et que pensez-vous de l’ego qui consiste à créer un musée ?
Magnifique. Car à la gloire des artistes. Aimé Maeght, par exemple, a bâti un palais à la gloire des artistes.

Et François Pinault ?
Autre exemple de collectionneur comme je les aime. Il devrait faire la biographie de sa collection, en écrire la gestation, nous raconter comment cet être vivant qu’est sa collection est né, a grandi, puis mûri.

Vous disiez que vous découvrez les codes du milieu de l’art. Mélanger Marco del Re, que l’on pourrait assimiler à du copinage, avec Marina Abramovic, ce n’est pas obéir à ces codes…
Quel copinage ? J’aime le travail de Marco del Re. J’aime cet Epicure que je lui ai commandé. Quant aux « codes » du milieu de l’art, je vous dis que je les ai observés, cela ne veut pas dire que je les ai respectés. Je suis un franc- tireur, un outsider.

Vous avez néanmoins été cadré par les marchands que vous citez.
Cadré ? Non. J’ai été aidé – et c’est très différent – par des gens comme Marcel Fleiss, Thaddaeus Ropac, Daniel Templon, Marianne et Pierre Nahon, François Pinault. Ce sont, avec quelques autres, les parrains de l’exposition. J’aime qu’il y ait eu, autour de cette entreprise, cette chaîne d’amitié, cette bienveillance.

Vous organisez une exposition, comme voilà quelque temps Robert Badinter a été le co-commissaire de l’exposition « Crimes et châtiments » au musée d’Orsay. Jacques Attali devrait inspirer bientôt une exposition au Palais de Tokyo. Pourquoi certains intellectuels quittent-ils leurs champs de compétence pour un nouveau ? Avez-vous dit tout ce que vous aviez à dire dans votre domaine ?
L’avantage avec la philosophie, c’est qu’elle n’a pas de « domaine ». Elle a des « objets ». Et la peinture est un de ces objets. J’ai écrit des petits livres sur Piero délia Francesca et Mondrian. Des gros catalogues sur Stella, César, Warhol. Eh bien aujourd’hui, ceci, cette exposition, plus ce livre qui va avec – et qui la raconte avec détail et probité.

L’histoire serait une bataille, plutôt même une vraie guerre entre la philosophie et l’art ?
C’est une guerre de 2 500 ans. La philosophie a déclaré la guerre à la peinture. Elle a, dès le début, avec Platon, excommunié les peintres. Et les peintres, bien sûr, ripostent, contre-attaquent, sauvent leur peau.

Qui a pris finalement le dessus sur l’autre ?
Personne. Les sept positions que je décris sont synchrones. C’est une histoire, certes – mais sans diachronie…

Vous suggérez dans votre livre que les relations seraient désormais pacifiées. Ne sont-elles pas plutôt inexistantes car les philosophes d’aujourd’hui se désintéressent de l’art contemporain.
Ce n’est pas faux. Et je pense d’ailleurs avec nostalgie au temps où les grands écrivains, non contents de s’intéresser au dessin ou à l’art, en faisaient : Hugo, Mérimée, Stendhal même, tant d’autres. On en est loin ! 11 y a un coup de crayon qui s’est perdu dans la littérature contemporaine ! Et quant aux philosophes proprement dits, ils sont intoxiqués par un hégélianisme dont l’un des articles de foi est que la peinture est morte, que l’art est une aventure terminée… Mais prenez, en revanche, les plasticiens. Ce qui m’a frappé, dans ce voyage au long cours, c’est que les artistes, eux, sont véritablement habités par le questionnement philosophique. C’est vrai quand Monory illustre Lyotard, quand Adami travaille dans l’ombre de Derrida ou Fromanger dans celle de Guattari. Et c’est vrai dans toutes les vidéos que je présente dans l’exposition et où des artistes contemporains sont filmés lisant une page de philosophie.

Ne trouvez-vous pas que les artistes sont parfois trop littéraux quand ils s’emparent de la philosophie, comme le portrait de Derrida par Adami ?le quotidien de l'art 5-5
Vous avez, dans ce cas, le portrait de Ray Johnson – je veux dire de Derrida par Ray Johnson. Mais j’aime ce Derrida par Adami. Il a anticipé sur le Derrida de la fin, la mâchoire déformée, presque cassée.

Vous parlez de vérité en préambule de votre livre, or toute l’exposition découle d’un choix subjectif.
C’est une vérité qui assume sa limite, qui dit qu’elle est en recherche.

Vous mélangez art ancien et art contemporain, une pratique devenue courante aujourd’hui.
Je crois que les œuvres d’art ne vivent pas dans le temps ordinaire. Elles vivent dans un temps éthéré, allégé, elles se parlent entre elles. Même si Marina Abramovic vit à New York et n’a pas idée de Marcel Jean, il y une interlocution miraculeuse. De même, Basquiat tient le choc à côté de Bronzino et Pollock.

Il est surprenant que vous ne montriez aucune œuvre engagée socialement, politiquement, alors que l’on vous aurait plutôt attendu sur ce terrain.
Si. Vous avez tout ce qui concerne le suprématisme, le futurisme, le dérapage des avant-gardes dans le totalitarisme. C’est une partie importante de l’exposition, au contraire. Sans parler de tout ce qui se dit, dans cet accrochage, sur la question de l’iconoclastie, cette matrice de la plupart des barbaries. Cela dit, c’est vrai que je n’ai pas été fâché de ces deux ans à contretemps. L’actualité, c’est la mort. L’art, c’est la vie. Un homme ne peut pas passer toute une vie sous l’emprise de la mort.

Pourquoi ne montrez-vous pas un artiste comme Thomas Hirschhorn dont le travail est très en lien avec les grands philosophes ?
C’était trop évident. Et puis une loi s’est imposée au fur et à mesure : la loi de mon bon plaisir. J’aime à la folie toutes les œuvres que je montre.

Est-ce le principe de plaisir ou les contraintes économiques qui vous ont fait réduire la liste d’artistes ?
Il y a bien sûr des contraintes économiques. J’ai songé à 600 œuvres, il en fallait 160. Mais il y a eu, aussi, un affinement de la problématique…

Propos recueillis par Roxana Azimi


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